A l’occasion de l’a Kabbalat Chabbat de Noam Olami le vendredi 24 juin 2022

Chabbat shalom !

Je souhaite la bienvenue à tous les enfants qui participent à la Kabbalat Chabbat de Noam Olami, à leurs familles et surtout à Elias qui dirige ce projet. J’ai personnellement grandi dans le mouvement de jeunesse Noam à Londres et en Israël, et il m’a profondément influencé. J’aimerais donc avertir tous les parents ici présents des conséquences possibles d’un cadre éducatif juif amusant, vous pourriez vous retrouver avec un rabbin dans la famille. Et avec ça, je voudrais souhaiter la bienvenue à mes parents qui sont aussi ici avec nous pour Chabbat. 

Je veux me pencher sur une histoire qu’on trouve dans la paracha, ainsi que sur ses interprétations rabbiniques, et mettre en avant certaines questions qu’elles soulèvent. La paracha parle des douze espions – explorateurs – qui ont été envoyés par Moïse pour évaluer la terre d’Israël avant d’y entrer. Les explorateurs sont revenus après avoir rempli leur mission, et ont décrit exactement ce qui se trouvait dans le pays.

Mais ils n’ont pas tous parlé avec le même ton de voix. Deux d’entre eux étaient positifs : alo naalé, allons en avant et conquérons le pays. Les dix autres étaient défaitistes, ou réalistes : nous sommes minuscules par rapport à eux, ils vont sûrement nous dominer, retournons en Égypte.

Dieu est enragé contre ces dix espions-là, et contre ceux qui sont d’accord avec eux. Mais après avoir promis furieusement de détruire tout le peuple d’Israël, Dieu leur pardonne partiellement. Il différencie les générations : les adultes vivront leur vie dans le désert et y mourront. C’est la jeune génération qui entrera dans le pays. (Toute personne ayant une histoire de migration dans sa famille pourrait trouver cela familier, que les parents passent par des premières étapes difficiles, et que ce soient leurs enfants et petits-enfants seulement qui se sentent un jour chez eux dans le nouveau pays).

Quelle était la faute des explorateurs?

On ne sait pas du tout quel était le péché des espions, pour lequel ils méritaient une punition aussi sévère. Ils ont simplement décrit la réalité militaire de la conquête de la terre d’Israël.

En fait, Maïmonide a une opinion, pas très connue, selon laquelle il n’y a pas vraiment eu de péché : Dieu ne voulait pas que la génération des esclaves entre dans le pays, les quarante ans dans le désert n’étaient pas vraiment une punition, ils étaient juste une formation pour être capable d’être indépendant. Les années de désert étaient comme les années de l’adolescence.

Mais la plupart des commentateurs sont moins aimables. Les espions, selon Rachi et d’autres, ont été punis pour leur manque de foi en Dieu. On leur avait dit que le pays était bon, mais ils ont insisté pour aller le voir de leurs propres yeux. Cette apathie face à la promesse d’une aventure, le manque d’enthousiasme et de passion, est ce qui a rendu la réaction aux espions encore plus forte que la réaction au veau d’or. Au moins, là, il y avait une certaine passion, même si elle était mal dirigée.

Un autre commentaire mérite d’être mentionné. Le rabbin Chelomo Ephraim de Luntschitz, qui était grand rabbin à Lviv et à Prague au début du 17e siècle, pense que le problème était que Moïse avait envoyé des hommes comme explorateurs, qui étaient agressifs et cherchaient à inciter à la rébellion, alors que Dieu voulait qu’il envoie des femmes à la place. 

Un minyan de rebelles

Quel que soit le problème exact, les dix explorateurs ont pris une coloration négative dans notre histoire. Sauf qu’ils ont aussi un héritage halakhique très important.

De combien de personnes avons-nous besoin pour faire la prière complète, ou pour lire la Torah ? Dix. Et quelle est la source de ce chiffre ? J’ai étudié cela avec ma classe de Talmud, et nous avons examiné une preuve très compliquée apportée par le Talmud Babylonien. Il crée un lien entre trois versets différents. L’un parle de la sanctification de Dieu, un deuxième parle de la rébellion de Korah, et un troisième parle des dix espions. En reliant les mots entre les trois versets, il prouve que nous avons besoin de dix personnes pour un minyan.

Le Talmud de Jérusalem a une preuve différente, il utilise un verset qui parle des dix frères qui ont vendu Joseph en esclavage. Nous avons donc trois histoires ici : Korah et sa rébellion, les espions rebelles et les frères rebelles, toutes liées au nombre dix et à la sainteté. Ces histoires sont parfois utilisées aujourd’hui pour prouver que seuls les hommes peuvent être comptés dans un minyan, parce que tous les exemples sont des hommes – mais par la même logique, vous pourriez dire que seules les personnes qui sont mauvaises et rebelles peuvent être comptées dans un minyan, parce que tous les exemples sont ainsi ! 

En fait, prenons un moment pour imaginer cet argument hypothétique. Imaginez que ce soit la halakha – seules les personnes mauvaises et rebelles peuvent prier à la synagogue. Je pense que nous savons tous d’instinct que ça serait inacceptable.

Mitsvot et bonne conduite

Cela touche à la question la plus difficile que les gens me posent : comment certaines personnes religieuses peuvent-elles être aussi horribles ? Il ne devrait pas être possible pour quelqu’un d’être bon religieusement et mauvais éthiquement.

Je n’ai pas de bonne réponse à la question de savoir pourquoi ces personnes existent, elles rendent la tâche beaucoup plus difficile aux personnes qui, comme moi, veulent dire que l’accomplissement des mitsvot est lié au fait d’être une bonne personne.

Comme le dit le midrash “הלואי אותי עזבו ותורתי שמרו” – si seulement les gens abandonnaient Dieu et gardaient la Torah – alors nous n’aurions pas de voleurs qui portent une kippa et se disent religieux. Mais peut-être y a-t-il aussi quelque chose d’honnête dans la prière d’un criminel. Le Talmud dit “גנבא אפום מחתרתא רחמנא קריא” – un voleur dans son tunnel crie vraiment vers le Miséricordieux. Un enseignement souvent cité autour de Yom Kippour parle des Poh’ei Yisrael, les pécheurs juifs – et apporte une précision – même s’ils sont pécheurs, ils sont toujours juifs.  

Je n’ai résolu aucune des questions que j’ai posées : ni quelle était la faute des explorateurs, ni pourquoi les explorateurs sont le modèle du minyan, ni comment des gens peuvent prier et observer les mitsvot et être en même temps des gens terribles. Nous sommes laissés sans réponses parfaites. Peut-être que c’est ce que nous pouvons apprendre de tout cela.

La Torah ne nous raconte pas l’histoire de saints, elle nous raconte l’histoire de personnes normales comme nous, qui font parfois de grandes choses et parfois non. Chaque minyan et chaque communauté est composée de personnes réelles, dont aucune n’est parfaite. Pourtant, même les personnes imparfaites ont quelque chose à donner à la communauté.

Et même si les explorateurs ont échoué, la génération suivante est entrée dans le pays. Les jeunes sont aussi imparfaits que leurs parents, mais nous gardons néanmoins espoir en eux. Et notre monde a besoin de leur aide.

Chabbat shalom.

Autre commentaire sur la même paracha: Chela’h Lekha par Tony Levy