Synagogue Massorti Paris XVe

Gérard Garouste oie grasse tableau

Demander plus, la question du désir dans la paracha Be’alotekha

La paracha Be'Alotekha 5782 par le rabbin Josh Weiner

Merci Solal. Tu as soulevé des questions importantes, ainsi qu’une méta-question : comment exiger la pertinence de textes qui parlent d’une réalité si éloignée de la nôtre – les sacrifices, la manne qui tombe, les cierges dans le temple et les nuages de gloire qui se déplacent . Et, une fois ces questions posées, nous trouvons souvent des motifs très familiers et contemporains – le besoin d’avoir une seconde chance, les désirs et les frustrations, les politiques de pouvoir, les tensions entre autonomie et communauté, et les relations entre frères et sœurs.

Pourquoi les bnei mitsva font-ils un discours sur la paracha ? Parce que répondre aux questions que ces textes invitent à se poser nous fait entrer dans la communauté de ceux qui ont également réfléchi à ces questions et offert leurs réponses. Tu as une communauté contemporaine autour de toi, y compris tes amis et ta famille. Mais en tant que personne qui étudie la Torah et essaie de la comprendre, tu fais également partie d’une communauté d’interprètes qui s’étend en arrière et en avant dans le temps.

Le désir de viande

Je veux me joindre à cette communauté et examiner à nouveau l’épisode des gens qui voulaient de la viande – qui désiraient de la viande – qui étaient remplis de te’ava, une soif de viande. Quel est exactement le péché ici ? Comme toi, Solal, je suis un hippie végétarien, mais que pouvons-nous faire, puisque la Torah autorise les gens à manger de la viande ? Il est intéressant de noter, quand nous lisons le livre du Deutéronome, qu’il semble qu’avoir ce désir soit la raison pour laquelle il est permis de manger de la viande indépendamment des sacrifices.

כִּֽי-יַרְחִיב֩ יי אֱ-לֹהֶ֥יךָ אֶֽת-גְּבֽוּלְךָ֮ כַּאֲשֶׁ֣ר דִּבֶּר-לָךְ֒ וְאָמַרְתָּ֙ אֹכְלָ֣ה בָשָׂ֔ר כִּֽי-תְאַוֶּ֥ה נַפְשְׁךָ֖ לֶאֱכֹ֣ל בָּשָׂ֑ר בְּכָל-אַוַּ֥ת נַפְשְׁךָ֖ תֹּאכַ֥ל בָּשָֽׂר׃


Quand l’Éternel, ton Dieu, aura étendu ton territoire comme il te l’a promis, et que tu diras : “Je voudrais manger de la viande,” désireux que tu seras d’en manger, tu pourras manger de la viande au gré de tes désirs.

Le désir, en soi, n’est pas un péché. Il se peut que d’autres religions aient un concept de ce genre, mais nous avons une tradition dans le Talmud selon laquelle, à la fin de notre vie, nous serons tenus comptables de chaque plaisir que nous aurions pu avoir et que nous avons refusé. Un autre midrach décrit que lorsque les rabbins réussirent une fois à piéger notre désir, aucune maison ne fut construite et aucun enfant ne vint au monde. Les deux nouveau-nés que nous avons célébrés aujourd’hui, Noa et Rafael, sont tous deux la manifestation du fait que leurs parents pensaient que le monde tel qu’il était n’était pas suffisant.

La bénédiction pour la manne était “hamotzi lehem min hachamayim” — qui a fait tomber du pain du ciel. De toute évidence, la manne était une manifestation de l’abondance de Dieu, et méritait une bénédiction. Mais que dire des autres aliments ? Lorsque nous disons “Hamotzi lehem min ha’arets”, qui a tiré le pain de la terre, est-ce moins une manifestation du divin, ou moins un miracle ? Alors, pourquoi ne pas désirer davantage de ces miracles, demander de la viande ?

Je voudrais dire encore quelques mots sur les bénédictions. En hébreu, brakhha signifie à la fois bénir quelqu’un par des mots, en disant “Que Dieu t’accorde quelque chose”, et offrir un cadeau. Les deux sont liés. Il est promis à Abraham que tous ceux qui le béniront seront bénis. Les rabbins généralisent cela en disant que tous ceux qui bénissent sont bénis – tous ceux qui demandent à Dieu de donner quelque chose à quelqu’un, ou qui demandent que quelqu’un vive à la hauteur de son potentiel – c’est comme un flot continu de dons : plus de bénédictions viennent à la personne qui a donné les siennes.

Examinons donc le texte de la birkat hamazon, la bénédiction après les repas. On pourrait comprendre simplement que nous remercions Dieu pour notre nourriture. Mais en fait, si nous lisons bien le texte, nous terminons ce mot de gratitude très rapidement, et nous passons à la demande d’autres choses – רווח הצלה והצלחה ורחמים וחיים ושלום וכל טוב – prospérité, succès, miséricorde, vie, paix, tout ce qui est bon. Nous demandons que Jérusalem soit construite. C’est comme si, reconnaissant que le pain était un don divin, nous étions inspirés pour en demander davantage. Dans le psaume que nous lisons chaque matin, Achrei, il y a un verset magnifique : Poteah et yadekha umasbia lekhol hai ratson. Il est traduit dans notre siddur par “Tu ouvres Ta main et Tu rassasies généreusement chaque créature“. Mais Rabbi Nahman de Bratslav le traduit de manière hyper-littérale : Tu ouvres Ta main et Tu donnes à chaque créature le désir. Tu leur donnes ce dont ils ont besoin, et aussi le désir de Te demander plus.

Maintenant, regardons à nouveau le péché de ceux qui demandent de la viande dans la paracha. Rachi fait remarquer qu’ils possédaient en fait des animaux qu’ils avaient emmenés avec eux d’Égypte, et qu’ils avaient déjà de la viande. Ils cherchaient une excuse pour se plaindre de quelque chose. Je vais répéter les versets que Solal a cités :

” Si seulement nous avions de la viande à manger ! Nous nous souvenons du poisson que nous avions l’habitude de manger gratuitement en Égypte, des concombres, des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail. Maintenant, nos âmes sont sèches. Il n’y a rien du tout ! Rien que cette manne à regarder !

Ils commencent par demander de la viande, mais donnent ensuite des exemples de poissons et de légumes qu’ils mangeaient en Égypte. Le problème ne concerne pas vraiment le contenu, la viande, mais l’attitude. Au lieu de demander plus, ils demandent moins. Ils demandent à retourner en Egypte, à manger gratuitement, c’est-à-dire, selon les commentateurs, sans toutes les restrictions religieuses. La façon dont on pourrait imaginer la suite du texte est que Dieu se met en colère et les punit d’avoir rejeté ce qu’Il leur a donné. Cependant, le texte de la Torah est plus complexe que cela. Deux réponses sont entrelacées dans le paragraphe qui suit. Premièrement, Dieu promet de leur donner vraiment de la viande en abondance, à tel point qu’ils en seront malades, et il y a vraiment une punition ; certains de ceux qui s’étaient plaints sont frappés à mort, enterrés dans les “tombes du désir”. Mais les autres mangent de la viande pendant un mois.

Désir et prières

En même temps, une autre histoire se déroule : le rôle de Moïse diminue, et la prophétie est accordée à soixante-dix personnes qui sont désignées pour l’aider à diriger le peuple. Mais pas seulement les soixante-dix. Deux autres, Eldad et Meidad, partagent des prophéties avec le peuple sans être désignés. Yehochoua, Josh, l’assistant rabbin fanatique, demande à Moïse s’il doit les tuer. Moïse n’est pas d’accord : “Si seulement tout le monde était prophète et était touché par l’esprit de Dieu” ! Nous avons besoin de plus d’inspiration divine, pas de moins.

Demander plus, vouloir plus de la vie, que ce soit l’inspiration divine ou le bonheur matériel, c’est la maturité spirituelle. C’est ce que nous attendons de nos adolescents, mais aussi de nos adultes : ne pas accepter le monde tel qu’il est. De demander le changement, de demander plus, de vouloir plus le bien. Certes, cela peut être mal orienté, comme les Israélites dans le désert. Solal a raison de souligner le rôle de l’ego ici — si la personne qui désire est au centre du monde, il y a quelque chose d’obscène, même si elle utilise un langage religieux. Mais désirer que les choses soient meilleures, pour nous et pour les autres, ne doit pas nécessairement être égoïste. C’est dans ce sens que je ne me rattache pas au courant spirituel des “BuJews”, ceux qui intègrent le bouddhisme et le judaïsme. Accepter tout et ne désirer rien d’autre que la non-existence n’est pas l’objectif juif.

Je voudrais donner un exemple de la manière dont cela se manifeste, dans la paracha et dans nos vies juives d’aujourd’hui : la prière pour les malades. Lorsque Miriam est frappée par la lèpre, Moïse formule la prière la plus courte de toute la Torah : El Na Refa Na La – Je t’en supplie, Dieu, guéris-la, je t’en supplie. (Le petit Rafaël d’Annabel personnifie cette prière). Nous répétons une prière pour les malades dans la Amida hebdomadaire et aussi à Chabbat. Même s’il est théoriquement interdit de demander la guérison le jour de Chabbat, toutes les communautés juives le font quand même. Je ne suis pas stupide, ni naïf, ni primitif lorsque je mentionne le nom d’une personne malade dans mes prières. Je ne pense pas que je puisse soudoyer Dieu, et que si je fais X mitsvot, mes prières seront efficaces, que la nature sera changée. Mais une acceptation rationaliste et scientifique des faits et des statistiques ne me laisse rien. J’ai un désir, je veux que les choses soient différentes de ce qu’elles sont, je veux plus de ce monde. Et c’est pour cela que nous avons la prière pour les malades, une expression de ce désir : nous demandons plus, sans être sûrs de l’obtenir. Les hassidim parlent d’une “sainte houtzpah”, la force de concentrer notre désir et de le diriger vers le monde, dans la prière et, surtout, dans l’action.

Avec cela, nous pouvons retourner à nos prières.

Chabbat chalom.

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