Synagogue Massorti Paris XVe

Don

Adhésion

cantique-pessah-torah-fetesjuives-massorti

Une serrure sans clé

Qu'est-ce qui se trouve entre la confusion et la certitude ? Reflexions sur la lecture du Cantique des cantiques pendant Pessah

Par le rabbin Josh Weiner

Il y a quelques semaines, j’ai parlé de la nécessité de chercher du hamets avant Pessah, et de l’importance de la recherche elle-même ainsi que du fait de finalement trouver ce que l’on cherchait. La nuit qui suit la recherche du hamets, il y a une autre recherche – cette fois-ci pour la matsa. Chacune de ces recherches a une signification différente pour moi, mais la juxtaposition des deux reste étrange. Nous cherchons ce que nous ne voulons pas trouver, puis nous cherchons ce dont nous avons besoin. Dans le contexte de la célébration de la liberté, je me souviens du Zarathoustra de Nietszche peu impressionné par les hommes libres qu’il rencontre.

“Tu t’appelles libre? Je veux que tu me dises ta pensée maîtresse, et non pas que tu t’es échappé d’un joug. Es-tu quelqu’un qui avait le droit de s’échapper d’un joug? Il y en a qui perdent leur dernière valeur en quittant leur sujétion. Libre de quoi? Qu’importe cela à Zarathoustra! Mais ton œil clair doit m’annoncer: libre pour quoi?”

Il est tentant d’associer la recherche du hamets au processus de libération de l’Égypte, et la recherche de la matsa à l’état de liberté, et à la clarification des nouveaux dévouements, relations et responsabilités qui accompagnent la liberté – être enfin capable de vivre sa vie pour quelque chose de plus grand que la survie. 

Mais ce modèle est trop simple pour la vraie vie juive, pour la vie humaine. La fuite de l’obscurité et de la confusion en Égypte n’a pas immédiatement conduit à la clarté. Nous pourrions peut-être invoquer un autre modèle et dire que les 49 jours que nous comptons entre Pessah et Chavouot, entre la sortie de l’esclavage et l’acceptation de la Torah, ont été le passage progressif de la liberté-de à la liberté-pour. Mais cela aussi est simpliste ; de toute façon, nous sommes toujours en plein dans Pessah, alors restons-y pour l’instant ! Selon la chronologie traditionnelle, les esclaves israélites ont été libérés le premier jour de Pessah, mais n’ont traversé la mer que le septième jour. Donc, là où nous sommes maintenant, entre les deux, les Israélites se dirigent toujours vers la mer. L’une des premières descriptions que nous avons de ce mouvement de masse concerne la façon dont ils ont été guidés :

וַֽי-הוָ֡ה הֹלֵךְ֩ לִפְנֵיהֶ֨ם יוֹמָ֜ם בְּעַמּ֤וּד עָנָן֙ לַנְחֹתָ֣ם הַדֶּ֔רֶךְ וְלַ֛יְלָה בְּעַמּ֥וּד אֵ֖שׁ לְהָאִ֣יר לָהֶ֑ם לָלֶ֖כֶת יוֹמָ֥ם וָלָֽיְלָה ׃ לֹֽא־יָמִ֞ישׁ עַמּ֤וּד הֶֽעָנָן֙ יוֹמָ֔ם וְעַמּ֥וּד הָאֵ֖שׁ לָ֑יְלָה לִפְנֵ֖י הָעָֽם ׃

L’Éternel les guidait, le jour, par une colonne de nuée qui leur indiquait le chemin, la nuit, par une colonne de feu destinée à les éclairer, afin qu’ils pussent marcher jour et nuit. La colonne de nuée, le jour et la colonne de feu, la nuit, ne cessaient de précéder le peuple. (Exode 13:21-22)

Habituellement, ces piliers sont considérés comme un symbole de clarté et de confiance, mais ce n’est pas forcément le cas. Imaginez-vous assis autour d’un feu de joie par une nuit sombre. Que voyez-vous de ce qui vous entoure ? Les flammes aveuglent les yeux au lieu de montrer la voie à suivre. Il en va de même pour la colonne de nuages qui, sans doute, cachait aussi le chemin à suivre. Les gens savaient qu’ils étaient guidés, mais pas vers où. C’est peut-être en partie la cause de leurs frustrations dans le désert : la Torah est remplie d’une série de plaintes et de rébellions contre Dieu, et d’appels du peuple à retourner en Égypte. L’esclavage était au moins stable, et la liberté est fâcheusement incompréhensible. Mais des années plus tard, lorsque Dieu parle par l’intermédiaire du prophète Jérémie et décrit cette époque, cette même confusion devient idéalisée.

הָלֹ֡ךְ וְקָֽרָאתָ֩ בְאָזְנֵ֨י יְרוּשָׁלִַ֜ם לֵאמֹ֗ר כֹּ֚ה אָמַ֣ר יְ—הוָ֔ה זָכַ֤רְתִּי לָךְ֙ חֶ֣סֶד נְעוּרַ֔יִךְ אַהֲבַ֖ת כְּלוּלֹתָ֑יִךְ לֶכְתֵּ֤ךְ אַחֲרַי֙ בַּמִּדְבָּ֔ר בְּאֶ֖רֶץ לֹ֥א זְרוּעָֽה ׃

Ainsi parle l’Éternel : Je me souviens de toi, du dévouement de ta jeunesse, de ton amour comme d’une fiancée, de la façon dont tu m’as suivi dans le désert, dans une terre non ensemencée. (Jérémie 2:2)

Dieu est nostalgique de cette relation basée sur la confiance et la recherche plutôt que sur la connaissance et la stabilité. Ma femme me dit d’arrêter de donner des drachot sur le fait de ne pas savoir, et de dire simplement aux gens ce qu’il faut penser. Elle a sûrement raison ! Mais que puis-je faire pour qu’en ce chabbat de Pessah, un moment détaché d’entre-deux, sans lecture hebdomadaire de la Torah, la coutume soit devenue de lire le Cantique des cantiques ? Qu’est-ce que le Cantique des cantiques sinon une recherche infinie et sans fin ? Quiconque vient vous dire quel est le message du Cantique des Cantiques vous dit tout au plus une demi-vérité : nous ne connaissons pas le message de ce livre, mais nous sommes touchés par la beauté de l’expérience. Il y a mille ans, à Babylone, le rav Saadia Gaon a décrit le livre en disant : “C’est une serrure dont la clé a été perdue, ou un diamant trop cher pour être acheté“. [Commentaire attribué à Rasag, trad. Yosef Kafih, p.26]. J’aimerais bien pouvoir utiliser cette dracha pour expliquer à tout le monde ce que le Cantique des cantiques nous enseigne sur notre monde difficile d’aujourd’hui – et je suis sûr que la réponse est là, mais malheureusement, j’ai perdu la clé.

Chir Hachirim est un mélange de confusion et de désir. Le premier piège en le lisant est de chercher un récit, ou même des personnages. Parfois, nous simplifions et parlons de “l’Amant” et de ” la Bien-aimée”, mais certains chercheurs affirment que le livre est une composition qui comporte au moins six textes différents, tandis que d’autres identifient trente et une histoires d’amour différentes qui se déroulent en même temps. Il y a peut-être des scènes où les amants semblent être ensemble, mais le sentiment principal du texte est celui de la nostalgie et de la recherche : tantôt dans la ville, tantôt dans les champs, tantôt dans l’esprit. L’un des moments les plus forts se trouve au début du cinquième chapitre, lorsque la Bien-aimée est allongée dans son lit et entend soudain frapper à la porte (peut-être dans son rêve):

אֲנִ֥י יְשֵׁנָ֖ה וְלִבִּ֣י עֵ֑ר ק֣וֹל  דּוֹדִ֣י דוֹפֵ֗ק פִּתְחִי־לִ֞י אֲחֹתִ֤י רַעְיָתִי֙ יוֹנָתִ֣י תַמָּתִ֔י שֶׁרֹּאשִׁי֙ נִמְלָא־טָ֔ל קְוֻצּוֹתַ֖י רְסִ֥יסֵי לָֽיְלָה ׃

Je dors, mais mon cœur est éveillé: c’est la voix de mon bien-aimé! Il frappe: ” Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, mon amie accomplie; car ma tête est couverte de rosée, les boucles de mes cheveux sont humectées par les gouttelettes de la nuit.”

Mais elle hésite un instant. 

פָּשַׁ֙טְתִּי֙ אֶת־כֻּתׇּנְתִּ֔י אֵיכָ֖כָה אֶלְבָּשֶׁ֑נָּה רָחַ֥צְתִּי אֶת־רַגְלַ֖י אֵיכָ֥כָה אֲטַנְּפֵֽם ׃

“J’ai enlevé ma tunique, comment pourrais-je la remettre? Je me suis lavé les pieds, comment pourrais-je les salir?”

Cette hésitation lui coûte la rencontre avec son amant. Le temps qu’elle se décide à ouvrir la porte, il n’est plus là, et elle se retrouve à nouveau dans la rue à sa recherche.

On se demande toujours pourquoi ce livre est lu pendant Pessah, du moins selon la coutume ashkénaze. Cela a peut-être à voir avec l’imagerie printanière du livre, et il y a aussi une référence à Pharaon dans l’un des poèmes. Mais surtout, c’est le début d’une relation, avec les doutes et les craintes que comporte tout début. C’est un appel à saisir le moment, ni trop tôt, ni trop tard. À chaque Pessah, nous essayons de nous relier à cette perspective : faire confiance à l’avenir sans le comprendre pleinement, redéfinir de quoi nous sommes libres et ce pour quoi nous le sommes, renforcer nos relations avec Dieu et les uns avec les autres. 

Chabbat chalom !

Partager cet article