Synagogue Massorti Paris XVe

Close up square pieces of matzo flatbread crackers, traditional Jewish crispbread

Pessah 5782

Dracha d'Aline Benain, président d'Adath Shalom

Nous l’avons répété à plusieurs reprises, hier et aujourd’hui, Pessah est aussi appelée « Zman Heroutenou », le « Temps de notre Liberté ». Non seulement celle de nos ancêtres qui sortent d’Egypte et entament le chemin difficile qui va faire d’eux un peuple, mais la nôtre aussi, la nôtre tout autant, génération après génération.

La Haggadah enjoint ainsi à chacun de se considérer comme étant lui-même sorti d’Egypte. Non seulement de se souvenir, mais encore, mais surtout, d’investir le rituel et le temps de Pessah pour en actualiser le sens et la portée. Nous sortons de « notre » Egypte, individuelle et collective, et cette sortie engage, ici et maintenant, notre liberté et notre responsabilité.

Il est évidemment difficile et moins encore, me semble-t-il, souhaitable, de célébrer aujourd’hui ce « Temps de notre Liberté » sans garder très présent à l’esprit le chaos du monde, ce qui se déroule en Ukraine comme ce qui se joue, ces jours-ci, chez nous.

Au début de l’invasion russe, Ariane Mnouchkine a publié sur la page d’accueil du site de son théâtre, le Théâtre du soleil, un texte dont j’aimerais vous lire quelques extraits :

Lettre à l’armée russe,

Soldats russes, redevenez des hommes.

Cette gloire vous est offerte en ce moment, saisissez-la.

Pendant qu’il en est temps encore, écoutez :

Si vous continuez cette guerre sauvage ; si, vous, officiers […] qu’un caprice peut dégrader et jeter en Sibérie ; si, vous, soldats […] violemment arrachés à vos mères, à vos fiancées, à vos familles […] maltraités [et] mal nourris[…] si, vous qui êtes des victimes, vous prenez parti contre les victimes […] si, dans ce conflit décisif, vous méconnaissez votre devoir, votre devoir unique, la fraternité […] si, opprimés, vous n’avez tiré de l’oppression d’autre leçon que de soutenir l’oppresseur ; si de votre malheur vous faites votre honte ; si, vous qui avez l’épée à la main, vous mettez au service du despotisme, monstre lourd et faible qui […] écrase tous […] votre force aveugle et dupe ; si, au lieu de vous retourner et de faire face au boucher des nations, vous accablez lâchement, sous la supériorité des armes et du nombre, ces héroïques populations désespérées, […] , si […] vous faites cela, sachez-le, hommes de l’armée russe […] vous soulèverez l’exécration du monde civilisé !

Et Victor Hugo de conclure, en 1863, depuis son exil anglo-normand, alors que les armées du Tsar écrase l’insurrection polonaise :

Soldats russes, inspirez-vous des Polonais, ne les combattez pas.

Ce que vous avez devant vous en Pologne, ce n’est pas l’ennemi, c’est l’exemple.

Ce texte n’est pas seulement stupéfiant par l’écho qu’il suscite aujourd’hui, il est aussi, d’une certaine manière, prophétique en ce qu’il affirme le fondement majeur de la justice pénale internationale depuis Nuremberg : l’irrévocable de la responsabilité individuelle que ne peut effacer l’argument de l’obéissance aux ordres et de la soumission à l’autorité.

Comme je partageai ce texte avec quelques amis, l’un d’eux me renvoya au chapitre VI des Lois de la Techouva dans le Mishne Torah de Maïmonide (paragraphe 5) :

N’est-il pas dit dans la Torah [à Abraham] : « [ta postérité…] sera asservie et opprimée » [par les égyptiens], Il [Dieu] a donc décrété que les égyptiens feraient du mal ? [De même,] il est dit : « ce peuple se laissera débaucher par les divinités du pays », [Dieu] a donc décrété que le peuple juif adorerait des idoles, pourquoi [donc] les punit-Il ? Parce qu’Il n’a pas décrété qu’une personne en particulier se laisserait débaucher. Plutôt, chacun de ceux qui s’est laissé débaucher à l’idolâtrie, s’il avait voulu, aurait pu ne pas adorer [d’idoles] ; le Créateur a simplement informé [Moïse] de la marche du monde. À quoi cela ressemble-t-il ? À celui qui dit : « Dans ce peuple, il y aura des justes et des méchants ». Ce n’est pas pour cela que le méchant peut prétendre qu’il a été décrété qu’il serait méchant, parce que [Dieu] a dit à Moïse qu’il y aurait des méchants parmi le peuple juif […] De même, les égyptiens, chacun de ceux qui ont fait du mal aux juifs avait la possibilité de ne pas leur faire de mal, s’il désirait. Car [Dieu] n’a pas décrété qu’une personne en particulier [ferait du mal aux juifs], mais a [simplement] informé [Abraham] que sa descendance serait finalement réduite à l’esclavage dans une terre étrangère.

Maïmonide tisse donc ici deux fils en une puissante comparaison : celui des Juifs coupables d’idolâtrie et celui des Egyptiens coupables de persécutions. Des uns comme des autres, il affirme la responsabilité personnelle dans leurs manquements et leurs crimes. La volonté divine n’est, ni pour les uns, ni pour les autres, l’asile de l’innocence. L’égyptien persécuteur n’est pas l’instrument d’un plan divin, non plus, donc, que l’exécutant impuissant à faire autrement des ordres de Pharaon. Il est responsable et comptable de chacun des coups qu’il porte aux esclaves hébreux.

Le Juif « qui s’est laissé débaucher à l’idolâtrie » – et nous pouvons entendre tant de choses insupportables sous ce terme – n’est pas exempté de sa responsabilité au prétexte de la « marche du monde ». D’ailleurs, écrit encore Maïmonide, « nous avons déjà expliqué qu’il n’est pas en le pouvoir de l’homme de savoir comment le Saint Béni soit-Il connait les évènements futurs. » 

Chacun, irréductiblement, doit assumer ses actes qui sont autant d’engagements et nous sommes responsables du mal, de celui que nous faisons comme de ce que nous ne faisons pas pour l’empêcher.

Ici comme ailleurs, aujourd’hui autant qu’hier la leçon de Maïmonide doit être entendue dans toute sa puissante performative comme nous sortons chaque année d’Egypte.

Pessah, écrivait le Rav Kook en exergue à son commentaire de la Haggadah, est le « Printemps pour toute l’Humanité ». Ce « Temps de notre Liberté » pourtant est fragile, toujours. Puisse-t-il ne pas être remis en cause et devenir aussi celui de la Liberté de toutes et tous, partout.

Hag Pessah Sameah !

Aline Benain.

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