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Périzoniums : Quel « point aveugle » ?

A partir de l'exposition de la photographe Jacqueline Salmon, Aline Benain présidente d'Adath Shalom nous invite à réfléchir sur le sens de la circoncision d'Abraham et la portée universelle du judaïsme.

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A propos de l’exposition de Jacqueline Salmon au Musée Réattu

(1)

Rencontres internationales de la photographie, Arles 2022.

Pour mon ami Xavier Nataf, entre Arlésiens…

Du Moyen-Age à l’époque contemporaine, c’est l’un des motifs les plus fréquemment représentés dans l’histoire de l’art en Occident. Un morceau d’étoffe qui a pu prendre toutes les formes, épouser toutes les modes, incarner toutes les transformations des sensibilités profanes et religieuses dans cette partie du monde chrétien.

D’une présence tellement évidente que l’on a fini par n’y plus faire attention. Un « point aveugle » pour reprendre le sous-titre de la formidable exposition que lui a consacré Jacqueline Salmon, au Musée Réattu, dans le cadre des Rencontres internationales de la photographie à Arles.


Le périzonium est le linge qui voile le sexe du Christ dans les crucifixions.
S’il peut se faire muraille tel celui d’une œuvre anonyme sculptée dans la pierre calcaire au XIe siècle et conservée aujourd’hui au musée de Fribourg, devenir colobium, tunique complète à manches longues, dans certaines Majestats catalanes du XIIe siècle, il faut surtout constater qu’il a été, à travers le temps, pour des artistes contraints par la commande et les canons d’une époque, l’occasion d’un exercice de style et de liberté qui suggère bien plus qu’il ne masque.


Immaculé ou taché du sang des plaies, le travail de l’étoffe met souvent en valeur chez les Italiens, pour les qualifier rapidement, une posture érotique ou homoérotique (Pontormo, Rosso Fiorentino). Plus au nord de l’Europe, en terres protestantes, la rigueur et le dépouillement d’un Hans Baldung Grien ou d’un Cranach sont démenties par les volutes du drapé qui flotte dans l’espace presque vide de la toile.


En renouvelant de manière remarquable la photographie d’œuvres d’art, Jacqueline Salmon décale la vision et stimule la réflexion du spectateur : ainsi, lorsqu’elle isole dans la partie centrale du retable d’Issenheim l’index de Jean-Baptiste qui, à la droite du Christ, ne parait plus montrer que l’étoffe déchirée et sale qui ceint ses reins et ce qu’elle est supposée dissimuler. Elle met aussi en évidence tout un système de correspondances et de citations qui tisse l’une des trames de l’art d’occident où Van Gogh dialogue avec Le Titien, Francis Bacon (Crucifixion, 1965) avec Bartholomeus Spranger (Lamentations du Christ, vers 1585), Otto Dix (Crucifixion, 1949) avec le primitif flamand Gérard David (Crucifixion, 1506-1510)


Il est cependant un autre « point aveugle » jamais évoqué et qui pourtant s’impose face à cet inventaire d’étoffes qui masquent si peu ce qu’elles sont censées soustraire au regard. Que fallait-il véritablement dissimuler ?


La réponse s’impose avant même d’arriver devant les périzoniums des crucifixions de Chagall où le drapé est talith : plus que le sexe, c’est la circoncision donc la judéité originelle du Christ qu’il fallait faire oublier.


On sait les paroles de Shaül devenu Paul, à bien des égards le véritable fondateur du Christianisme comme religion, à propos de la circoncision :

« Prenez garde aux chiens, prenez garde aux mauvais ouvriers, prenez garde aux faux circoncis. Car les circoncis, c’est nous, qui rendons à Dieu notre culte par l’Esprit de Dieu, qui nous glorifions en Jésus-Christ, et qui ne mettons point notre confiance en la chair. ». (2)

Au fil du temps, la circoncision est devenue un fantasme de l’inconscient antijuif puis antisémite en même temps qu’un sujet de fascination sur lequel la psychanalyse aurait sans doute beaucoup à dire. Que l’on se souvienne simplement de l’extravagante demande du Baron de Charlus au narrateur de La Recherche : « Peut-être pourriez-vous demander à votre ami [Bloch] de me faire assister à quelque belle fête au Temple, à une circoncision… ».(3)

« Il n’y a plus ni Juif ni Grec (…) car vous tous, vous êtes un en Jésus Christ »(4) martèle encore Paul dans L’Epître aux Galates.
Tout au contraire, le Judaïsme affirme au long de l’Histoire, de manière têtue et à un prix souvent exorbitant, qu’il y a des Juifs et des Grecs et que le dire n’empêche en aucune manière, tout au contraire, de reconnaitre l’Autre comme semblable en Humanité. La circoncision, non pas seulement comme symbole mais aussi comme geste, est ainsi la marque tant d’une incomplétude salutaire que d’un rapport ritualisé et authentique, authentique parce que ritualisé, (5) à l’Universel.

Le chapitre 17 de Béréchit, qui est celui de la circoncision d’Abram s’ouvre ainsi :


וַיְהִ֣י אַבְרָ֔ם בֶּן־תִּשְׁעִ֥ים שָׁנָ֖ה וְתֵ֣שַׁע שָׁנִ֑ים וַיֵּרָ֨א יְהוָ֜ה אֶל־אַבְרָ֗ם וַיֹּ֤אמֶר אֵלָיו֙ אֲנִי־אֵ֣ל שַׁדַּ֔י הִתְהַלֵּ֥ךְ לְפָנַ֖י וֶהְיֵ֥ה תָמִֽים


« Avram était âgé de 90 et 9 années, l’Eternel apparut à Avram. Il lui dit, Je suis El Chaddaï ; marche devant moi et sois intègre. » (6) [Tamim : Entier, sans défaut, absolu].(7)


Le Midrach Rabbah commente (8) : « Et Il lui dit : Je suis El Chaddaï… » « Abraham s’exclama : Si la circoncision t’est si chère pourquoi n’a-t-elle été donnée à Adam le premier homme ? Le Saint béni soit-il lui répondit : Toi et Moi dans ce monde, c’est bien assez [daïeka – Chaddaï – daï] ! […] Commentaire de Rabbi Nathan au nom de Rabbi Aha et de Rabbi Bérékia au nom de Rabbi Itzhak : « Je suis El Chaddaï », Je suis celui qui s’adressant à Mon monde a dit aux cieux et à la terre « c’est assez » [daï], car si Je ne leur avais pas dit, ils seraient jusqu’à ce jour en expansion. »


Le rapport est donc immédiatement établi entre l’intégrité d’Avram et la circoncision. Ce retranchement dans la chair est explicitement comparé au retrait de Dieu dans la Création pour en permettre l’achèvement. D’un côté comme de l’autre, l’incomplétude, loin d’être un manque irrémédiable est une possibilité d’accomplissement à poursuivre toujours. Ne pas se reconnaitre entier, c’est ne pas s’affirmer autosuffisant, c’est ouvrir la possibilité d’un dialogue, entre Dieu et les Hommes, entre les Hommes eux-mêmes.
« Rabbi [Yehuda haNassi] enseigne : Grande est la circoncision car Abraham, malgré tous les commandements auxquels il obéit, ne fut appelé parfait qu’une fois circoncis. » (9)


« Sois « Tamim » », entier, intègre… c’est-à-dire incomplet, circoncis : La matérialisation du retrait permet l’épanouissement du nom, le déploiement d’une identité et l’affirmation des potentialités d’un message.


וְלֹא־יִקָּרֵ֥א ע֛וֹד אֶת־שִׁמְךָ֖ אַבְרָ֑ם וְהָיָ֤ה שִׁמְךָ֙ אַבְרָהָ֔ם כִּ֛י אַב־הֲמ֥וֹן גּוֹיִ֖ם נְתַתִּֽיךָ


« Ton nom ne sera plus appelé Avram. Ton nom sera Avraham, car j’ai fait de toi le père d’une multitude de nations. » Nos Maîtres commentent ainsi : « Notre patriarche, au début, a été le père (av) d’Aram, pour devenir ensuite le père de toute l’humanité ».(11)

Ce retranchement est dans le même mouvement un fort marqueur d’appartenance : « Celle-ci est Mon Alliance que vous garderez entre Moi et vous et ta descendance après toi : faire circoncire pour vous tout mâle. » (12) Le geste, pérennisé dans le rituel est vecteur de continuité. Les deux livres des Maccabées (13) rapportent ainsi comment les Séleucides l’interdisent strictement entrainant la révolte (175-140) des Hasmonéens contre Antiochos IV. Mais le rite s’inscrit dans la dynamique paradoxale d’une affirmation par le manque. Jacques Derrida parlait à ce propos d’une « alliance hétéronomique (…) où l’Autre imprime toujours déjà sa marque au plus intime du corps propre. » (14)


Il demeure bien « des Juifs et des Grecs » et l’Universel par dissolution n’est pas le nôtre. L’Universel du Judaïsme est celui du dialogue rendu possible par la reconnaissance de l’Autre. Comme juif, et gardons-nous surtout de l’oublier, nous y tendons par l’intermédiaire d’une Tradition singulière et précieuse. Et il y a bien de la place pour les 70 familles de l’Humanité dans la « Maison de prières pour toutes les Nations » (15) qui reste notre espoir et notre projet.


L’économie même du récit biblique est, à cet égard, significative. L’épisode de la circoncision d’Abraham s’inscrit entre celui de la Tour de Babel (Sidra Noah) et celui de l’accueil des trois étrangers au début de la Sidra Vayera. En mélangeant les langues, il s’agit beaucoup moins pour l’Eternel, de châtier un péché d’orgueil que de rappeler à chacun qu’il doit être capable de reconnaitre son semblable dans le différent (16) et le premier souci d’Abraham circoncis et convalescent est de se porter malgré tout au-devant des voyageurs et de les accueillir dignement. « Rav Papa : Il se tenait à l’entrée de sa tente pour voir si quelqu’un allait passer au moment de manger, qu’il pût faire entrer chez lui » (17)

Ainsi, la reconnaissance de notre incomplétude fonde une identité ouverte qui sait parler à l’Universel.
C’est peut-être ce paradoxe fécond que permet d’ignorer le périzonium en dissimulant la marque physique de l’Alliance. C’est précisément cela qu’il nous revient de porter.


Chabbat Chalom,
Aline Benain

Notes:

(1) Voir Jacqueline SALMON, Le point aveugle, Périzoniums, études et variations, Milan 2022, Silvana Editoriale.

(2) Paul de Tarse, Epître aux Philippiens, 3,2-3,3.

(3)Marcel Proust, Le côté de Guermantes, p.406, Edition Folio-Gallimard, 2021. C’est moi qui souligne.

(4)Paul de Tarse, Epîtres aux Galates, 3, 28.

(5)En tant que le rituel véritable est porteur de sens.

(6)Béréchit, XVII,1.

(7)La variété des traductions possibles vaut déjà commentaire…

(8)Midrach Rabba sur Béréchit, XLVI,3.

(9)Michna Nedarim, 3,11.

(10) Béréchit, XVII,5.

(11)Berakhot, 13a.

(12)Béréchit, XVII,10

(13)1Maccabées 1,16 et 2 Maccabées 6,10. Cette révolte contre les Séleucides est aussi un affrontement entre Juifs.

(14)Cité par David BREZIS, « La circoncision dans la tradition rabbinique » in Danielle COHEN-LEVINAS et Jacques EHRENFREUND (Dir.), Circoncision, actualité d’une pratique immémoriale, p.65, Paris, 2018, Editions Hermann.

(15)Isaïe, LXI,7.

(16)

Les Pirke de Rabbi Eliezer l’illustrent d’une métaphore particulièrement vive : « Rabbi Pinhas dit (…) Ceux qui apportaient les briques [pour construire la tour] montaient par [l’escalier] est, ceux qui redescendaient empruntaient [l’escalier] ouest. Si quelqu’un tombait et mourrait, ils ne lui prêtaient aucune attention, mais si une seule brique tombait, ils s’asseyaient et pleuraient, disant : Malheur à nous! Quand donc une autre viendra-t-elle la remplacer ? » (Chapitre 24)
Un monde où tous parlent la même langue est un monde où un homme ne vaut pas une brique.

(17)Chabbath, 10a.

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