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Arche de Noé paracha Noah alliance judaïsme

La tristesse de Dieu

Dans ce commentaire de la Paracha Noah, Michèle Tauber s'intéresse à la tristesse de Dieu devant l'échec de sa création

Noah 5783

Par Michèle Tauber

Résumé de la paracha

Dieu donne instruction à Noa’h (Noé) – le seul Juste dans un monde en proie à la violence et à la corruption – de construire une grande arche (la tevah), faite de bois et enduite de bitume à l’intérieur et à l’extérieur, car un déluge va « détruire toute chair dans laquelle il y a un souffle de vie de dessous les cieux, tout ce qui est sur la terre périra ».

Noa’h entre dans l’arche avec toute sa famille et un couple – mâle et femelle – de chaque espèce animale.

La pluie tombe pendant quarante jours et quarante nuits et « il ne resta que Noa’h et ce qui était avec lui».


Après cent cinquante jours, les eaux commencent à diminuer et l’arche se pose sur le mont Ararat.
Le dixième mois apparaissent les sommets des montagnes. Quarante jours plus tard Noa’h ouvre la fenêtre de l’arche et envoie un corbeau, puis une colombe.


À son deuxième envol, la colombe revient portant en son bec une feuille d’olivier.


La troisième fois, elle ne revient pas : « Noa’h écarta le plafond de l’arche et voici, la surface du sol était asséchée ».
Dieu lui ordonne alors de quitter l’arche, d’en faire sortir les animaux et de repeupler la terre.


Noa’h construit un autel et y offre des sacrifices. Dieu bénit Noa’h et ses fils et les avertit du caractère sacré de la vie : le meurtre est interdit ainsi que la consommation de la chair d’un animal encore vivant. Il établit Son alliance avec l’humanité et lui donne l’arc-en-ciel comme signe.


Noa’h plante une vigne et s’enivre du vin produit. Deux de ses fils, Chem et Yaphet, sont bénis pour avoir recouvert la nudité de leur père, dans sa tente. Le troisième, ‘Ham, est maudit pour « avoir vu » et « avoir raconté » la déchéance de son père.


Les descendants de Noa’h forment un seul peuple, à la langue commune, pendant dix générations. Puis ils défient Dieu en construisant une grande tour qu’ils veulent symbole de leur invincibilité. Dieu confond leur langage de telle sorte que l’un ne comprend plus l’autre. Ils abandonnent alors leur projet et se dispersent à la surface de la terre, se séparant en 70 nations.


La paracha s’achève avec la chronologie des générations qui vont de Noa’h à Avram (qui deviendra Avraham) et le voyage de ce dernier de Our-Kasdim à ‘Haran sur le chemin vers le pays de Canaan.


La tristesse de Dieu

Le rideau va bientôt retomber sur la parasha בראשית et Dieu sombre dans une profonde tristesse :


:וַיִּנָּ֣חֶם ה’ כִּֽי-עָשָׂ֥ה אֶת-הָֽאָדָ֖ם בָּאָ֑רֶץ וַיִּתְעַצֵּ֖ב אֶל-לִבּֽו


« Et Dieu regretta d’avoir créé l’homme sur la terre et il fut triste en son cœur » Gn, VI, 6

Dieu a le cœur brisé. L’humanité qu’Il a mis tant de soin à créer, l’humanité dans laquelle Il a insufflé sa propre étincelle de divinité, l’humanité qu’Il a choyée, cette humanité-là a choisi d’emprunter la voie du crime et de la corruption. Dieu le voit, est empli de regret d’avoir créé les êtres humains et la tristesse l’envahit.


Cette idée de Dieu empli de tristesse est compliquée. Afin de nous aider à mieux saisir l’expérience émotionnelle de Dieu, Rachi donne l’exemple d’une tristesse humaine où le mot tristesse apparaît en hébreu avec la même racine : ע–צ–ב

וַתְּהִ֨י הַתְּשֻׁעָ֜ה בַּיּ֥וֹם הַה֛וּא לְאֵ֖בֶל לְכָל־הָעָ֑ם כִּֽי-שָׁמַ֣ע הָעָ֗ם בַּיּ֤וֹם הַהוּא֙ לֵאמֹ֔ר נֶעֱצַ֥ב הַמֶּ֖לֶךְ עַל-בְּנֽוֹ׃


« La victoire de ce jour se transforma en deuil pour tout le peuple, celui-ci ayant appris ce jour-là que le roi était plongé dans la tristesse à cause de son fils ».
II Sam. XIX, 3

Rachi établit un lien entre la tristesse de Dieu suite à ce qu’est devenue l’humanité et la tristesse du roi David lorsqu’il apprend la mort d’Avshalom/Absalon, son fils rebelle, tué par ses propres troupes. La victoire de l’armée du roi, suite à la défaite de l’ennemi, se change en deuil quand le peuple apprend que David pleure la disparition de son rival politique, son propre fils bien-aimé.


Si nous confrontons ces deux textes, les métaphores si familières de Dieu comme parent et Dieu comme roi, אבינו מלכנו, Avinou malkenou, que nous connaissons bien, s’incarnent en David, un parent de chair et de sang, un roi de chair et de sang, qui ne parvient pas à concilier son devoir de protéger de son peuple et celui de protéger son enfant. La comparaison de Rachi entre la tristesse si humaine du roi et celle du Roi divin nous aide à considérer Dieu comme un parent fou de douleur, qui aspire à une relation avec Ses enfants et qui, en même temps, devant le mal accompli, craint fort que le fossé entre Lui et le peuple ne soit désormais impossible à combler.

Le lien linguistique du terme ‘tristesse’ , עצב, fournit d’autres contextes de la tristesse divine mais ne rend pas notre récit plus simple à appréhender. La violence requise pour un anéantissement total est difficile à imaginer, surtout si l’on reconnaît que Dieu est à la fois le Parent de toute l’humanité et son Destructeur.

Ceci rend notre paracha extrêmement douloureuse. Il est difficile de vivre avec une telle douleur, aussi tâchons-nous d’aseptiser cette histoire. Aujourd’hui lorsque nous lisons l’histoire de Noa’h, nous commençons par déshumaniser les hommes de la génération de Noa’h et nous blâmons Noa’h de ne pas s’être révolté. Nous transformons cette histoire en un conte pour enfants, nous décorons leurs chambres avec des arcs-en-ciel et des couples d’animaux. Nous faisons tout pour ne pas évoquer l’horreur. Et pourtant si nous parvenons à passer outre cet embellissement d’un narratif dévastateur, nous pouvons nous rapprocher de la tristesse de Dieu à travers notre propre détresse.


Une fois l’arche construite et les animaux dûment décomptés, Dieu enferme Noa’h et sa famille. Puis il se retire de l’histoire. Pendant que les vannes du ciel s’ouvrent et que les sources de la Terre répandent leurs eaux, pendant que les pluies s’abattent pendant 40 jours et que l’arche flotte une année entière sans qu’aucun signe de vie ne se manifeste, Dieu reste introuvable. La Torah n’explique pas l’absence de Dieu durant tout ce temps mais en revanche l’attention portée par le texte à la tristesse de Dieu et son regret offre une autre compréhension : cette tristesse était si intense que Dieu a dû se retirer au moment de la destruction de la terre – un retrait causé non par le courroux divin – mais, peut-être, par la propre tristesse de Dieu, qui lui est insupportable.


Notre histoire ne s’achève pas avec cette tristesse insupportable et l’absence de Dieu, car des profondeurs des eaux et du désespoir, de l’anéantissement quasi-total de l’humanité, Dieu revient. Par ce « come-back » Dieu montre qu’il a décidé de ne plus jamais entreprendre de mettre fin à l’humanité et il établit une alliance avec les êtres humains : Gn. IX, 9 : « Et moi je veux établir mon alliance avec vous et avec la postérité qui vous suivra », indiquant par cela même qu’un retour est possible.

Si nous sommes capables d’accéder à la tristesse de Dieu par notre propre tristesse, nous ouvrons à nous -mêmes de nombreuses possibilités : témoins de ce que Dieu a presque renoncé à tout pour finalement renoncer à son propre renoncement, nous ne pouvons que constater la force de la persévérance quand il ne semble plus y avoir aucune raison d’espérer.

Il est certes facile de fermer les yeux sur les horreurs de notre monde mais la Torah nous enjoint de résister à cette tentation. Dans notre paracha, Dieu nous enseigne, par-dessus tout, la signification de la résilience à travers la relation. Il nous montre que le désespoir n’est pas un lieu de non-retour et qu’il est toujours possible d’en revenir.


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