Synagogue Massorti Paris XVe

birkat kohanim

Paracha Nasso: justice et miséricorde de Dieu

La paracha Nasso 5782 par le rabbin Josh Weiner

Qu’est ce qu’être un adulte juif?

Chabbat shalom et Mazal tov à Simon et sa famille. Simon, la semaine dernière, tu m’as posé une très bonne question et je t’ai donné une réponse très banale.

Tu m’as demandé ce que cela signifiait vraiment d’être un adulte juif. Je sais que je peux lire la Torah, tu m’as dit, mais qu’est-ce qui change encore ?

Et j’ai répondu : maintenant, si tu tues quelqu’un, tu ne seras pas puni, ce sont tes parents qui le seront. Mais après la bar mitzva, tu es responsable de tes propres actions. J’aurais probablement pu donner un meilleur exemple. La même responsabilité existe pour les actions positives. Jusqu’à présent, si tu apprenais quelque chose, si tu créais quelque chose, si tu aidais quelqu’un, si tu rendais le monde meilleur, nous félicitions tes enseignants et tes parents. Maintenant, la responsabilité est la tienne, et tu mérites des félicitations pour tes propres efforts et tes propres choix.

Mais à cause de ma réponse stupide à cette bonne question, tu m’as fait penser à la justice et au système judiciaire, et je voudrais examiner quelques autres exemptions à la justice stricte et à la punition que nous trouvons dans la paracha. 

La birkat cohanim

Cette paracha contient un texte très connu, la birkat cohanim, la bénédiction des prêtres qui est récitée dans nos prières, et en de nombreuses autres occasions.

La coutume achkénaze en dehors d’Israël est que les prêtres, les cohanim, ne récitent pas la bénédiction tous les jours, car notre bonheur n’est pas complet en exil. C’est seulement lors des fêtes, lorsque nous parvenons à oublier la brutalité de notre monde, que nous invitons les prêtres à la réciter. Les sépharades, plus simplement, la disent tous les jours. Le texte lui-même est très court : trois lignes, quinze mots.

Je vais lire le passage en entier ici, puis en donner une traduction approximative :


:כֹּה תְבָרֲכוּ אֶת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל אָמוֹר לָהֶם

:יְבָרֶכְךָ ה’ וְיִשְׁמְרֶךָ

:יָאֵר ה’ פָּנָיו אֵלֶיךָ וִיחֻנֶּךָּ

:יִשָּׂא ה’ פָּנָיו אֵלֶיךָ וְיָשֵׂם לְךָ שָׁלוֹם

וְשָׂמוּ אֶת שְׁמִי עַל בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וַאֲנִי אֲבָרֲכֵם

“Voici comment vous bénirez les enfants d’Israël – vous leur direz:

“Que l’Éternel te bénisse et te protège!

Que l’Éternel fasse rayonner sa face sur toi et te soit bienveillant!

Que l’Éternel dirige son regard vers toi et t’accorde la paix!”

Ils imposeront ainsi mon nom sur les enfants d’Israël, et moi je les bénirai.”

J’ai dit qu’il s’agissait d’une traduction approximative, non seulement parce qu’une vraie traduction est impossible, mais aussi pour des raisons halakhiques. Il existe une halakha selon laquelle ce texte doit être récité en hébreu, même si la plupart des prières et des bénédictions de notre siddour peuvent être dites dans n’importe quelle langue.

Pourquoi ? La raison invoquée cite le premier verset “ko tevarkhou et bnei yisrael”, Voici comment vous bénirez les enfants d’Israël. Exactement comme ça, c’est-à-dire en hébreu. Plus précisément, ce n’est pas seulement qu’il doit être en hébreu, mais la traduction même de ce texte semble être interdite. Dans les temps anciens, tout comme aujourd’hui, tous les Juifs ne comprenaient pas l’hébreu, et afin de s’assurer que tout le monde puisse comprendre la paracha hebdomadaire, la pratique était que chaque verset soit lu deux fois, une fois dans l’hébreu original et une fois dans une traduction en araméen. Nous trouvons cependant dans la Michna une liste de textes exceptionnels dont la traduction est interdite, de peur qu’ils ne soient mal compris. Un de ces textes est la birkat cohanim.

Les commentateurs disent que les mots dangereux, les mots les plus susceptibles d’être mal compris, sont dans la dernière ligne : Que l’Éternel dirige son regard vers toi et t’accorde la paix . Qu’est-ce que ça veut dire, diriger son regard ? Cela signifie qu’il te trouve unique. Il se soucie de toi. C’est comparable à la ligne précédente : Que l’Éternel fasse rayonner son visage sur toi : comme un ami ou un amoureux, le visage de Dieu s’illumine de joie en nous voyant.

Le problème de ces versets, c’est peut-être leur anthropomorphisme, l’insistance sur le corps et le visage de Dieu, que les rabbins voulaient éviter. Mais plus encore, il y a un problème théologique lié au fait que Dieu se soucie de nous. Le Talmud décrit les anges accusant Dieu et disant : si Tu es juste et équitable, comment peux-tu te préoccuper spécifiquement de ce peuple d’Israël ? Si Tu as ordonné aux juges humains de traiter tout le monde de manière égale, et de ne pas diriger leur regard sur quelqu’un parce qu’il est riche ou puissant, pourquoi diriges-tu alors ton regard sur ces gens ?

Justice et miséricorde

Dans le Marchand de Venise, la pièce de Shakespeare qui est à la fois merveilleuse et antisémite, le juif Shylock est accusé de respecter le contrat qu’il a rédigé et de demander une justice stricte. Portia, l’héroïne, habillée en avocat masculin, avance un curieux argument :  “Then must the Jew be merciful” “Il faut donc que le Juif soit miséricordieux.” Puisque Shylock le Juif a le droit d’être payé par la loi, il doit être clément. Elle poursuit avec un long discours glorifiant la qualité de la miséricorde, disant qu’il faut suivre l’exemple de Dieu, selon lequel “la miséricorde assaisonne la justice”.

L’idée est que les Juifs ne comprennent pas la miséricorde et qu’ils doivent l’apprendre des chrétiens, et de fait, Shylock est obligé de se convertir au christianisme à la fin de la scène. Le problème avec l’argument théologique de Portia n’est pas que le Dieu juif ne combine pas la miséricorde et la justice. Notre Torah, notre Talmud et notre tradition kabbalistique sont très clairs sur cette alliance des deux. Le problème est qu’il simplifie Dieu en disant qu’il est miséricordieux parce qu’il doit l’être. Portia dit que nous devons assaisonner la justice avec la miséricorde parce que Dieu le fait : nous devrions être 50% justice et 50% miséricorde, comme Dieu. Mais la prière juive est plus complexe que cela : nous exigeons que notre Dieu soit 100% justice et 100% miséricorde, et nous ne nous intéressons pas à la manière dont ce paradoxe pourrait être résolu. 

Nous voulons un Dieu de l’intimité, qui se soucie de ce que nous faisons, mais qui ne le montre pas seulement par des récompenses et des punitions mécaniques. J’apprends le français en ce moment, et je remarque une différence entre l’hébreu et le français – l’hébreu moderne n’a que trois temps – passé, présent et futur – et le français en a environ soixante. Mais l’une des nuances qui manque en hébreu est la différence entre le futur certain et le subjonctif, le futur incertain. La phrase yisa adonai panav eleikha peut signifier que Dieu ”va” diriger son regard vers vous, mais il est plus correct de la traduire, comme nous l’avons fait, par un souhait ou une prière : ”Que” l’Éternel dirige son regard vers toi. Nous ne savons pas si Dieu nous fera une faveur. Mais nous l’espérons. De la même manière que nous voulons que notre communauté se soucie de nous plus que de n’importe qui d’autre, de la même manière que nous espérons que notre famille soit injuste et qu’elle donne la priorité à nos besoins plus que d’autres, c’est ce que nous exigeons de notre Dieu. Et en même temps, nous exigeons une justice absolue. C’est peut-être pour cela que nous ne traduisons pas la birkat kohanim, pour ne pas rendre ce paradoxe trop explicite. 

Toute théologie est une façon de parler de nous-mêmes, des meilleures versions de nous-mêmes que nous considérons comme étant à l’image divine. Les qualités de Dieu que nous décrivons dans nos bénédictions sont les qualités des personnes que nous pouvons être. Nous voulons être à 100 % de tout. Nous voulons être justes et équitables, et être injustes et empathiques. Nous voulons que notre regard se pose sur tout, et encore plus sur certaines personnes. Nous voulons ce que nous méritons, et aussi ce que nous ne méritons pas. Nous voulons la sécurité et la liberté. Le particularisme et l’universalisme. Nous voulons que les adultes juifs soient responsables de leurs actions, positives et négatives, mais nous voulons aussi qu’ils conservent leur défiance enfantine envers les systèmes trop simples. Nous ne résolvons pas ces paradoxes, mais nous vivons avec eux, en faisant du mieux que nous pouvons dans chaque situation. Voilà, peut-être, une meilleure réponse à ta question.

Chabbat chalom ! 

Ecoutez et apprenez la birkat cohanim dans notre page “chants”

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