Quelques derniers mots, alors que nous arrivons à la fin de notre voyage. 

Nous arrivons à la cinquième et dernière prière de la journée, Neila. Le terme “Neila”, verrouillage, fait référence à l’image du verrouillage des portes du ciel. Traditionnellement, l’idée est que c’est le dernier moment où nous pouvons lancer nos dernières prières à Dieu, avant que les portes du ciel ne soient fermées. Je ne suis pas sûr de ce que cela signifie exactement, car nous continuons à prier après Yom Kippour aussi. Selon une autre explication que j’ai entendue, c’est le contraire – nous avons eu ce jour d’expérience intense et d’intimité avec Dieu, un jour complètement en dehors de notre existence normale. Maintenant, la fin de la journée approche, les portes se ferment. Et nous avons le choix : voulons-nous être à l’intérieur ou à l’extérieur ? Voulons-nous rester à l’intérieur de Yom Kippour, d’une certaine manière, apporter Yom Kippour dans nos vies ? 

Un de mes maîtres à Jérusalem, le rabbin Joël Levy, disait souvent que toutes les fêtes juives étaient une forme de psychose, l’expérimentation d’une manière d’être extrême, afin d’en revenir et d’en apprendre quelque chose. Imaginez que nous vivions toute notre vie comme si c’était Pourim, ne connaissant que le hasard fragile de l’existence et la joie ivre de la survie. Imaginez que nous vivions toute notre vie comme Pessah, en nous focalisant sur les frontières les plus strictes entre l’interdit et le permis, en détruisant tout ce qui est suspect, en nous concentrant uniquement sur notre récit national particulier. Enfin, imaginez que nous vivions toute notre vie comme Yom Kippour, en pensant que nos actions comptent vraiment, que notre vie dépend de la façon dont nous nous comportons les uns envers les autres. Toutes ces perspectives en soi ne sont pas fausses, mais si nous vivions toute notre année à un tel extrême, nous deviendrions fous. Inclure cette perspective dans le rituel d’un jour de jeûne, avec un début et une fin définis, est une façon à la fois de l’embrasser et de rester sains d’esprit. 

À Yom Kippour, nous disons la prière Avinu Malkeinu cinq fois. Nous l’avons fait quatre fois, et nous sommes sur le point de tenter la cinquième. Toutes les autres fois, nous demandons à Dieu de nous inscrire dans le livre de la vie, dans le livre du pardon et dans bien d’autres livres. Kotveinu. À Neila, nous utilisons un langage un peu différent, hotmeinu, et nous demandons à Dieu de consigner notre destin dans ces livres. Qu’est-ce que cela signifie, être consigné dans le livre de la vie ? La façon simple de comprendre cette métaphore est que toute personne qui passe les épreuves de Yom Kippour vivra, et que dans le cas contraire, nous ne vivrons peut-être pas. Il y a quelque chose de vrai là-dedans : nous savons à quel point nos vies sont fragiles, nous savons comment fonctionnent les statistiques, et nous savons que nous ne contrôlons pas tout. Nous espérons et prions d’être dans le livre de la vie. Mais il y a quelque chose de plus dans la vie que le fait de ne pas être encore mort. Le philosophe Giorgio Agamben fait la distinction entre les deux mots grecs pour la vie, zoē et bios. Zoē est le simple fait d’être vivant, bios fait référence à la qualité de la vie. Je pense que le sefer hachaim, le livre de la vie, est principalement le second. Nous prions pour vivre une vie qui soit vivante. 

Je prie pour que nous soyons inscrits dans le livre de vie, pour que nous ressentions ce que c’est que d’être vraiment vivants. De goûter et profiter de tout ce que le monde peut nous offrir, comme il nous est demandé de le faire après Kippour. Mais aussi, de vivre une vie pleine de sens et de responsabilités. Si nous pouvons parler de péchés et d’erreurs à Yom Kippour, c’est uniquement parce que nous savons de quoi nous sommes capables. Nous nous prenons au sérieux, et nous savons qu’être vraiment vivant signifie être à la hauteur de notre potentiel. Nous jouons à ce jeu fou de Yom Kippour un jour par an ; nous brisons notre routine quotidienne et y revenons ensuite, uniquement pour ressentir les choix que nous faisons, pour reconnaître où nous avons le contrôle et où nous ne l’avons pas. 

Les portes de Yom Kippour sont sur le point de se refermer. Neila. Qui voulons-nous être à la fin de cette journée ? J’espère que nous ne serons pas demain les mêmes personnes que nous étions hier. Je nous souhaite à tous hatima tova, d’être consignés pour toujours dans le livre de la vie. 

Pour accéder à la dracha sur Neila, c’est ici