Par le rabbin Josh Weiner
La paracha de cette semaine est troublante, mystérieuse et assez longue ; elle s’attarde longuement sur l’affliction appelée tsara’at. On traduit souvent ce terme par « lèpre », et je vais garder, pour l’instant, ce mot, même s’il est clair qu’il ne s’agit pas seulement d’un phénomène médical, puisque des vêtements et même des maisons peuvent, eux aussi, « contracter » cette atteinte. Mais avant d’aller plus loin dans la paracha, je voudrais évoquer deux épisodes de l’histoire de France, et ce ne sont pas des pages qui honorent ce pays.
Pendant près de mille ans, les Cagots furent une minorité persécutée vivant dans l’ouest de la France et dans le nord du Pays basque. Les Cagots (que l’on appelait aussi Agotes, Capots, Chrestia ou Gésitains) ne présentaient aucun trait distinctif permettant de les différencier du reste de la population. Mais leurs familles étaient connues. Et, dans bien des lieux ils étaient cantonnés à certaines professions, empêchés de vivre parmi les autres habitants, contraints d’entrer par des portes séparées dans les églises, et les mariages avec eux étaient interdits. À Quimperlé, en Bretagne, on peut encore voir le squelette d’une main clouée à la porte de l’église, appartenant, dit-on, à un Cagot qui aurait touché la fontaine réservée aux « purs ». Ils étaient enterrés dans des cimetières séparés, et, dans certaines régions, forcés de porter un signe distinctif : un manteau bordé de jaune, une crécelle, ou encore, parfois, une patte d’oie cousue sur leurs vêtements.
Pourquoi suscitaient-ils une telle peur et une telle haine ? Les légendes varient. Souvent, ils étaient lépreux, ou descendants de lépreux. L’un de leurs noms, Gésitains, viendrait de Guéhazi, personnage biblique frappé de lèpre — une histoire que nous lisons parfois à la synagogue cette semaine dans la haftara, bien qu’elle soit exceptionnellement omise cette année pour des raisons de calendrier. D’autres mythes affirmaient qu’ils avaient une queue, qu’ils descendaient des Juifs, qu’ils empoisonnaient les puits ou encore qu’ils étaient des loups-garous. Leur condition s’améliora après la Révolution, mais les discriminations persistèrent, dans certains endroits jusqu’au XXᵉ siècle. Même dans les années 1950, dans le village de Lescun, dans les Pyrénées, il était encore scandaleux qu’une femme non-cagot épouse un homme cagot.
Mais remontons encore plus loin. En 1321, après une série de pogroms contre les communautés juives, une rumeur se répandit selon laquelle les lépreux s’étaient organisés pour empoisonner tous les puits. C’était le début de ce qu’on appelle le « complot des lépreux ». On aurait retrouvé des sacs de pain avarié destinés à cette entreprise, et puis la rumeur s’enrichit : en réalité, ce seraient les Juifs qui auraient commandité ces empoisonnements, rémunérés pour cela par les musulmans d’Espagne. On a décrété l’état d’urgence. Des lépreux furent arrêtés, torturés, brûlés vifs ; leurs biens furent confisqués et répartis entre la noblesse locale et le roi. Jacques d’Aragon fit lui aussi arrêter et torturer tous les étrangers, « puisqu’il est difficile, voire impossible, de les reconnaître et d’identifier [ces lépreux]. » Et à travers toute la France, les Juifs furent à nouveau attaqués, accusés de collusion avec les lépreux.
Si j’évoque ces épisodes, c’est qu’ils illustrent à la fois le flou et la violence qui entourent l’idée de lèpre. Les Cagots sont en quelque sorte un peuple construit, défini presque uniquement par la discrimination qu’il subit ; mais leur association à la lèpre donnait une apparence de légitimité à leur altérité. Les Juifs, eux aussi, furent définis comme des « autres », et dans les deux cas cette altérité fut souvent liée à la lèpre : “Au cours du Moyen Âge, les léproseries se trouvaient souvent près des quartiers juifs et ainsi le langage populaire commun finit par les confondre,” [dans Présence Juive dans l’Yonne]. C’est un trait tragique de la condition humaine : notre capacité à haïr peut se fixer sur n’importe quoi, sur n’importe qui. Des expériences ont montré que deux groupes constitués au hasard, qu’on met en compétition, en viennent rapidement à attribuer des traits négatifs à l’autre groupe. La suspicion vient d’abord, puis l’on construit un récit pour la justifier. Nous connaissons bien cette tendance aux théories du complot, qui offrent le réconfort enfantin d’une histoire simple opposant les « méchants » aux « bons » — c’est-à-dire, invariablement, ceux qui nous ressemblent.
Et pourtant, la lèpre — ou plutôt la tsara’at, si nous revenons au vocabulaire biblique — garde quelque chose de mystérieux qui invite à toutes sortes de projections. Malgré la longue liste de manifestations, on ne sait pas exactement ce que cela recouvre : le terme semble inclure des phénomènes très divers, des ecchymoses aux brûlures, de la calvitie à des zones blanchies ou à vif de la peau, et même des moisissures sur des objets. Maïmonide reconnaît lui aussi qu’un même terme désigne des symptômes variés liés à des changements de couleur [MT Toumat Tsara’at 16:10]. La Torah précise que la tsara’at des maisons n’existe qu’à partir du moment où le prêtre la déclare telle ; c’est pourquoi on recommande d’évacuer les biens avant son inspection, afin qu’ils ne contractent pas l’impureté. Même un expert ne peut dire que kenega ra’iti – « j’ai vu comme une plaie dans ma maison… » [Nega’im 12:5]
Une tradition juive associe cette atteinte à des fautes morales, mais là encore, les contours restent flous. Certains la relient au lachon hara, la médisance, en se fondant sur l’épisode de Myriam (Nombres 12), mais d’autres traditions existent également.
כך שנו רבותינו, על אחת עשרה דברים הנגעים באים, על ע”ז, ועל ברכת השם, ועל גילוי עריות, ועל הגניבות, ועל לשון הרע, ועל עדות שקר, ועל הדיין המקלקל את הדין, ועל שבועת שוא, ועל הנכנס בתחום שאינו שלו, ועל החושב מחשבות של שקר, ועל המשלח מדנים בין אחים, ויש אומרים אף על עין רעה
L’atteinte de lèpre survient pour onze raisons : pour l’idolâtrie, pour le blasphème, pour les unions interdites, pour le vol, pour la médisance, pour le faux témoignage, pour le juge qui fausse le droit, pour le serment mensonger, pour celui qui empiète sur le domaine d’autrui, pour celui qui nourrit des pensées mensongères, et pour celui qui attise les querelles entre frères. Et certains ajoutent : pour le mauvais œil. [Midrash Tanhouma (Buber) 10:1]
Selon cet enseignement, la lèpre peut être la conséquence de tout — des fautes les plus graves jusqu’aux pensées les plus fugaces, ou aux paroles les plus légères — et il devient alors facile de tenir la personne atteinte responsable de son état. Ce qui me frappe, c’est le décalage entre le texte de la Torah, qui présente la lèpre de manière factuelle, comme une réalité à traiter sans présomption de culpabilité ni jugement moral, et les midrachim qui en font un châtiment. De plus, dans le contexte du Proche-Orient ancien, les Babyloniens et les Égyptiens voyaient ces maladies comme l’œuvre de démons, alors que l’un des messages novateurs de la Torah est précisément de démystifier et de dédramatiser cette expérience. L’écrivain Susan Sontag a montré le tort profond causé par les métaphores guerrières appliquées à la maladie (« elle se bat contre le cancer »), qui insinuent que les malades seraient faibles ou n’auraient pas assez lutté. Et justement, le pchat de la Torah, avec ce prêtre qui voit les personnes telles qu’elles sont, sans métaphore, propose un modèle plus sobre et plus juste.
Un autre aspect déroutant de la tsara’at biblique est que l’impureté n’y suit pas une logique intuitive. Si une peau saine devient blanche, dans certaines conditions la personne est déclarée impure. Mais si tout le corps devient blanc, elle est déclarée pure (Lévitique 13,12). Et si ensuite une partie guérit, alors elle redevient impure ! Certains anthropologues ont suggéré que ce qui déclenche l’impureté serait une rupture dans l’ordre naturel, une inquiétude face au mélange et au désordre. Les transformations — qu’il s’agisse de la maladie, de la guérison, ou ailleurs dans la paracha même de la naissance — sont difficiles à accepter, et suscitent un besoin de réponse rituelle. Peut-être ces rites sont-ils là précisément pour éviter de sombrer dans ces réflexes de « complot » qui associent l’altérité à la haine, à la malveillance et à la violence, comme dans les cas des Cagots, des lépreux et des Juifs.
Dans un de ces rites associé à l’impurité, la Torah demande à la personne atteinte de tsara’at de proclamer : « Impur, impur ! » (Lévitique 13,45). Le Talmud explique ainsi cette exigence :
תַנְיָא: ״וְטָמֵא טָמֵא יִקְרָא״. צָרִיךְ לְהוֹדִיעַ צַעֲרוֹ לְרַבִּים, וְרַבִּים מְבַקְּשִׁין עָלָיו רַחֲמִים
« Il criera : “Impur, impur !” — cela enseigne que la personne doit faire connaître sa souffrance aux autres, afin que les autres prient pour elle et implorent la miséricorde. » (Mo’ed Katan 5a)
Lorsque les personnes sont vues pour ce qu’elles sont réellement, et que leurs besoins sont reconnus, cela peut devenir le fondement d’une communauté de compassion, de sollicitude et de dignité.
Chabbat chalom.
