Synagogue Massorti Paris XVe

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Ki Tissa 5782

Rebbe Na’hman a fait la distinction suivante entre Moché et Isaïe. Moché, qui était à un niveau élevé de prophétie, a été informé par Dieu : “Tu ne peux pas voir mon visage et vivre”. Et Isaïe, qui était à un niveau inférieur de prophétie, a dit : “J’ai vu Dieu”.

Voir Dieu, et plus précisément le visage de Dieu, est un thème qui traverse toute la parasha. La construction du veau d’or est souvent présentée comme un péché d’idolâtrie, en tant qu’adoration d’un autre dieu, mais une lecture plus précise nous montrerait qu’ils ont construit une image du Dieu – c’est pourquoi Aaron, après avoir formé le veau, s’écrie : “C’est le dieu qui vous a fait sortir d’Égypte”. Si c’est un péché, c’est un péché de passion, un désir d’être plus proche de Dieu et de le voir réellement. 

Le résultat de ce désir est une rupture. Moshé réussit à persuader Dieu de ne pas détruire le peuple, mais ensuite, il veut plus. Il dit : “Si ton Visage n’est pas avec nous, nous ne quitterons pas cet endroit’’. Maïmonide explique la conversation énigmatique qui a lieu au chapitre 33 : ainsi, Moshé fait deux demandes et une seule lui est accordée. Il demande que la gloire de Dieu lui soit montrée – et cela lui est refusé. “Personne ne peut voir mon visage et vivre.”  Et il demande à connaître les voies de Dieu. Cette demande est finalement accordée. 

Vayaavor Adonai al panav.

Dieu passe devant le visage de Moïse et quelqu’un énonce les treize attributs divins que nous connaissons par Yom Kippour – Dieu de compassion, de miséricorde, de vérité, de patience, etc. C’est la réponse à la demande de connaître Dieu – nous ne pouvons pas connaître l’essence, le visage, mais nous pouvons connaître les “voies” – chaque fois que nous rencontrons la compassion ou la vérité dans le monde, c’est une marque du divin. 

La fin de la paracha est étrange, car le récit passe soudain à une liste de lois de sacrifices et de fêtes. Mais dans cette liste de fêtes, parlant du pèlerinage au Temple, nous lisons le verset suivant : 

שָׁלֹשׁ פְּעָמִים בַּשָּׁנָה יֵרָאֶה כׇּל-זְכוּרְךָ אֶת-פְּנֵי הָאָדֹן יי אֱלֹקי יִשְׂרָאֵל

Trois fois par an, les hommes seront vus devant la face du Seigneur Dieu d’Israël. 

Ce n’est pas seulement mon mauvais français : la structure grammaticale de ce verset est vraiment très étrange. Certains commentateurs et chercheurs ont suggéré que le verset a été modifié avec le temps par les scribes, et qu’à l’origine, il disait : “tout le peuple verra la face de Dieu”.  Le verbe original était un verbe actif, voir, yireh, et en changeant les voyelles, il a été changé en passif, yeraeh, être vu. Ceux qui l’ont changé, selon cette théorie, étaient mal à l’aise avec l’idée que les pèlerins verraient réellement le visage de Dieu lors des fêtes, ils ont donc modifié le sens : les pèlerins étaient vus par Dieu. Pour moi, ces deux lectures sont toutes deux authentiques et l’ambiguïté est intentionnelle. La Torah, sans aucune voyelle, invite aux deux lectures. Une rencontre authentique implique de voir et d’être vu, et tel était l’idéal du pèlerinage au temple – une rencontre. Cette rencontre pourrait constituer une expérience idéale à la synagogue, voir et être vu par Dieu. 

Il y a deux sens à l’expression ‘’être vu’’. L’un est plus superficiel, nous nous déguisons, nous portons les bons vêtements et nous disons les bons mots afin de présenter une image qui n’est pas forcément la nôtre, mais qui sera néanmoins reconnue par les autres. Dans notre monde de réseaux sociaux, il y a toute une économie construite autour de la façon dont nous sommes vus. Mais il existe une autre façon d’être vraiment vu par les autres, qui implique la vulnérabilité et l’intimité. C’est peut-être à cela que ressemble la vraie prière, un moment de vulnérabilité, où nous cherchons le visage de Dieu et exposons le nôtre. 

Je ne dis pas tout cela comme un simple exercice théologique, mais comme une façon de répondre à une question que me posent souvent de jeunes Juifs désillusionnés : comment quelqu’un peut-il être à la fois religieux et détestable ? Comment quelqu’un peut-il prétendre respecter tous les commandements et parler de Dieu tout en blessant les autres ? L’existence de tels individus est un défi pour toute religion organisée, car ils mettent en évidence un défaut du système. Le défaut se situe peut-être ici, dans notre façon de comprendre la prière. Les voyelles ont été changées, et une vie religieuse ne consiste pas seulement à chercher Dieu dans le siddur, dans la halacha, dans les rituels. Il s’agit de nous permettre d’être vus, de nous sentir vus et exposés, d’être recherchés par Dieu. Qui pourrait être quelqu’un d’odieux après une vraie prière comme celle-là ?

C’est l’idéal, du moins. La vraie vie et la vraie prière quotidienne sont plus compliquées et plus désordonnées. Lorsque Moshé descend du Sinaï, à la fin de la paracha, son visage est rayonnant et personne ne peut s’approcher de lui. En réaction, il se couvre le visage d’un voile. De la même manière que Dieu refuse que son visage soit vu, il semble que nous puissions également nous cacher d’une exposition aussi puissante. Cette dynamique d’être vu et d’être caché est peut-être une bonne représentation de notre monde actuel si complexe. 

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