I. Un flashback pas innocent
Au début de la Paracha Aharé Mot, dès le 1er verset, il est fait référence à l’épisode douloureux de la mort des fils d’Aaron. C’est à l’aune de ce retour que doit être lue toute notre Paracha.
וַיְדַבֵּ֤ר יְהֹוָה֙ אֶל־מֹשֶׁ֔ה אַחֲרֵ֣י מ֔וֹת שְׁנֵ֖י בְּנֵ֣י אַהֲרֹ֑ן בְּקׇרְבָתָ֥ם לִפְנֵי־יְהֹוָ֖ה וַיָּמֻֽתוּ׃
Dieu parla à Moïse après la mort des deux fils d’Aaron, morts pour s’être trop approchés de la présence de Dieu.
Quelle surprise, les noms de Nadav et Abihou ne sont pas même mentionnés dans ce verset. Quel manque de respect ! Or nommer, c’est célébrer, c’est faire la louange comme le souligne Rachi à propos de Noah : « Puisqu’on le nomme [Noah], on fait son éloge. » Et comme les deux fils sont décédés on aurait pu faire davantage car « en présence d’une personne on ne doit dire qu’une partie de son éloge, et son éloge tout entier, on ne le fait qu’en son absence. »
Rappeler la mort des deux fils d’Aaron sans les nommer, devant leur père qui sort à peine de son deuil, n’est-ce pas un manque de délicatesse ? Nous voici donc de retour sur un épisode ô combien douloureux. Pour qui est-ce une affliction ? Pour le prêtre et le père, Aaron, c’est entendu !
Pour qu’il éprouve le besoin de récidiver, d’y revenir, quelque six chapitres et trois parachot après Chemini, peut-on se permettre d’imaginer que pour l’Éternel, l’événement est également d’une importance spéciale, qu’il suscite en Lui une souffrance empreinte de remord ? Nul ne le dit. Nul ne le nie non plus.
À propos de ce premier verset, Rachi rapporte la parabole de Éléazar ben Azaria : « Un médecin visite un malade et dit : Ne mangez pas d’aliments froids et ne dormez pas dans un endroit humide ! Un autre médecin vient et dit : Ne mangez pas d’aliments froids et ne dormez pas dans un endroit humide de peur de mourir comme untel ! Ce dernier conseil est plus persuasif que le premier. » affirme Rachi pour illustrer l’intérêt du rappel de la mort des fils d’Aaron. Quel manque de tact de sa part ! On aurait pu se passer de cette parabole.
La Paracha Aharé Mot nous invite à un flashback. Souvenons-nous : « Les fils d’Aaron, Nadab et Abihou, prenant chacun leur encensoir, y mirent du feu, sur lequel ils jetèrent de l’encens, et apportèrent devant le Seigneur un feu profane sans qu’il le leur eût commandé. Et un feu s’élança de devant le Seigneur et les dévora, et ils moururent devant le Seigneur. »
Un décès devant le Seigneur, mais surtout devant leur père. Ce drame à la face de tout Israël choque non seulement ceux qui y assistent, mais nous aussi qui lisons ce récit invraisemblable, où Dieu semble se fourvoyer. Nous devons nous apitoyer sur deux enfants assassinés par un Dieu tatillon, allé trop loin dans la défense de sa propre Sainteté. Ne soyez surtout pas Saints comme Il est Saint.
Devant l’outrance meurtrière de l’Éternel Tsébaot, les grands commentateurs s’égarent. Ils partent du présupposé que Nadav et Abihou, pour avoir reçu un châtiment, sont forcément coupables. De quoi ? Ils cherchent, voire inventent des raisons parmi lesquelles : « Les deux fils seraient entrés dans le Saint des Saints en ne portant pas les vêtements requis » ; « Nadav et Abihou auraient pris du feu de la cuisine et non de l’Autel » ; « Les deux jeunes hommes ne s’étaient pas mariés » ; « Il y eut récidive des deux fils » ; « des peines auraient été prononcées à l’encontre des deux fils par le passé et elles n’avaient pas encore été exécutées ». La tradition tente de défendre la cause de Dieu, à l’excès. Devons-nous accabler davantage les commentateurs ? Ils se confondent eux-mêmes. Ils se demandent, question ô combien capitale, comment les cadavres ont été sorti du Michkan : « ils les transportèrent dans leurs tuniques hors du camp » disent les uns ; « ils mirent dans leur bouche un hameçon, et ils les tirèrent hors du Michkan » affirment d’autres. Voici ce que nos Sages ont à dire de la mort de deux fils. Consternant… !
Catherine Chalier affirme « Les commentateurs sont prisonniers de la logique qui pour se rassurer à mauvais compte, s’empressent de considérer un mal reçu comme la rétribution d’une faute cachée. » Puis elle ose affirmer à raison que « les commentaires traditionnels inventent les fautes de Nadav et Abihou. » On ne saurait mieux dire. S’il n’y avait le respect dû à « Hakadosh Baroukh Hou », nous serions encore plus sévères dans notre condamnation de cette indécence.
Tous ces égarements démontrent que nos Sages sont dépassés par une situation inédite et inouïe, qu’ils ne parviennent à appréhender de peur de blasphémer. Or le blasphème est indispensable pour nous permettre de penser l’événement.
II. L’Éternel s’adresse à Aaron… pour ne dire dire mais pour signifier
Notre flashback de la Paracha Chemini nous rappelle que l’Éternel a parlé directement à Aaron juste « après la mort de ses fils » pour la première fois dans la Torah : וַיְדַבֵּר יְהוָה, אֶל-אַהֲרֹן לֵאמֹר. C’est tout à fait inhabituel et c’est même exceptionnel, car Dieu ne s’adresse qu’à Moshé et à lui seul. C’est donc un fait notable, unique. Dieu sait sans doute qu’il a provoqué la peine infinie du Prêtre et du père. Il a été excessif dans sa sentence des deux fils aînés d’Aaron. Il cherche avec beaucoup de maladresse à réconforter Aaron en lui accordant le privilège d’une adresse exclusive. Mais à cet instant, il parle pour ne rien dire. Il ne parvient pas à aborder la question des deux fils perdus. Il n’arrive qu’à édicter des règles liées à la consommation d’alcool, censées protéger Aaron. Dieu est plein de timidité.
וַיְדַבֵּר יְהוָה, אֶל-אַהֲרֹן לֵאמֹר. יַיִן וְשֵׁכָר אַל-תֵּשְׁתְּ אַתָּה וּבָנֶיךָ אִתָּךְ, בְּבֹאֲכֶם אֶל-אֹהֶל מוֹעֵד–וְלֹא תָמֻתוּ
« L’Éternel parla ainsi à Aaron : Tu ne boiras ni vin ni liqueur forte toi non plus que tes fils quand vous aurez à entrer dans la Tente d’assignation afin que vous ne mouriez pas : règle perpétuelle pour vos générations. »
Le Parole de l’Éternel est ici, affirmons-le, vide, trop creuse pour être considérée comme une consolation. Au fond, la parole divine n’est-elle pas rejointe ici par les mots si profonds du poète Rainer Maria Rilke lorsqu’il écrit : « La consolation ne serait qu’une distraction, une diversion parmi d’autres, et tout au fond, une chose frivole et stérile. » Et d’ajouter « Malheur aux consolés ! ».
À l’inverse, dans la Paracha Aharé Mot, avec le recul du temps, Dieu s’adresse « indirectement » à Aaron par l’intermédiaire de Moïse, et en réalité, c’est encore une parole pour Aaron auquel il donne énormément.
וַיֹּ֨אמֶר יְהֹוָ֜ה אֶל־מֹשֶׁ֗ה דַּבֵּר֮ אֶל־אַהֲרֹ֣ן אָחִ֒יךָ֒ וְאַל־יָבֹ֤א בְכׇל־עֵת֙ אֶל־הַקֹּ֔דֶשׁ מִבֵּ֖ית לַפָּרֹ֑כֶת אֶל־פְּנֵ֨י הַכַּפֹּ֜רֶת אֲשֶׁ֤ר עַל־הָאָרֹן֙ וְלֹ֣א יָמ֔וּת כִּ֚י בֶּֽעָנָ֔ן אֵרָאֶ֖ה עַל־הַכַּפֹּֽרֶת׃
« Dieu dit à Moïse : Signifie à Aaron, ton frère, qu’Il ne peut entrer à toute heure dans le sanctuaire, dans l’enceinte du voile, devant le propitiatoire (rendre Dieu propice, couvercle de l’Arche) qui est sur l’arche, s’il ne veut encourir la mort ; car je me manifeste, dans un nuage, au-dessus du propitiatoire. »
C’est une mise en garde pour protéger Aaron d’une mort comparable à celle de ses fils. Dieu veut éviter de commettre la même erreur. Cette façon de s’adresser à Aaron revient à le récompenser indirectement, avec pudeur. D’après le Haamek Davar, l’adresse de Dieu à Aaron est individuelle. « Pourquoi est-il dit “à Aaron” et non “à Aaron et à ses fils” ? Il faut donc que cette section ait été adressée uniquement à Aaron, comme le dit le Midrash Rabba. » Cette seconde parole est « une note de clémence et de consolation, et signifie que les épreuves d’Aaron sont terminées. »
Il existe une intention de l’Éternel de communiquer avec Aaron et de lui offrir des privilèges. À lui et à lui seul. Il semble impossible qu’il n’y ait aucune relation entre les annonces faites à Aaron par Dieu et le décès de Nadav et Abihou.
III. Le retour des sacrifices… un hasard?
L’Éternel confiera à Aaron des tâches essentielles et symboliquement fortes. Le sacrifice du taureau et du bélier ?
Mais comment se préparer aux sacrifices confiés à Aaron ? Avec minutie et élégance comme il se doit :
כְּתֹֽנֶת־בַּ֨ד קֹ֜דֶשׁ יִלְבָּ֗שׁ וּמִֽכְנְסֵי־בַד֮ יִהְי֣וּ עַל־בְּשָׂרוֹ֒ וּבְאַבְנֵ֥ט בַּד֙ יַחְגֹּ֔ר וּבְמִצְנֶ֥פֶת בַּ֖ד יִצְנֹ֑ף בִּגְדֵי־קֹ֣דֶשׁ הֵ֔ם וְרָחַ֥ץ בַּמַּ֛יִם אֶת־בְּשָׂר֖וֹ וּלְבֵשָֽׁם׃
« Il sera vêtu d’une tunique sacrée de lin, d’un pantalon de lin à même la peau, d’une ceinture de lin et d’un turban de lin. Ce sont des vêtements sacrés ; il se baignera dans l’eau puis les revêtira. »
La méticulosité du Prêtre n’est que le reflet du soin et de l’application que l’Éternel met dans la description des procédures à appliquer. Je me suis longtemps demandé pourquoi ce goût insensé de Dieu pour les détails matériels. Lui qui est là pour prendre de la hauteur, Lui qui a créé le monde sans détails excessifs (sans nommer les animaux), Lui qui a inventé la Torah, la miséricorde, la Sainteté et le Pardon, pourquoi s’attache-il a des détails extrêmement pointilleux ?
En voici trois exemples.
– L’Arche de Noé : « Fais-toi une arche de bois de gôfèr ; […] voici comment tu la feras : trois cents coudées seront la longueur de l’arche ; cinquante coudées sa largeur, et trente coudées sa hauteur. Etc..»
– La construction du Michkan: « Et ils me construiront un sanctuaire, […] semblable […] au plan du tabernacle. “On fera une arche en bois de chittîm, ayant deux coudées et demie de long, une coudée et demie de large, une coudée et demie de hauteur. Etc… »
– Les sacrifices: Dans Tsav, il décrit par le menu le mode opératoire des cinq sacrifices :
הָעֹלָ֑ה – L’Holocauste
הַמִּנְחָ֑ה – L’Oblation
הַֽחַטָּ֑את – L’Expiatoire
הָאָשָׁ֑ם – L’Offrande délictive
זֶ֣בַח הַשְּׁלָמִ֑ים – Le Sacrifice rémunératoire
Pourquoi et quand est-il si pointilleux ? Pour l’Arche, parce qu’il s’agit de la résidence de l’Humanité. Pour le Michkan, car il s’agit de la résidence de Dieu. Pour les sacrifices, c’est le commerce avec Dieu qui est au cœur. Lorsque l’essentiel est en jeu, Dieu semble se mêler de tous les détails.
Ici Dieu confie à Aaron deux types de sacrifices.
בְּזֹ֛את יָבֹ֥א אַהֲרֹ֖ן אֶל־הַקֹּ֑דֶשׁ בְּפַ֧ר בֶּן־בָּקָ֛ר לְחַטָּ֖את וְאַ֥יִל לְעֹלָֽה׃
« Voici comment Aaron entrera dans le sanctuaire : avec un jeune taureau comme expiatoire, et un bélier comme holocauste. »
Le taureau הַחַטָּאת expiatoire concerne les fautes commises involontairement. Le bélier הָעֹלָה holocauste expie les péchés commis en pensée. Le taureau et le bélier servent à expier les fautes cachées. Est-ce un hasard ou un demi-aveu de la part de l’Éternel ? Personne n’empêche de le penser. Dans les fautes involontaires, les fautes de Dieu contre Nadav et Abihou sont-elles incluses ?
Origine et sens des sacrifices:
– Les offrandes libres, spontanées et individuelles sont libres.
– Les sacrifices rituels sont obligatoires, selon les rites sous peine de mort.
Mais au fond, d’où viennent ces sacrifices ?
Pour Moshé Halbertal, penseur américain contemporain, ils remontent à Kaïn et Èvèl. L’un fait une offrande de l’agriculture. L’autre de l’élevage. Dieu n’est pas particulièrement carnivore. Caïn offre les restes de sa récolte sans conviction. Èvèl offre ses prémisses (un agneau premier-né) avec ferveur. L’offrande d’Èvèl est agréée. Celle de Caïn rejetée. Déchaînement de violence. Toutes proportions gardées, comme le feu de Nadav et Abihou est refusé.
On en déduit que l’offrande, ou le sacrifice en général, est une tentative d’entrer en relation avec le divin, mais qu’à tout moment, l’offrande est susceptible de rejet. Ce risque est inhérent à l’acte du sacrifice.
Le rituel (ordonnancement) est une tentative pour affronter l’imprévisibilité inhérente du rejet. « L’instauration du rituel comme effort pour triompher de l’angoisse du rejet de l’offrande, une tentative pour affronter l’imprévisibilité même du rejet » nous dit Moshé Halbertal. Ce en quoi il est dangereux et voilà pourquoi Aaron est mis en garde.
IV. Azazel ou le pardon
Aaron reçoit de l’Éternel un privilège exceptionnel, s’occuper du grand Pardon et de la procédure du bouc émissaire. C’est une prérogative très importante qui lui est confiée et à lui seul. Il n’y a pas de hasard dans cet octroi. Ou plutôt si !
Rappelons ce que dit la Torah à propos d’Azazel :
וְנָתַ֧ן אַהֲרֹ֛ן עַל־שְׁנֵ֥י הַשְּׂעִירִ֖ם גֹּרָל֑וֹת גּוֹרָ֤ל אֶחָד֙ לַיהֹוָ֔ה וְגוֹרָ֥ל אֶחָ֖ד לַעֲזָאזֵֽל
Il tirera au sort les deux boucs, l’un marqué pour Dieu et l’autre marqué pour Azazel.
וְהִקְרִיב אַהֲרֹן אֶת-הַשָּׂעִיר, אֲשֶׁר עָלָה עָלָיו הַגּוֹרָל לַיהוָה; וְעָשָׂהוּ, חַטָּא
Aaron devra offrir le bouc que le sort aura désigné pour l’Éternel, et le traiter comme expiatoire.
וְהַשָּׂעִיר, אֲשֶׁר עָלָה עָלָיו הַגּוֹרָל לַעֲזָאזֵל, יָעֳמַד-חַי לִפְנֵי יְהוָה
Et le bouc que le sort aura désigné pour Azazel devra être placé, vivant, devant le Seigneur.
וְסָמַ֨ךְ אַהֲרֹ֜ן אֶת־שְׁתֵּ֣י יָדָ֗ו עַ֣ל רֹ֣אשׁ הַשָּׂעִיר֮ הַחַי֒ וְהִתְוַדָּ֣ה עָלָ֗יו אֶת־כׇּל־עֲוֺנֹת֙ בְּנֵ֣י יִשְׂרָאֵ֔ל וְאֶת־כׇּל־פִּשְׁעֵיהֶ֖ם לְכׇל־חַטֹּאתָ֑ם וְנָתַ֤ן אֹתָם֙ עַל־רֹ֣אשׁ הַשָּׂעִ֔יר וְשִׁלַּ֛ח בְּיַד־אִ֥ישׁ עִתִּ֖י הַמִּדְבָּֽרָה׃
Aaron posera ses deux mains sur la tête du bouc vivant et confessera sur lui toutes les iniquités et les transgressions des Israélites, quels que soient leurs péchés, les mettant sur la tête du bouc ; et celui-ci sera envoyé dans le désert par un désigné.
וְנָשָׂ֨א הַשָּׂעִ֥יר עָלָ֛יו אֶת־כׇּל־עֲוֺנֹתָ֖ם אֶל־אֶ֣רֶץ גְּזֵרָ֑ה וְשִׁלַּ֥ח אֶת־הַשָּׂעִ֖יר בַּמִּדְבָּֽר׃
Ainsi, le bouc emportera sur lui toutes ses iniquités dans une région inaccessible ; et le bouc sera relâché dans le désert.
Le rituel se fait en trois étapes. Le tirage au sort ; le transfert des fautes du peuple ; l’exil vers Azazel. Celui-ci n’est pas forcément une entité, mais peut désigner un lieu, ou bien le concept de “départ absolu” des péchés. Ramban nous explique par étymologie que dans Tora Kohanim [les Rabbins ont dit]: « Azazel signifie l’endroit le plus difficile des montagnes. Le sens du mot Azazel est “un endroit difficile”, car la racine du mot est AZ = fort, et que la lettre za’yin est doublée comme dans “izouz” puissant. »
Dans la littérature apocryphe ou ésotérique, Azazel correspond à une face sombre appelée Sitra Ahra (l’Autre Côté), le domaine de l’impur. Dans Le Livre d’Hénoch, Azazel est un ange déchu, l’un des chefs des « veilleurs », anges descendus sur Terre pour s’unir aux femmes humaines. Dans le Zohar, Azazel offre une diversion. Le jour le plus saint de l’année, Yom Kippour, Israël offre un « cadeau » (le bouc) à Azazel. Ce n’est pas un acte d’adoration, mais une stratégie. En occupant Azazel avec ce bouc chargé de péchés, on l’empêche de devenir l’accusateur (le Satan) devant le tribunal céleste. Une fois qu’Azazel accepte le bouc, sa nature change. Au lieu de dénoncer les fautes d’Israël, il devient l’avocat témoignant devant Dieu que le peuple s’est débarrassé de ses impuretés.
Azazel pardonne qui et comment ? Rabbi Joḥanan dit : « Les Sages disent que le bélier renvoyé pardonne. Comment pardonne-t-il ? Rabbi Zeˋira dit : progressivement. Rabbi Ḥanina dit : à la fin. (Jérusalem Talmud Sanhédrin 10:1:9).
Azazel pardonne les Bné Israel c’est entendu ; ce bouc est fait pour cela.
Mais Azazel pardonne-t-il Aaron ? Pourquoi le pardonner, au nom de quelle faute ? Aaron, tout grand prêtre qu’il est, possède comme nous tous une face sombre. Il est même très probable que sa face cachée le pousse à en vouloir à l’Éternel de lui avoir volé ses deux fils aînés. Aaron est en colère, mais contrairement à Lui, il est lent à la colère. Il est dans la position de celui qui doit donner un pardon sincère et qui n’y parvient pas. Alors Aaron doit expier ses fautes, même involontaires, et se servir, lui aussi d’Azazel.
« Tant que l’inexpiable n’est pas expié, le pardon n’a aucun sens. » affirme Vladimir Jankélévitch.
En avons fini avec le pardon et Aharé Mot, avec la mort de Nadav et Abihou ?
Il en reste un qui ne s’est pas exprimé. Je ne saurai rien démontrer à son propos. Mais enfin :
– Il s’adresse à Aaron, maladroitement.
– Il lui confie le sacrifice pour expier des fautes involontaires.
– Il lui confie le privilège de Tirer au sort entre les deux Boucs.
Qu’est-ce donc que ce tirage au sort où Dieu n’est même pas privilégié face au Bouc des Bné Israel ?
Le sort est la procédure d’égalité par excellence. Avec les boucs, Dieu se met au niveau des Hommes. IL Accepte LE sort à égalité avec les quidams.
Dans la polique, le tirage au sort est considéré comme plus égalitaire que le vote, par des auteurs comme Aristote, Rousseau ou Montesquieu, ou des contemporains comme Bernard Manin.
Dieu se met au niveau d’Aaron qui effectue le tirage au sort et l’accepte. Ne nous y trompons pas, le sort n’a pas une force absolue devant l’Éternel, car comme dit le proverbe : « On agite le sort dans l’urne mais l’arrêt qu’il prononce vient de l’Éternel. »
Dans le Zohar Lévitique, la valeur numérique de Azazel (עֲזָאזֵל) est de 148. Un nombre identique à la valeur du mot « Moznaïm » (מֹאזְנַיִם), qui signifie « balance ». Ce qui suggère qu’Azazel serait l’instrument de l’équilibre cosmique. Pour que le pardon (le côté droit, la lumière) existe, il faut que le mal (le côté gauche, Azazel) reçoive sa part et soit ainsi neutralisé.
Conclusion: les silences
La résolution de tous ces problèmes, sensibles, délicats, insolubles, nous échappe. Il semblerait que seuls les silences, des uns et des autres, de tous les acteurs de ce drame, soient de nature à nous aider à traiter ces difficultés. Sans les résoudre toutefois.
1. Le silence de Nadav et Abihou
וַתֵּצֵא אֵשׁ מִלִּפְנֵי יְהוָה, וַתֹּאכַל אוֹתָם; וַיָּמֻתוּ, לִפְנֵי יְהוָה
« Un feu s’élança et les dévora et ils moururent devant le Seigneur. »
Ils s’élancent en silence, pleins d’amour. Le Maître hassidique Rav Chmouel Bornstein propose comme piste “Un excès d’amour de Nadav et Abihou pour Dieu, un excès de zèle.” Ce n’est pas par mépris des règles imposées mais par excès d’amour pour l’Éternel qu’ils s’élancent en silence.
2. Le silence d’Aaron
Il garde le silence. Telle est la réaction du père devant la mort de ses fils. Une réaction surprenante et mystérieuse. Un silence polyphonique.
וַיִּדֹּם אַהֲרֹן Aaron garda le silence.
Un silence de résignation ? וַיִּדֹּם אַהֲרֹן
Un silence d’acceptation ? וַיִּדֹּם אַהֲרֹן
Un silence de colère ? וַיִּדֹּם אַהֲרֹן
Ou bien, un silence de pardon ? וַיִּדֹּם אַהֲרֹן
Nous ne pouvons le savoir.
Son pardon reste un devoir moral, « il est bien possible qu’un pardon pur de toute arrière-pensée n’ait jamais été accordé ici-bas. » note Jankélévitch (Le Pardon). Avec son silence, Aaron offre peut-être un demi-pardon libre d’arrière-pensées.
3. Le silence de Dieu
À Kippour nous récitons Michée : « Quel Dieu t’égale, toi qui pardonnes les iniquités, tu nous reprendras en pitié, tu étoufferas nos fautes, tu jetteras tous nos péchés dans les profondeurs de la mer. » (Michée, Chap 7v19)
À bien y réfléchir, il semble que la réaction de l’Éternel soit comparable à celle d’Aaron : le silence.
Certes il parle, וַיְדַבֵּר יְהוָה, אֶל-אַהֲרֹן לֵאמֹר, il s’adresse à Aaron : pour l’empêcher de boire. Pour faire attention avant d’entrer dans le Michkan. Pour décrire les sacrifices du taureau et du bélier. Pour décrire les procédures d’Azazel. Néanmoins, jamais Il ne parle de Nadav et Abihou. Jamais il ne revient sur Son sacrifice.
? וַיִּדֹּם יְהוָה
Ce ne sera pas la première fois.