Par le rabbin Josh Weiner
[Merci, Malo, pour tes paroles et surtout pour ta passion, et j’espère que tu pourras mettre en pratique toute la sagesse que tu tires, à la fois de Karaté Kid et de la Torah… Cette question de savoir ce qu’il faut apprendre du nazir est vraiment loin d’être simple, comme tu l’as bien montré.]
Le regard de la Torah sur le nazir est célèbre pour son ambiguïté. Il existe assez de parallèles entre le nazir et le prêtre pour pouvoir dire que la personne qui s’abstient de vin, de se couper les cheveux et de tout contact avec les morts élève son statut spirituel au niveau d’un Cohen — au point qu’il existe même une opinion selon laquelle il ou elle serait supérieur(e) au grand prêtre (Michna Nazir 7:1).
D’un autre côté, beaucoup de rabbins considèrent ce désir de se retirer du monde comme profondément problématique, pour ne pas dire pire. Le Talmud relève notamment le sacrifice expiatoire apporté par le nazir à la fin de sa période d’abstinence, et rapporte l’opinion selon laquelle toute cette pratique est, en elle-même, fautive :
רַבִּי אֶלְעָזָר הַקַּפָּר בְּרַבִּי אוֹמֵר: ״וְכִפֶּר עָלָיו מֵאֲשֶׁר חָטָא עַל הַנָּפֶשׁ״. וְכִי בְּאֵיזוֹ נֶפֶשׁ חָטָא זֶה? אֶלָּא: שֶׁצִּיעֵר עַצְמוֹ מִן הַיַּיִן. וַהֲלֹא דְּבָרִים קַל וָחוֹמֶר: וּמָה זֶה שֶׁלֹּא צִיעֵר עַצְמוֹ אֶלָּא מִן הַיַּיִן נִקְרָא חוֹטֵא, הַמְצַעֵר עַצְמוֹ מִכׇּל דָּבָר עַל אַחַת כַּמָּה וְכַמָּה. מִכָּאן כׇּל הַיּוֹשֵׁב בְּתַעֲנִית נִקְרָא חוֹטֵא
Rabbi Elazar HaKappar enseigne : « En quoi le nazir a-t-il péché ? » Son péché consiste précisément à s’être infligé une souffrance en se privant de vin. Et cela nous enseigne a fortiori : si déjà celui qui ne s’est privé que de vin est appelé “pécheur”, alors celui qui se prive de toute chose l’est d’autant plus. De là, on déduit que celui qui jeûne sans nécessité est appelé pécheur. (Nedarim 10a)
Maïmonide va encore plus loin et voit dans le nazir l’exemple même d’une personne qui s’est écartée du célèbre « voie moyenne » par excès de piété. Mais si ce comportement est fautif, pourquoi la Torah le présente-t-elle malgré tout comme une possibilité offerte à l’être humain ? J’y vois une reconnaissance du fait que l’extrémisme existe dans toute société et que, si on l’ignore, il devient vite très difficile à contenir. On peut même comprendre toute cette institution comme une manière de canaliser des tendances extrêmes dans un cadre maîtrisé. À la fin de sa période d’abstinence — généralement trente jours, sauf s’il a précisé une autre durée — le nazir doit offrir un sacrifice, se couper les cheveux et boire du vin ; autrement dit, il est obligé de renouer avec le monde, avec le désordre du réel.
L’exception, c’est l’histoire de Samson. Ce qui est particulièrement difficile à concilier, c’est le fait que Samson soit à la fois incarnation de la force physique et nazir — figure souvent comprise comme celle de quelqu’un qui rejette le monde matériel. Plusieurs approches ont été proposées. Certains disent simplement qu’il possédait certaines caractéristiques du nazir, mais qu’en réalité il n’appartenait pas véritablement à cette catégorie (cf. Nazir 4b). Pour d’autres, c’est précisément parce qu’il était fort qu’il devait être nazir : non pas que le fait d’éviter le vin et se couper les cheveux lui donnait sa force, mais parce que sa puissance physique et politique exigeait d’être contenue. Même s’il n’était pas un dirigeant parfait, affirme le midrach (Berechit Rabba 10), s’il s’était abandonné au vin et aux plaisirs physiques, il aurait été bien pire encore.
Mais je reste travaillé par cette question de la place du corps et du monde physique dans ce que la Torah exige de nous. Le nazir veut renoncer à certains aspects du monde matériel et il est forcé d’y revenir ; la force corporelle de Samson n’est pas, en elle-même, son problème ; jeûner est considéré comme une faute parce que nous ne devons pas rejeter ce qui existe dans ce monde. Mais pourquoi ?
Une réponse partielle est donnée par Rabbi Nahman de Breslev. Il cite le verset d’Isaïe (58:7), וּמִבְּשָׂרְךָ֖ לֹ֥א תִתְעַלָּֽם, qui, dans son contexte d’origine, signifie quelque chose comme « ne te détourne pas de ta propre famille », mais que Rabbi Nahman relit ainsi : « ne te cache pas de ton propre corps ».
כִּי צְרִיכִין לְרַחֵם מְאֹד עַל הַגּוּף, לִרְאוֹת לְזַכְּכוֹ, כְּדֵי שֶׁיּוּכַל לְהוֹדִיעַ לוֹ מִכָּל הַהֶאָרוֹת וְהַהַשָּׂגוֹת שֶׁהַנְּשָׁמָה מַשֶּׂגֶת. כִּי הַנְּשָׁמָה שֶׁל כָּל אָדָם הִיא רוֹאָה וּמַשֶּׂגֶת תָּמִיד דְּבָרִים עֶלְיוֹנִים מְאֹד, אֲבָל הַגּוּף אֵינוֹ יוֹדֵעַ מֵהֶם, עַל כֵּן צָרִיךְ כָּל אָדָם לְרַחֵם מְאֹד עַל בְּשַׂר הַגּוּף, לִרְאוֹת לְזַכֵּךְ הַגּוּף, עַד שֶׁתּוּכַל הַנְּשָׁמָה לְהוֹדִיעַ לוֹ מִכָּל מַה שֶּׁהִיא רוֹאָה וּמַשֶּׂגֶת תָּמִיד כַּנַּ”ל
Car il faut avoir une immense compassion pour le corps, chercher à le purifier afin de pouvoir lui transmettre toutes les illuminations et toutes les perceptions que l’âme atteint. Car l’âme de chaque être humain voit et saisit constamment des réalités très élevées, mais le corps, lui, n’en sait rien. C’est pourquoi chacun doit avoir une profonde compassion pour la chair de son corps, chercher à l’affiner, jusqu’à ce que l’âme puisse lui transmettre tout ce qu’elle voit et perçoit sans cesse. (Likouté Moharan I:22)
L’âme a besoin d’imprimer les expériences spirituelles dans le corps. Je pense aux marques laissées par les lanières des téfilines sur le bras après la prière, ou encore à ce sentiment que l’on éprouve à la synagogue à la fin de Yom Kippour — un mélange d’exaltation et d’épuisement. Rabbi Nahman poursuit en expliquant qu’il arrive parfois que l’âme elle-même soit fatiguée et oublie comment vivre des expériences spirituelles ; à ce moment-là, c’est le corps qui rappelle à l’âme ce qui lui manque.
Je ne suis pas certain de comprendre exactement ce qu’il veut dire, mais je crois que les odeurs, les saveurs et les habitudes simples que nous construisons sont plus stables que des croyances ou des idées abstraites. Comme les madeleines de Proust, le goût du vin du kiddouch, voilà peut-être l’essence même du chabbat autant que tout ce qui est écrit dans les livres saints. Le nazir, en cherchant à être pieux, n’a même pas le droit de faire le kiddouch selon la halakha (MT Nazir 7:11) — il pense gagner quelque chose de spirituel, alors qu’il perd probablement bien davantage.
Notre tâche est donc de nous souvenir de nous-mêmes, de nos besoins, de nos corps ; de chercher la voie du milieu, de nous méfier profondément des extrêmes, et d’être juste assez forts pour accomplir ce que nous avons à faire dans ce monde.
Chabbat chalom.