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Behar Behoukotaï: des règles pour vivre

Par Gabrielle Boix Elbaz

Cette semaine nous lisons la paracha Behar Behoukotai. Nous venons de finir le troisième livre de la Torah, Vayikra, ou Lévitique. Quand le livre se termine, les Hébreux sont toujours dans le désert et ne sont donc pas encore arrivés en terre d’Israël. Mais avant même leur arrivée en terre promise, Dieu leur donne les règles qu’il faudra respecter. Dès le début de la paracha, Dieu énonce deux lois qui concernent l’usage de la terre: la Chemita et le Yovel.

Dans le cadre de la Chemita: on peut travailler la terre et cultiver ses fruits durant 6 années, mais la 7e année, il faut laisser la terre se reposer. C’est une forme de Chabbat pour la terre.

Pour le Yovel, c’est la propriété même de la terre qui est en question. Car Dieu déclare que chacune des tribus d’Israël recevra un terrain précis sur cette terre et il demande que la 50e année, la terre revienne à son propriétaire initial. Cela signifie que s’il y a eu durant ces 49 années des dons ou des ventes de terre, à l’issue de 49 ans, le propriétaire initial doit redevenir possesseur de sa terre.

Par contre, si on ne suit pas ses lois, alors Dieu fera subir au peuple hébreu de nombreux châtiments. Je cite:

Lévitique 26:29 : “Vous dévorerez la chair de vos fils et la chair de vos filles vous la dévorerez.”

Lévitique 26:32 “Puis moi-même je désolerai cette terre si bien que vos ennemis qui l’occuperont, en seront stupéfaits.” On y comprend que le peuple serait donc expulsé de la terre d’Israël.

Alors, nous pouvons bien nous demander pourquoi Dieu nous impose-t-il de telles règles mais surtout pourquoi nous inflige-t-il des châtiments qui peuvent paraître plus cruels les uns que les autres?

En relisant l’histoire d’Adam et Ève au début de Berechit, j’ai remarqué des ressemblances entre le Jardin d’Éden et la terre d’Israël. Beaucoup d’événements ont eu lieu depuis qu’Adam et Ève ont été chassés du jardin d’Éden. Pour les Hébreux, Israël a été décrit comme un lieu paisible où on ne manquerait de rien.

Lévitique 25:19 “La terre te donnera ses fruits, dont vous vous nourrirez abondamment, et vous y résiderez en toute quiétude.”

On reconnait des traits communs entre la description de la terre d’Israël et celle du jardin d’Éden. Car nous le savons, avant la faute, Adam et Ève vivaient insouciants et en paix. Dieu les avait averti des règles à respecter pour vivre éternellement dans le jardin. En réalité, il n’y avait qu’une règle: ne pas manger de l’arbre de la connaissance. Une fois la faute commise, les conséquences furent le bannissement, la souffrance et la mort.

Car dans le jardin d’Éden il y avait deux arbres: l’arbre de la connaissance du bien et du mal et l’arbre de la vie. Les fruits de l’arbre de vie pouvaient être consommés mais pas ceux de l’arbre de la connaissance. On peut voir dans ces deux arbres deux façons d’apercevoir et d’apprécier le monde qui nous entoure.

Dans un cas, l’arbre de la connaissance nous fait évaluer le poids de nos actions sous l’angle de la morale: Est-ce que mes actions produisent du bien ou du mal ? C’est pourquoi la question de la nudité ne posait pas de problème à Adam et Ève avant qu’ils ne mangent le fruit défendu. Ils n’avaient pas besoin de cacher leur corps, ils vivaient juste comme ça.

La question morale est donc très importante, mais elle ne s’applique pas partout et tout le temps. L’arbre de vie exprime une façon de voir les choses très différente. La question du bien et du mal ne se pose plus, mais la question de la vie se pose. Qu’est-ce qui me rend vivant et me permet de continuer à vivre ? L’homme a des besoins primaires, physiques, biologiques –comme boire, manger, dormir– mais aussi des besoins d’émotions -la peine, la joie, l’attachement- qui ne s’explorent pas en séparant seulement le bien du mal mais en prenant aussi le temps d’observer, écouter, et ressentir.

Ces deux visions ne s’opposent pas, elles se complètent. C’est peut-être ce qui explique qu’il faut s’arrêter le 7e jour. Pendant 6 jours on regarde les choses à la façon de l’arbre de la connaissance: on prévoit, on calcule, on essaie de faire ce qu’il faut, de faire pour le mieux. Le 7e jour on fait une pause et on écoute, on contemple, on apprécie la vie. Dieu nous demande de faire la même chose pour la terre: que l’on arrête de produire et qu’on laisse la terre vivre la 7e année.

Comme pour le Jardin d’Éden, avec le Yovel Dieu nous informe que si la terre peut être travaillée et que l’on peut en tirer des fruits, la terre n’est pas la propriété de l’homme. C’est Dieu qui la distribue et l’organise comme il le veut et si l’on refuse d’appliquer ses règles nous en serons chassés comme Adam et Ève furent chassés du Jardin d’Éden.

La terre d’Israël n’apparaît donc pas seulement comme une promesse de paix et d’abondance,  mais aussi comme une limite, une responsabilité pour pouvoir y rester. C’est une opportunité pour l’homme de retrouver l’harmonie dans cet espace avec les règles de Dieu.

Je m’interroge toujours sur la violence et l’intensité des châtiments annoncés par Dieu. Peut-être qu’au lieu de punitions, on peut plutôt y voir les conséquences de nos actes. Comme si ces règles étaient une condition pour conserver la paix et l’abondance, et que l’expulsion et la violence était la réaction automatique de nos actions.

Cet équilibre entre la vision de l’arbre de la connaissance et celle de l’arbre de la vie, ça m’a fait penser à ce film avec Louis de Funès: La Zizanie. Louis de Funès joue le rôle d’un industriel qui construit des machines et qui signe des contrats toujours plus gros pour produire toujours plus. À tel point que, faute de place, il commence à remplir sa maison de machines et d’ouvriers. Les ouvriers travaillent jour et nuit avec les machines pour construire d’autres machines. Ils travaillent même dans sa chambre à coucher où il essaie de dormir avec sa femme. L’histoire continue jusqu’au point où il ne peut plus vivre dans sa propre maison. Le fait de ne jamais s’arrêter pour comprendre ce qui comptait le plus dans sa vie –et celle de sa femme– avait rendu sa maison inhabitable et sa vie invivable, comme si la vie l’avait elle-même expulsé de chez lui parce qu’il n’avait pas respecté les règles les plus importantes de la vie.

L’homme ne retrouve donc jamais l’insouciance du Jardin d’Éden, mais il cherche l’apaisement en alternant ces deux visions: celle de la vie et celle de la connaissance. Une balance qui permet de construire mais qui laisse aussi une place à l’écoute et au repos sans laquelle la vie n’a plus de sens.

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