Par le rabbin Josh Weiner
Nous arrivons à peine au milieu du livre de Vayikra, le Lévitique, et je crois que nous pouvons nous permettre de poser, avec un peu de ‘houtspa, la question : quel est le sens de ce livre ? Pourquoi le lisons-nous ? À qui s’adresse-t-il ? Pourquoi devrions-nous nous soucier des lois des sacrifices et de la pureté dans le Temple ? Je reviens à ces questions chaque année, et j’y trouve souvent des réponses nouvelles. Commençons par la plus simple : qui est le public visé par ce livre ? Une réponse serait de dire qu’il s’agit d’un guide pratique pour les prêtres, les Cohanim, les descendants d’Aaron chargés du service dans les lieux saints. C’est ainsi que l’on peut lire les premiers mots de notre paracha :
וַיֹּ֤אמֶר יְ—הֹוָה֙ אֶל־מֹשֶׁ֔ה אֱמֹ֥ר אֶל־הַכֹּהֲנִ֖ים בְּנֵ֣י אַהֲרֹ֑ן וְאָמַרְתָּ֣ אֲלֵהֶ֔ם לְנֶ֥פֶשׁ לֹֽא־יִטַּמָּ֖א בְּעַמָּֽיו׃
Dieu dit à Moïse : Parle aux prêtres, les fils d’Aaron, et dis-leur… (Lévitique 21:1)
Rachi s’arrête immédiatement sur cette répétition — emor et amarta, deux manières de dire « dire » — et commente :
אמר ואמרת, לְהַזְהִיר גְּדוֹלִים עַל הַקְּטַנִּים
« Dire » et « dire » — pour obliger les adultes à transmettre aux plus jeunes (Rachi ad loc.).
Les prêtres reçoivent ici leurs instructions de Dieu, par l’intermédiaire de Moïse, et doivent les transmettre à leurs enfants. On pourrait avoir l’impression, nous qui lisons ce passage à la synagogue, d’être de simples observateurs, voire des intrus dans une histoire qui ne nous concerne pas.
Mais ce n’est pas nécessairement le cas. Déjà, le simple fait que la Torah contient ces instructions destinées aux prêtres constitue un message fort de transparence. On pourrait imaginer des prêtres gardant un texte secret, source de leur autorité et guide de leur pratique — comme en Égypte ancienne, où les profanes ignoraient tout des rites accomplis par les prêtres. [Le terme égyptien ẖrj-ḥꜣb, traduit aujourd’hui par « prêtre lecteur », signifiait littéralement « celui qui porte le livre » que personne d’autre ne pouvait lire]. Le fait que chaque Juif puisse étudier ces lois réduit considérablement le risque d’abus : celui de voir un prêtre détourner son pouvoir religieux, assouplir les exigences, exploiter les fidèles ou imposer des pratiques non autorisées. Sauf quelques exceptions, les prêtres d’Israël ne formaient pas une élite aristocratique. Malgré certains privilèges, ils vivaient souvent modestement, sans droit de propriété foncière, et leur fonction ne les coupait pas du peuple. Ainsi, le livre de Vayikra s’adresse autant aux non-prêtres qu’aux prêtres.
Mais nous pouvons aller plus loin. Au pied du mont Sinaï, avant — ou comme condition — de recevoir la Torah, Dieu appelle le peuple d’Israël à devenir « un trésor parmi les peuples et un royaume de prêtres » (Exode 19:6). Si le prêtre est une forme d’intermédiaire entre l’humain et le divin [et la question reste ouverte dans le Talmud (Nedarim 35b) de savoir si les Cohanim représentent Dieu auprès des hommes ou les hommes auprès de Dieu] alors le peuple juif tout entier est appelé à jouer un rôle particulier vis-à-vis du monde non juif. D’ailleurs, plusieurs éléments dans notre paracha suggèrent que la fonction du Temple, et donc de la Torah et du peuple juif, est bien plus universelle que nous ne le pensons parfois.
Dans la description (Lévitique 24:3) de l’allumage quotidien des sept branches de la Ménora dans le Tabernacle, le rideau qui sépare le Saint des Saints de la Ménora est appelé parokhet ha-edout, une expression étonnante que l’on pourrait traduire par « rideau du témoignage ». Quel témoignage, au juste ? Le Talmud propose une réponse surprenante :
״מִחוּץ לְפָרֹכֶת הָעֵדוּת בְּאֹהֶל מוֹעֵד״ – עֵדוּת הוּא לְכׇל בָּאֵי עוֹלָם שֶׁהַשְּׁכִינָה שׁוֹרָה בְּיִשְׂרָאֵל
« Le rideau du témoignage » — cela signifie que la lumière du candélabre est un témoignage pour toute l’humanité que la Présence divine réside en Israël (Mena’hot 86b).
La lumière de la Ménora portait donc un message destiné à rayonner au-delà. Montrer aux nations que Dieu réside dans le Temple n’était pas une démonstration d’orgueil, mais une invitation : il y a là quelque chose qui mérite d’être vu. Cette idée d’illumination se retrouve dans l’appel du prophète Isaïe, invitant le peuple juif à être « une lumière parmi les nations », à montrer par son comportement et son mode de vie des valeurs dignes d’être imitées.
Je reconnais volontiers une certaine tendance à l’idéalisme, et il est possible que le peuple juif n’ait jamais pleinement été à la hauteur de ces attentes. Mais ce n’est pas une raison pour les écarter — au contraire, c’est une raison supplémentaire de nous rappeler ce que nous pourrions être.
Si les lumières du Temple et le rideau constituaient un témoignage pour les nations, mais alors, comment les nations pouvaient-elles les voir ? La réponse se trouve, là encore, dans notre paracha : ils étaient simplement présents eux aussi dans le Temple. Peut-être avez-vous remarqué, dans la liste des défauts qui invalident un animal pour le sacrifice, ce verset :
וּמִיַּ֣ד בֶּן־נֵכָ֗ר לֹ֥א תַקְרִ֛יבוּ אֶת־לֶ֥חֶם אֱלֹהֵיכֶ֖ם מִכׇּל־אֵ֑לֶּה כִּ֣י מׇשְׁחָתָ֤ם בָּהֶם֙ מ֣וּם בָּ֔ם לֹ֥א יֵרָצ֖וּ לָכֶֽם׃
« Vous n’accepterez pas non plus de tels animaux de la part d’un étranger pour les offrir à votre Dieu, car ils sont mutilés, ils ont un défaut ; ils ne seront pas agréés… » (Lévitique 22:25)
En passant, la Torah nous apprend que les prêtres traitaient les offrandes aussi bien des Israélites que des étrangers, sans faire de distinction. Lorsque Maïmonide codifie cette interdiction parmi les 613 commandements, il en précise le sens :
הזהירנו מהקריב קרבנות נכרים כשהם בעלי מומין, ולא נאמר אחר שהוא נכרים נקריב בעבורו בעל מום. והוא אמרו יתעלה ומיד בן נכר לא תקריבו, ומי שעבר והקריב לוקה
Dieu a interdit d’offrir des sacrifices provenant de non-Juifs lorsqu’ils présentent un défaut ; on ne peut pas dire : « puisqu’il est étranger, nous accepterons pour lui un animal défectueux ». (Sefer Hamitsvot, Interdiction 96)
La présence de non-Juifs apportant des sacrifices au Temple n’est donc pas une anomalie : c’est un élément du fonctionnement voulu. Quand on vit cela avec assurance et avec fierté, on peut partager volontiers ce que l’on fait : le particularisme peut coexister avec l’universalisme. On retrouve cette idée dans le psaume 118, que nous chantons dans le Hallel. Les Léviim y proclamaient : Hodou ladonaï ki tov, rendez grâce à Dieu, car tout est bon, car Sa bonté est éternelle — puis ils appelaient, tour à tour, différents groupes à répondre :
יֹאמַר־נָ֥א יִשְׂרָאֵ֑ל כִּ֖י לְעוֹלָ֣ם חַסְדּֽוֹ׃
יֹאמְרוּ־נָ֥א בֵֽית־אַהֲרֹ֑ן כִּ֖י לְעוֹלָ֣ם חַסְדּֽוֹ׃
יֹאמְרוּ־נָ֭א יִרְאֵ֣י יְ-הֹוָ֑ה כִּ֖י לְעוֹלָ֣ם חַסְדּֽוֹ׃Qu’Israël le dise : « Sa bonté est éternelle. »
Que la maison d’Aaron le dise : « Sa bonté est éternelle. »
Que ceux qui craignent Dieu le disent : « Sa bonté est éternelle. » (Psaume 118:2-4)
Qui sont ces yiréi Adonaï, « ceux qui craignent Dieu » qui ne sont ni Israël ni les prêtres ? Certains commentateurs (Meiri) y voient des non-Juifs inspirés, venus participer aux fêtes du Temple et inclus dans la prière.
Revenons une dernière fois à notre question : à qui ces textes s’adressent-ils ? Peut-être, au fond, à chacun de nous. La Torah ne décrit pas seulement des rites anciens ; elle nous place face à une exigence. Une manière d’être au monde, sous le regard de Dieu et des autres. Elle nous appelle à vivre une vie qui se voit, qui se partage, qui témoigne. Une vie qui accepte le dialogue avec ceux qui ne sont pas nous, mais qui peuvent être touchés par ce que nous incarnons.
Cette exigence est élevée — parfois même décourageante. Elle parle de sainteté, de pureté, d’une éthique sans compromis. Nous savons combien il est difficile ou impossible d’être à la hauteur. Mais justement : parce que rien n’est caché dans ces textes, parce que tout est donné à lire, à entendre, à transmettre — nous ne pouvons pas nous dérober. Nous sommes appelés, encore et toujours, à nous en approcher.
Non pas pour être parfaits. Mais pour être fidèles à cette vocation.
Chabbat chalom.