La paracha Vaet’hanane est particulièrement dense. Nous y lisons à la fois la seconde version des Dix Paroles qui sont une sorte de commentaire de la première (Chemot, 20, 2-17) et le paragraphe initial du Chema.
Le livre de Devarim est d’ailleurs souvent appelé Michne Torah, répétition de la Torah, si du moins l’on entend ce terme dans l’acception que lui donne Eliane Amado Levy-Valensi : répétition, c’est-à-dire un sens qui se cherche.
La Tradition considère ainsi que Devarim constitue les prémices de la תורה שבעל פה, la Torah orale qui interroge, explique, interprète, fait vivre la תורה שבכתב, la Torah écrite.
Ce chabbat Vaet’hanane est aussi le premier des chabbatot de consolation après Ticha beAv et on le désigne souvent comme le chabbat Nahamou d’après le premier verset de la Haftarah que nous lisons également cette semaine :
נַחֲמוּ נַחֲמוּ, עַמִּי–יֹאמַר, אֱלֹהֵיכֶם
Consolez, consolez Mon peule dit votre Dieu (Isaïe, 40,1).
Ce chabbat Nahamou cependant, n’apporte aucune consolation à Moïse.
Au tout début de la paracha (3, 23-27), il supplie l’Eternel de le laisser entrer en Terre promise. Il sait déjà depuis le paracha Houkat qu’il n’y pénétrera pas mais il ne peut s’y résoudre.
Dans ce passage qui est sans doute l’un des plus bouleversants de la Torah, Moïse affronte le refus divin et avec lui la perspective de sa mort prochaine. C’est toute son humanité fragile qui s’exprime ici de manière saisissante :
אֶעְבְּרָה-נָּא, וְאֶרְאֶה אֶת-הָאָרֶץ הַטּוֹבָה, אֲשֶׁר, בְּעֵבֶר הַיַּרְדֵּן: הָהָר הַטּוֹב הַזֶּה, וְהַלְּבָנֹן
« Ah! Laisse-moi traverser, que je voie cet heureux pays qui est au-delà du Jourdain, cette belle montagne, et le Liban ! » (3,25)
וַיֹּאמֶר יְהוָה אֵלַי, רַב-לָךְ–אַל-תּוֹסֶף דַּבֵּר אֵלַי עוֹד, בַּדָּבָר הַזֶּה
« L’Éternel me dit: “Assez! Ne me parle pas davantage à ce sujet. » (3,26)
Ces verset sont l’objet de Midrachim magnifiques. Quelques-uns, empruntés au Midrach Tanhouma et à Devarim Rabba, permettent d’appréhender la manière dont notre Tradition envisage la mort de Moïse et ce qu’elle peut signifier pour la dynamique du projet d’Israël, dans la polysémie de son nom.
Nous voyons ainsi Moïse demander à la Création toute entière de plaider sa cause. Rapportant ce « dialogue », les Maîtres du Talmud font s’exprimer les éléments dans la langue d’Isaïe et de Job :
« Quand Moïse constata que le Ciel ne l’écoutait pas, il alla vers le ciel et la terre : “Demandez pitié pour moi”, leur dit-il. Ils répondirent : “avant de demander pitié pour toi, nous demandons pitié pour nous, car il est dit : les cieux s’évanouissent comme la fumée, la terre s’en va comme un vêtement usé (Is 51, 6)”. Il alla vers le soleil et la lune et leur dit : “demandez pitié pour moi”. Ils répondirent : “avant de demander pitié pour toi, nous demandons pitié pour nous car il est dit: la lune sera couverte de honte, le soleil de confusion (Is 24, 23)” … Il alla vers les monts et les collines et fit la même requête, ce fut une réponse similaire : “les montagnes chancellent, les collines s’ébranlent” (Is 54, 10). Il alla vers l’océan et fit la même requête. La mer répondit : “Fils d’Amram, quelle différence aujourd’hui des autres jours, n’es-tu pas le fils d’Amram qui est venu vers moi avec ton bâton et qui m’a frappé et qui m’a ouverte en douze parties, au point que je n’ai pu te résister du fait de la Présence divine qui marchait à ta droite… Et maintenant que se passe-t-il pour toi ? Quand la mer lui rappela ce qu’il avait fait dans sa jeunesse, il sanglota en disant : “qui me donnera mes jours d’antan (Job 29, 2)” Au moment où je t’ai traversée, j’étais le roi du monde et maintenant je suis étendu (à terre) et on ne prend pas en compte ma prière.… Moïse plaça ses mains sur sa tête et il cria et pleura en se disant : « A qui demanderai-je pitié pour moi ? » (Midrach Tanhouma sur Vaét’hanane 6). (1)
Incidemment, le Midrach propose ici une définition possible de la solitude : n’avoir personne qui accepte d’intercéder pour soi. Moïse qui a sans relâche plaidé pour son peuple est abandonné de la Création toute entière et c’est bien du désespoir qu’il faut entendre dans la question déchirante : « A qui demanderai-je pitié pour moi ? »
L’Eternel est inflexible. Il rappelle à Moïse que c’est le sort de tous les humains de mourir depuis Adam et Il envoie les anges pour s’emparer de son âme :
« (…) Le Saint, béni soit-il a dit à Gabriel : Gabriel, sors et apporte-moi l’âme de Moïse. Il lui répondit : Maître du monde, celui qui est l’égal de soixante myriades [c’est-à-dire du peuple d’Israël dans son entier] , comment pourrais-je voir sa mort ? (…) Après cela, Il dit à Michaël : Sors et apporte-moi l’âme de Moïse. Il lui répondit : Maître du monde, j’étais son maître et il était mon disciple [Michaël a enseigné à Moïse comment plaider pour Israël], et je ne puis (pour cela) voir sa mort. Après cela, Il dit à Samaël le méchant : Sors et apporte-moi l’âme de Moïse. Aussitôt, il se revêtit de colère, il a ceint son épée et il s’est enveloppé de cruauté puis il est allé à la rencontre de Moïse. Quand il le vit assis, en train d’écrire le Nom divin, la splendeur de son apparence semblable au soleil lui-même, semblable à un ange de l’Eternel des armées, Samaël fut terrifié par Moïse. Il se dit : à l’évidence les anges ne peuvent pas prendre l’âme de Moïse. » (Devarim Rabba, 11,4) (2) Moïse met d’ailleurs en fuite Samaël en brandissant le Nom divin.
Il doit pourtant mourir, l’Eternel prend lui-même les choses en main. C’est une véritable Hevra Kadicha divine qui se met en action dans la suite de ce sidérant midrach : « (…) Le Saint, béni soit-Il, descendit du plus élevé des cieux supérieurs pour prendre l’âme de Moïse et trois anges du service (étaient) avec lui : Michaël, Gabriel et Zagzag’el. Michaël préparait la bière de Moïse, Gabriel étendait un vêtement de lin fin dans sa partie supérieure et Zagzag’el (tenait) sa partie inférieure, Michaël d’un côté et Gabriel de l’autre côté. Le Saint, béni soit-Il, a dit à Moïse, ferme bien tes yeux chaque (paupière) sur (chaque) œil et il ferma bien ses yeux chaque (paupière) sur chaque (œil). Il lui dit : Pose ta main sur ta poitrine et il posa sa main sur sa poitrine. Il lui doit : Rapproche tes pieds l’un de l’autre. Il rapprocha ses pieds l’un de l’autre. »
Moïse parait donc s’être résigné mais son âme cependant refuse de quitter son corps : « Maître du monde, je sais que tu es la divinité de tous les esprits et de toutes les âmes, l’âme des vivants et celles des morts sont livrées en Ta main. C’est Toi qui m’as créée, Toi qui m’as formée, Toi qui m’as mise dans le corps de Moïse pendant cent vingt ans et maintenant y-a-t-il dans le monde un corps plus pur que celui de Moïse dans lequel on n’a jamais vu ni d’esprit corrompu ni de vers de vermine ? C’est pourquoi je l’aime et je ne veux pas sortir de lui (…) Je T’en supplie : Laisse-moi dans le corps de Moïse » Et c’est finalement l’Eternel qui Lui-même s’empare de l’âme de son prophète : « Le Saint, béni soit-il lui fit un baiser et il prit son âme par le baiser de sa bouche. »
L’homme Moïse a donc fini par mourir. Notons cependant que le midrach lui attribue un certain nombre de caractères qui le distingue des autres Hommes :
– Il est « l’égal de soixante myriades » soit le Peuple d’Israël tout entier.
– Son apparence est semblable à celle du soleil lui-même.
– Il fait peur à Samaël le méchant.
– Il rend son âme dans un baiser de l’Eternel.
Cette mort a des conséquences majeures pour les enfants d’Israël.
La première réaction de l’Eternel, telle que racontée par le Midrach est presque surprenante. Il pleure.
« Et le Saint, béni soit-Il, pleurait : « Qui se lèvera devant moi en faveur de ceux qui font le mal, qui se dressera devant moi en faveur de ceux qui commettent l’iniquité ? » (Tehilim, 94,15) et l’esprit saint répondait : « Et il ne s’est plus levé de prophète en Israël comme Moïse. » (Devarim, 34, 10). (Devarim Rabba, 11,10)
De même dans le Midrach Tanhouma, 6,7 où l’Eternel prononce le Hesped de Moïse : « Le Saint, béni-soit-il commença en disant : « qui se lèvera devant moi en faveur de ceux qui font le mal ? (Tehilim, 94,16) Qui se lèvera dans la guerre de mes fils et qui demandera miséricorde pour eux au moment où ils pêchent devant moi ? (…) A quoi la chose est-elle comparable ? A un roi qui avait un fils et chaque jour, le père se mettait en colère contre lui et voulait le tuer, car il ne se préoccupait pas d’honorer son père. Sa mère le sauvait (à chaque fois) de sa main. Plus tard, sa mère mourut et le roi pleurait. Ses serviteurs lui dirent : Notre seigneur le roi, pourquoi pleures-tu ? Il leur répondit : Ce n’est pas seulement sur ma femme que je pleure mais sur elle et sur mon fils, car bien des fois je me mettais en colère contre lui, je voulais le tuer et elle sauvait de ma main (…) Je ne me lamente pas seulement sur Moïse mais sur lui et sur Israël, car bien des fois, ils suscitaient ma colère et je me mettais en colère contre eux. Il résistait pour eux devant moi et il détournait ma colère (l’empêchant) de détruire (Israël) »
C’est donc le protecteur et l’avocat inlassable de Son peuple que pleure l’Eternel. Rempart pour les enfants d’Israël, Moïse l’est d’ailleurs jusqu’au bout, dans cet étrange marché qui lui est proposé et qu’il refuse : « Il (l’Eternel) dit à Moïse : Moïse, j’ai prononcé deux serments, le premier (dit) que tu mourras, le deuxième (que je m’engage) à détruire Israël. Il est impossible de les annuler (tous) les deux. Si tu veux vivre et (que tu acceptes) que les enfants d’Israël soient détruits, tant mieux ! Il répondit devant lui : Maître du monde, tu viens vers moi avec une fausse accusation ! Tu saisis la corde par les deux extrémités. Que Moïse soit détruit ainsi que mille semblables à lui et que ne soit pas détruit un seul des (enfants) d’Israël. » (Midrach Tanhouma, 6,5) (3)
La génération du désert n’entre pas en Terre promise. Elle ne la voit pas non plus. Moïse la voit (Devarim, 34, 1,4) sans y entrer.
Ceux des enfants d’Israël qui pénètrent en Terre promise, entrent dans l’Histoire pour y réaliser un projet qui la dépasse. De ce projet ils sont désormais pleinement responsables et ils doivent l’assumer seul, sans le « garde-fou » qu’a été Moïse tout au long de leur errance.
Quand il commente le chapitre 34 de Devarim le Kli Yakar (4) explique que dans le « voir » de Moïse, monté au sommet du Pisga, réside une spiritualité beaucoup plus haute que celle du peuple qui s’apprête à « entrer » en Eretz Israël. Pour grandir spirituellement ce peuple doit apprendre à se passer de la présence de Moïse.
C’est aussi le sens d’un très bel enseignement du Zohar (5) : Moïse est le Soleil et les enfants d’Israël sont la Lune. Les deux brillent mais pour voir la lumière de la Lune, il faut que le Soleil se couche.
Ainsi donc Moïse doit mourir pour les Bne Israël puissent porter dans l’Histoire, pour eux et pour tous, l’Alliance du Sinaï.
C’est dire que nous avons du travail.
Chabbat Chalom.
Aline Benain.
Notes:
(1) Traduction Philippe HADDAD.
(2) Pour ce midrach et les suivants, j’utilise la traduction de José COSTA dans son article « La mort de Moïse dans Deutéronome Rabba et la Midrash Tanhuma. » in Denise AIGLE et Françoise Briquel Chatonnet, Figures de Moïse, Paris 2016, Editions De Boccard, p.175-199.
(3) Rappelle Chemot, 32,9,10.
(4) Le Kli Yakar (Récipient précieux) est l’ouvrage le plus célèbre du Rabbin Salomon Ephraim de Luntschitz (1550-1619).
(5) Enseignement entendu de la bouche de Betty Rojtman.