C’est une paracha complexe — et longue — qui conclut le livre des Nombres, que j’aime appeler le Livre de l’Adolescence, car le peuple d’Israël y apprend à assumer ses responsabilités comme que peuple indépendant, engagé sur le chemin exigeant que Dieu lui a tracé. Or, au milieu de tout cela, surgissent soudain les lois relatives aux vœux. Charles, dans ta dracha de bar-mitsva, tu as très bien expliqué pourquoi ces lois ont été annoncées précisément aux chefs de chacune des tribus d’Israël : ceux qui détiennent le pouvoir doivent, plus que quiconque, prêter attention à leurs paroles. Tu as également vu un reflet de ces idées dans le compliment que nous adressons à une personne honnête : un homme de parole.
Il est toujours intéressant d’explorer la relation ambiguë que les Juifs entretiennent avec les vœux et avec les serments (le français utilise souvent ces deux mots comme synonymes. Mais dans le système halakhique, un vœu, un neder, interdit à une personne l’usage d’un objet ou le consacre à Dieu ; un serment, une chevoua, oblige à accomplir ou à ne pas accomplir une action particulière.) La Torah expose ici la possibilité de prononcer de tels engagements, et dès lors qu’une personne formule un vœu, l’accomplir devient pour elle une mitsva. C’est, en quelque sorte, une manière de s’ajouter des commandements, voire de personnaliser sa propre Torah. Ce pouvoir est donc parfois considéré comme dangereux, voire trop dangereux. Nous disons bli neder afin de ne pas tomber dans ce piège : nous avons déjà bien assez de mal avec les 613 mitsvot, pourquoi nous en imposer davantage ? Pourtant, la puissance contenue dans les vœux demeure, au point que la Torah elle-même semble en être préoccupée. Nous avons parlé d’un « homme de parole », mais la plus grande partie de ce chapitre traite en réalité de femmes de parole : des femmes qui prononcent des vœux ne correspondant pas nécessairement à ce que les hommes de la société attendent d’elles. Une possibilité d’annulation est prévue dans ce cas : un mari ou un père dispose d’un certain pouvoir pour annuler le vœu, mais ce pouvoir lui-même est limité.
[Il est intéressant de relever que l’interprétation rabbinique de ce pouvoir masculin est plus restrictive que sa présentation dans la Torah elle-même. Selon la Michna, on ne peut empêcher une femme d’utiliser le pouvoir d’un neder pour se protéger des mauvais traitements infligés par la famille de son mari (M Nedarim 11:4), ni lorsqu’elle le prononce juste avant la tombée de la nuit (10,8). Un mari ne peut pas limiter par avance les futurs vœux de son épouse (10,7). Neuf catégories de jeunes femmes sont libres de prononcer des vœux (11,10). Et, de manière générale, la Michna limite le pouvoir du mari d’annuler les nedarim à un seul cas, נדרי עינוי נפש, tandis qu’une autre source est citée pour ajouter une seconde catégorie, בינו לבינה. Ni l’une ni l’autre de ces catégories n’est nécessaires dans le système biblique, qui accorde aux maris et aux pères un droit total d’annuler les vœux des femmes. Ces sources ne remettent toutefois pas fondamentalement en cause le cadre patriarcal que la Torah tient pour acquis.]
Les nedarim sont-ils encouragés, permis ou déconseillés ? Comme vous pouvez l’imaginer, la question fait l’objet d’un débat dans le Talmud (Nedarim 9a). Rabbi Yehouda affirme qu’il est digne d’éloge de prononcer un vœu puis de l’accomplir, tandis que Rabbi Meïr estime qu’il vaut encore mieux ne pas prononcer de vœu du tout. Il n’existe que quelques exceptions à cette méfiance envers les vœux. Une promesse de don au Temple — et, par extension, à la synagogue — est considérée comme un engagement contraignant qui doit être honoré (!) Dans certains cas également, une personne qui a besoin du cadre supplémentaire d’un neder pour accomplir quelque chose qu’elle souhaite déjà faire — par exemple une personne alcoolique qui lutte pour s’abstenir de vin — est autorisée à prononcer un neder. En dehors de ces situations, nous sommes encouragés à ne pas compliquer notre vie par des nedarim et, lorsqu’un vœu a été formulé, à chercher à s’en libérer.
Pourquoi la possibilité de défaire un neder est-elle si importante, au point que les rabbins ont élaboré un mécanisme permettant de le faire, alors que la Torah n’en fournit presque aucun fondement explicite ? Sans doute parce que nos paroles, nos promesses et nos intentions peuvent parfois nous emprisonner. Les rabbins ont donc aménagé certaines voies de sortie. Rien de tout cela n’est automatique. J’étais récemment au Beit Din massorti de Paris, où nous avons annulé le vœu d’une personne, et les rabbins ont utilisé les mécanismes classiques afin de la libérer d’une promesse qu’elle n’était pas en mesure d’accomplir. La première chose que nous avons vérifiée était l’existence de ‘harata, un profond regret concernant ce qui avait été prononcé dans le passé, jusqu’à ce que nous soyons convaincus que la personne assise devant nous ne formulerait plus aujourd’hui un tel vœu. Ensuite, nous avons trouvé un pétah, une faille dans les intentions à l’origine du vœu : un élément dont la personne ignorait l’existence et qui, si elle l’avait connu, elle n’aurait pas prononcé ce vœu. Nous avons également vérifié que personne d’autre n’était impliqué dans cet engagement : une promesse faite à autrui doit être tenue, et il n’est généralement pas possible de s’en dégager sans le consentement de cette personne. Enfin, le Beit Din a prononcé une déclaration rituelle solennelle libérant la personne de son vœu. Elle est sortie de la pièce plus légère, reconnaissante et prête à retrouver la complexité de la vie réelle.
Je dis tout cela parce qu’il existe un très ancien préjugé antisémite selon lequel on ne pourrait pas faire confiance aux Juifs en raison de l’existence de ce mécanisme de hatarat nedarim, l’annulation des vœux. Dans de nombreux endroits d’Europe, et jusqu’au XIXe siècle en France, le témoignage des Juifs n’était pas jugé recevable devant les tribunaux à moins qu’ils ne prêtent un « serment juif » particulier et humiliant. On les obligeait parfois à se tenir sur une peau de porc, ou on plaçait des épines entre leurs jambes pendant qu’ils prononçaient ce serment. Lors de notre étude du Talmud la semaine dernière, il était éprouvant de constater que les mêmes accusations — y compris celles qui concernaient les vœux — avaient été portées contre les rabbins de Paris en 1240, et qu’elles circulent encore aujourd’hui sur les réseaux sociaux, huit siècles plus tard. Peut-être cela témoigne-t-il aussi, en réalité, du pouvoir des mots : du pouvoir d’un texte que même les flammes ne peuvent réduire au silence.
Mais nous pouvons nous épargner toutes ces complications — prononcer des vœux, les annuler, nous retrouver liés par nos propres paroles — simplement en suivant le conseil de Chammaï l’Ancien : « Parle peu et agis beaucoup » (Avot 1:15). Ne promettez pas de faire quelque chose : faites-le. [Il existe même une opinion dans le Talmud de Jérusalem selon laquelle il serait interdit de parler pendant chabbat !]
Nous sommes réunis ici, ce chabbat, pour célébrer ouvertement la bar-mitsva de Charles, tout en portant, dans la discrétion du Chabbat, le deuil d’Éric Aboudi, de mémoire bénie. Éric était un pilier de notre communauté qui incarnait une grande part de ce dont j’ai parlé aujourd’hui : la modestie, l’honnêteté, une voix puissante, un homme de parole. Je terminerai par un verset qui pourra te servir de guide, Charles, ainsi qu’à chacun d’entre nous. Ce verset décrit Éric Aboudi z”l, la manière dont il parlait, et les mots qu’il a chantés avec tant de douceur et de beauté pendant tant d’années.
מי האיש החפץ חיים, אוהב ימים לראות טוב
נצור לשונך מרע ושפתיך מדבר מרמה
סור מרע ועשה טוב, בקש שלום ורדפהוQuel est l’homme qui désire la vie, qui aime les jours qui lui sont donnés en ce monde et souhaite voir le bien ? [Un tel homme doit] préserver sa langue du mal et ses lèvres de toute parole trompeuse. Éloigne-toi donc du mal et fais le bien ; recherche la paix et poursuis-la (Psaume 34,13-15).
Chabbat chalom.