Chabbat shalom. 

Cette année est passée très vite pour moi. J’ai déménagé en France il y a un mois, et j’ai l’impression que depuis, il y a eu une fête juive tous les quelques jours. 

Entre-temps, la semaine dernière, nous avons enfin fini de poser les mezuzot pour les pièces principales de notre appartement. Cet acte a confirmé que chez nous est vraiment ‘chez nous’. Et quelques jours plus tard, Sukkot a commencé, et je n’avais envie que de sortir de la maison et d’aller dans la Sukkah. Je n’ai pas pu obtenir du gardien de notre immeuble la permission de construire une souccah dans la cour, et nous sommes donc venus ici, à Adath Shalom, pour prendre un repas tous les jours. 

Manger dans la Souccah demande de prendre des risques. Pas des risques énormes, pour le moment. Il y a un risque qu’il pleuve, (et il n’est pas permis que la sukkah soit étanche à la pluie). Et, contrairement au bâtiment sécurisé d’Adath Shalom, avec ses gardiens, ses caméras et ses portes épaisses, les murs de la sukkah sont très fins. L’une des premières choses que l’on m’ait dites ici, c’est de ne pas faire de bruit dehors – les voisins peuvent nous entendre. Des murs fragiles, un toit fragile et la menace implicite des autres – voilà l’essence des sukkot. 

Il serait facile de dire que c’est aussi une bonne description de la vie. C’est ainsi que le “message de Souccot” est souvent enseigné : on va dans la souccah pour se rendre compte que la vie est fragile, qu’on ne contrôle pas tout et qu’il faut faire confiance à Dieu. Mais le problème est qu’il n’y a aucune raison pour que Souccot se termine un jour. Pourquoi devrions-nous retourner dans l’illusion de contrôle et de sécurité qu’offrent nos maisons, si la soukka représente le véritable état du monde ? C’est la même question que je me pose à Pessah, lorsque les gens parlent de l’opposition binaire entre chametz et matza : le chametz représente l’orgueil et l’ego, donc nous mangeons la matza pour apprendre l’humilité. C’est bien, mais pourquoi recommençons-nous à manger du pain dès la fin de Pessah ?

La Soukkah représente la fragilité de la certitude. Que diront les voisins si je chante dans la sukkah ? Et les antisémites, les terroristes ? Et pourquoi même s’asseoir dans la Souccah, en tant que juif moderne et rationaliste ? Le Zohar appelle la souccah tzila demeheimanuta, l’ombre de la foi. Pas une foi forte et confiante en Dieu, comme à la fin de Yom Kippour lorsque nous crions Adonai Hu Haelohim. Juste une ombre, une foi fragile. Et à la fin de Souccot, nous rejetons consciemment cette fragilité et retournons à nos illusions, en sachant qu’elles sont des illusions. 

Le livre de Kohelet que nous lisons ce Chabbat commence par exposer la fragilité de tous les fondements supposés d’une bonne vie. La richesse, le pouvoir, la sagesse – tout cela est appelé havel havalim – un souffle, la vanité des vanités. Chouraqi traduit ainsi la célèbre phrase d’ouverture : “Fumée de fumées, dit Qohèlèt ; fumée de fumées, tout est fumée“. Quelle solution Kohelet nous donne-t-il pour vivre dans ce néant nihiliste, avec ”rien de nouveau sous le soleil” ? De nombreux commentateurs mettent l’accent sur la fin du livre, au chapitre douze, avec le verset pieux “A la fin, quand tout est dit et fait, révérez Dieu et gardez ses commandements, car c’est la totalité de l’homme.” Si tout est fragile, il ne reste qu’à respecter les mitzvot et avoir la foi. Mais il est possible, surtout si nous _ acceptons la théorie des exégètes du Moyen Âge et des temps modernes, qui affirment que la fin du chapitre 12 est un ajout plus tardif au livre,  il est possible que le message décisif de Kohelet se trouve en fait au chapitre 11. Il parle là de profiter de tous les bons moments de la vie, de toutes les richesses, de toutes les sagesse et de toutes les beautés, – les mêmes qu’il critiquait au début – sans les prendre trop au sérieux. Par exemple : “Comme la lumière est douce et bonne pour les yeux… même si un homme vit de nombreuses années, il doit les goûter toutes, car il sait que les ténèbres peuvent venir – l’avenir n’est que néant !“.  Ca c’est le retour dans la maison après Souccot. Que faisons-nous en sachant que tout est fragile, que notre foi est une ombre ? Nous n’abandonnons pas, et nous ne devenons pas des fatalistes passifs. Nous continuons nos vies, nous profitons de la douce lumière dès que nous le pouvons. J’aime m’asseoir dans la sukkah cette semaine, mais je travaille dur pour transformer mes fondations tremblantes à Paris en une vie stable et pleine de sens. Je nous souhaite à tous de réussir dans ces deux réalités. Chabbat shalom !