Par le rabbin Josh Weiner
Cette semaine, nous lisons la double paracha Behar-Be’houkotaï. Depuis le retour de l’exil de Babylone, la tradition nous demande de lire la liste des terribles malédictions la semaine précédant Chavouot. Et pourtant, pendant des générations, nous n’avons pas toujours suivi cette recommandation — peut-être effrayés par ces perspectives si violentes — et nous préférons donc les lire deux semaines avant la fête, afin de nous en débarrasser le plus vite possible ! (Tosafot Megillah 31b)
Mais j’aimerais m’arrêter sur la première de ces parachiyot, Behar, avant les malédictions : un texte qui traite du rythme de la chemita, lorsque la terre se repose tous les sept ans, et du jubilé, où les terres reviennent à leurs propriétaires tous les cinquante ans. [Comme Gabrielle l’a souligné dans sa dracha de bat mitsva, il y a ici l’idée d’un monde qui se répare, d’un jardin d’Éden que l’on retrouve.] Et j’aimerais me concentrer plus particulièrement sur un aspect de ces lois : la libération des esclaves lors de l’année du jubilé. Celui qui a un esclave hébreu doit le libérer après six années de service, avec des limites très précises quant au travail qu’on peut lui imposer, pour que la relation ne devienne pas abusive. Il doit manger la même nourriture et porter les mêmes vêtements que son maître (MT Avadim 1:9). S’il insiste pour rester esclave après la septième année, il en a le droit ; mais lors de l’année du jubilé, il est libéré même contre sa volonté (2:2).
(Au passage, j’aimerais rappeler ici une idée que j’ai entendue récemment du rav Ilay Ofran, qui énonce quelque chose d’évident, mais souvent oublié, et qui mérite donc d’être rappelé. Si la Torah parle de l’esclavage, ça ne veut pas dire qu’elle le recommande ; et si l’esclavage a disparu de notre société, il n’existe aucun impératif de le rétablir pour correspondre aux descriptions bibliques. Dans un monde où l’esclavage existe, la Torah nous dit simplement comment agir. C’est pareil pour d’autres descriptions de la Torah — la guerre, la peine de mort, la lèpre, peut-être même les sacrifices : elles sont présentées comme des réalités existantes avec lesquelles il faut composer, non comme des idéaux. Il y a ce principe de דרוש וקבל שכר : on peut étudier ces sujets et recevoir une récompense pour l’étude elle-même, et même en tirer des enseignements importants, sans pour autant les projeter littéralement sur le monde qui nous entoure aujourd’hui.)
Revenons aux lois concernant le traitement et la libération de l’esclave hébreu. La Torah revient plusieurs fois sur l’idée que, si je puis dire, personne n’est véritablement esclave, parce que chacun est l’esclave de Dieu. Je cite un exemple :
כִּֽי־לִ֤י בְנֵֽי־יִשְׂרָאֵל֙ עֲבָדִ֔ים עֲבָדַ֣י הֵ֔ם אֲשֶׁר־הוֹצֵ֥אתִי אוֹתָ֖ם מֵאֶ֣רֶץ מִצְרָ֑יִם אֲנִ֖י י-הוה אֱ-לֹהֵיכֶֽם׃
Car c’est à Moi que les Israélites appartiennent comme esclaves; ce sont Mes serfs à Moi, qui les ai tirés du pays d’Égypte, Moi, l’Éternel, votre Dieu ! (Lévitique 25:55)
C’est la raison pour laquelle on ne peut pas maltraiter un esclave, ni demeurer éternellement dans une situation de servitude : les relations humaines d’« esclave » et de « maître » sont des illusions face à une relation plus fondamentale avec Dieu. Paradoxalement, l’idée même d’être un esclave — ou un «serviteur », traduction plus douce du même mot hébreu — peut devenir un chemin vers la liberté et vers plus d’égalité dans la société. On retrouve un écho de cela dans la halakha ultérieure, qui établit qu’une personne a toujours le droit de quitter un emploi qui ne lui convient pas, même si cela implique de rompre un contrat en cours de route, car sinon, on recrée une forme de servitude, et « nous sommes tous serviteurs de Dieu, et non serviteurs des serviteurs de Dieu » (Choul’han Aroukh, HM 333:3).
Ce thème est repris par le poète et philosophe espagnol du XIIe siècle, Rabbi Yehouda Halévi :
עַבְדֵי זְמַן / עַבְדֵי עֲבָדִים הֵם עֶבֶד ה’ / הוּא לְבַד חׇפְשִׁי Les serviteurs du temps / sont des serviteurs de serviteurs, mais le serviteur de Dieu / est seul véritablement libre.
Les « serviteurs du temps » restent prisonniers de l’illusion selon laquelle l’argent, les biens, le pouvoir ou l’influence est l’essentiel et méritent qu’on leur consacre sa vie. Le serviteur de Dieu, lui, est libéré de ces aspirations dérisoires et sait que, à l’échelle de l’éternité, tout cela compte peu. Tout ce qu’il lui reste à faire, c’est suivre la volonté de Dieu — sans garantie d’en être récompensé (Avot 1:3) — mais conformément aux lois de notre paracha, un esclave doit être traité dans les mêmes conditions que son maître, ce qui n’est pas si mal lorsque le Maître est Dieu.
Le seul problème, c’est de savoir quelle est réellement la volonté de Dieu ! Quiconque prétend en être certain se trompe probablement, ou du moins se ment à lui-même. Quelqu’un qui prend au sérieux le refus d’être un « serviteur du temps » et qui consacre sa vie à Dieu peut accomplir de très belles choses, bien sûr ; mais cela peut aussi devenir une illusion dangereuse, une manière d’asservir Dieu à l’amplification de son propre ego. Toute personne dont le cœur est suffisamment ouvert peut entendre les faibles murmures de ce que Dieu veut pour ce monde, et tenter d’agir selon ce qu’elle a entendu. Mais nous ne pouvons jamais en être sûrs. Un critère essentiel doit être que si ce que je fais provoque de la souffrance ou de la tristesse, pour moi ou pour ceux qui m’entourent, alors je dois me demander à nouveau si c’est vraiment ce que Dieu attend de moi.
Peut-être que suivre simplement la Torah serait la meilleure manière d’échapper à la servitude du temps et de devenir libre ? Mais même cela n’est pas si simple ! Rebbe Mordekhaï Yossef Leiner d’Izbica, maître hassidique du XIXe siècle, réagit aux premiers mots de notre seconde lecture aujourd’hui, im be’houkotaï telekhou, « Si vous marchez selon Mes lois », et dit quelque chose de bouleversante :
אם בחקתי תלכו. אם הוא לשון ספק כי מי יודע אם מקיים את התורה כעומק רצון השי”ת… שאף שאדם נזהר לקיים כל השלחן ערוך עדיין הוא בספק אם כוון לעומק רצון השי”ת, כי רצון השי”ת הוא עמוק עמוק מי ימצאנו, וגם לשון אם הוא לשון תפלה שהשי”ת כביכול מתפלל הלואי שתלכו בחקותי ותכוונו לעומק רצוני
« “Si” exprime le doute, car qui peut savoir s’il accomplit la Torah conformément à la profondeur de la volonté divine ? […] Une personne peut même veiller à suivre toutes les lois du Choul’han Aroukh, et rester malgré tout dans le doute quant à savoir si elle a réellement atteint ce que Dieu désire. Et le mot “si” peut aussi être un langage de prière : Dieu Lui-même prie, pour ainsi dire : “Puissent-ils parvenir à marcher selon Mes lois et à comprendre la profondeur de Ma volonté.” » (Mei Hashiloah II, Behoukotai)
Tout cela nous laisse dans une position inconfortable. Les Ashkénazes avaient l’habitude de dire : « es iz shver tzu sein a Yid » — c’est difficile d’être juif ! Nous devons éviter les illusions qui nous font croire que nous sommes puissants, ou que d’autres ont du pouvoir sur nous ; nous devons nous soumettre à la volonté de Dieu, tout en sachant que nous ne pouvons jamais être certains de la connaître vraiment. Alors, que faire ? Faire de notre mieux. S’il n’y avait qu’un message à transmettre à une jeune fille de bat mitsva, ou à chacun dans notre communauté, dans notre monde, c’est celui-là : fais de ton mieux — ni plus ni moins.
Chabbat chalom.