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Quelques questions sur la nuée

"Respecter, rechercher et aimer ce qui ne se voit pas", un commentaire de la paracha Pekoudé 5784

Par Paul Bernard

La paracha Pekoude, que nous lisons cette semaine, est la dernière de Chemot, le livre de l’Exode. Dans les dernières lignes, Moïse s’approche du Tabernacle, il s’avance vers Dieu. On attend l’instant de la Révélation.

Voici alors ce qui survient : « Alors la nuée enveloppa la Tente d’assignation et la majesté de l’Eternel remplit le Tabernacle ». Etrange révélation. Voilà un Dieu qui se montre en se cachant. Pour se dévoiler, il se voile. Quand il apparaît, que voit-on ? Anan, une nuée, qui épaissit le mystère qu’elle pourrait avoir pour objet d’éclaircir.


Cette nuée ne nous est pas inconnue. Nous l’avons rencontrée ailleurs dans l’Exode. Dans la paracha Michpatim, Moïse gravissait le mont Sinaï, qui était recouvert de la même nuée. Dans la paracha Bechalah, les enfants d’Israël étaient guidés par « Amoud Anan », une colonne de nuée.
Cette nuée a une double fonction : elle protège l’homme et elle protège Dieu. Comme le souligne le traité talmudique Taanit (9,a), elle éloigne les dangers des enfants d’Israël. Et dans le même temps, elle épargne au créateur une confrontation directe avec ses créatures : si la nuée se dissipait, si l’on perçait le nuage, que resterait-il au fond du secret divin ?


La nuée scelle donc une forme d’alliance entre Dieu et l’homme. On en trouve la trace dans les derniers versets du chapitre IV du livre d’Isaïe : « Alors l’Eternel créera sur toute l’étendue de la montagne de Sion et de ses lieux d’assemblée une nuée. Car tout endroit vénéré sera abrité par un dais (houpa) et il y aura une tente (soukka) donnant, le long du jour, de l’ombre contre la chaleur, servant d’asile et de refuge contre l’orage et la pluie. » Tels sont les mots d’Isaïe : la nuée, c’est la promesse de cette houpa et de cette soukka. Dans ce nuage, il y a de la douceur.


Nous avons sûrement beaucoup à apprendre de cette nuée. On en retiendra d’abord la conscience d’une impossibilité : celle de représenter Dieu, de l’enfermer dans un corps ou dans une image. Tel est l’avertissement du chapitre IV du Deutéronome : « Prenez donc bien garde à vous-mêmes ! Car vous n’avez vu aucune figure le jour où l’Eternel vous parla sur le mont Horeb ». N’essayons pas de voir l’Eternel ; nous n’y arriverions pas, pour une raison simple : il est invisible pour les vivants. Il en a averti Moïse, toujours dans l’Exode, au chapitre XXXIII : « Tu ne saurais voir ma face car nul homme ne peut me voir et vivre ».


Invisible, cela veut dire, aussi, discret, voire imperceptible. Impossible à voir derrière le nuage, l’Eternel sera de même difficile à entendre. C’est le passage bien connu du chapitre XIX du premier livre des Rois. Le prophète Elie attend un signe de Dieu. Survient alors une tempête, entr’ouvrant les monts et brisant les rochers, mais l’Eternel n’était pas dans cet ouragan. Puis une forte secousse : ce n’était pas encore Dieu. Puis un feu : l’Eternel n’était pas dans le feu. Et enfin, Elie perçoit « kol demama daka », expression que l’on a pu traduire par « un murmure doux et subtil ». Et il sut que c’était Dieu. Au-delà des tempêtes, des tremblements de terre, des incendies, sachons être sensibles aux murmures que l’on entend à peine et à la nuée qui couvre les montagnes en même temps qu’elle les découvre : cette nuée et ces murmures, ce sont peut-être des signes de la présence divine.


Ces signes seront d’autant plus insaisissables que (c’est une autre leçon qu’inspire la lecture de la paracha Pekoude) il faudra les chercher ailleurs que dans le monde sensible. Par sa parole, et par sa seule parole, Dieu, selon le premier chapitre de la Genèse, a créé la Terre, le ciel, la lumière, les étoiles, la nuit et le jour. Il les a créés, mais il ne se confond pas avec eux. Il leur est étranger : il est ailleurs, dans cette nuée.

C’est peut-être là l’un des traits caractéristiques de ce Dieu qui échappe à la représentation : dans la mythologie grecque, le Ciel est un dieu, la Terre est une déesse, ils sont l’un et l’autre révérés, honorés, reconnus et d’abord nommés comme tels. Dans la Bible hébraïque en revanche, Dieu est à l’origine du ciel et de la Terre mais le ciel et la Terre ne sont pas Dieu. En donnant naissance au monde, notre Dieu immatériel s’est séparé du monde.


Il s’est séparé aussi de l’homme. Dès lors qu’il n’a pas de corps – « Il n’a ni corps ni forme corporelle » dit le troisième des articles de foi de Maïmonide-, Dieu ne s’est pas fait homme, pas plus que l’homme ne s’est fait Dieu. En ne donnant pas d’apparence à Dieu, la Bible a probablement accompli le plus bel effort d’abstraction dont l’esprit humain se soit jamais montré capable. La paracha Pekoude nous invite à savoir rester dignes de cet effort, à respecter, rechercher, aimer ce qui ne se voit pas. Cette gloire de l’abstraction a une conséquence : le mot précède la chose ; le langage vient avant l’image.


Le mot Anan, et l’image à laquelle il renvoie, c’est en somme l’expression d’un mystère, et aussi une manière de le rendre un peu plus accessible. Ce nuage biblique aide à comprendre pourquoi l’idée-même de religion est si intimement liée à l’hypothèse de la vie après la vie et au souvenir des morts, c’est-à-dire à la présence des absents. La nuée est une présence et elle est une absence. Tout se passe comme si, dans ce nuage, il y avait bien quelqu’un, qui est là et qui n’est pas tout-à-fait là.


Le Dieu d’Israël, qui n’a pas de corps parce qu’il n’a pas de limite, qui ne se laisse représenter par rien, ni par une figure, ni par des statues, ni par des icônes, ni par rien d’autre qu’une nuée qui le dissimule, a de quoi déconcerter et il a plus d’une fois déconcerté. Tacite, le grand historien latin des premières années du IIème siècle, lorsque, au livre V de ses Histoires, il raconte la prise du Temple de Jérusalem par les Romains, a ces mots qui expriment beaucoup de la singularité du monothéisme juif : « Pompée, écrit-il, fut le premier Romain qui domina les Juifs ; il entra dans le temple par le droit de la victoire ; c’est alors qu’on apprit que l’image d’aucune divinité ne remplissait le vide de ces lieux, et que cette mystérieuse enceinte ne cachait rien. » On comprend la perplexité des Romains : faire une guerre si dure, se donner autant de mal pour conquérir un temple qui est le cœur d’une civilisation et n’y trouver rien, était-ce bien la peine ? Mais ce rien est tout. Ce Dieu incorporel, ce vide qui n’est pas rempli, c’est le sujet de nos études sans fin, le mystère de notre foi sans grâce, la justification de notre espoir désespéré, et peut-être le secret de notre durée. Puisse l’humble fierté de la paracha Pekoude nous aider à nous approcher de la majesté de l’invisible.


Chabbat shalom.

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