Synagogue Massorti Paris XVe

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Prier pour les malades

Quand faut-il retirer une personne de la liste communautaire de prière ?

Par le rabbin Josh Weiner

La paracha de cette semaine s’ouvre sur les mots Vayéhi Yaakov, « et Jacob vécut », et pourtant, elle nous conduit jusqu’à sa mort. Plus précisément, une grande partie de la paracha est consacrée à ses dernières paroles : des paroles de conseil et des paroles de soutien, des bénédictions et des malédictions, ainsi que des prophéties. Sans m’attarder d’abord sur leur contenu, je voudrais regarder leur contexte et évoquer un midrach troublant qui décrit ce qui se passait alors. Il s’appuie sur l’un des versets d’introduction, au début de cet épisode :

וַיְהִ֗י אַחֲרֵי֙ הַדְּבָרִ֣ים הָאֵ֔לֶּה וַיֹּ֣אמֶר לְיוֹסֵ֔ף הִנֵּ֥ה אָבִ֖יךָ חֹלֶ֑ה וַיִּקַּ֞ח אֶת־שְׁנֵ֤י בָנָיו֙ עִמּ֔וֹ אֶת־מְנַשֶּׁ֖ה וְאֶת־אֶפְרָֽיִם׃

Il arriva, après ces faits, qu’on dit à Joseph: “Voici, ton père est malade.” Et il partit emmenant ses deux fils, Manassé et Éphraïm. (Genèse 48:1)

Quelque chose, dans la formulation de ce verset, frappe l’imagination des rabbins du midrach. Peut-être est-ce le mot hiné, « voici, ton père est malade ». Peut-être est-ce le fait que, jusqu’ici, la Torah ne nous a encore jamais raconté d’histoires de personnes alitées, malades à l’approche de leur mort. Quoi qu’il en soit, les rabbins en déduisent que Jacob est le premier être humain à connaître la maladie.

Je vais citer une version de ce midrach, qui existe sous plusieurs formes dans la littérature rabbinique.

מִיּוֹם שֶׁנִּבְרָא הָעוֹלָם לֹא הָיָה אָדָם חוֹלֶה, אֶלָּא בְּכָל מָקוֹם שֶׁהָיָה אָדָם, אִם בַּדֶּרֶךְ אִם בַּשּׁוּק, וְעָטַשׁ — הָיְתָה נַפְשׁוֹ יוֹצֵאת מִנְּחִירָיו וּמֵת, עַד שֶׁבָּא יַעֲקֹב אָבִינוּ וּבִקֵּשׁ רַחֲמִים עַל זֹאת וְאָמַר לִפְנֵי הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: ״רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם, אַל תִּקַּח אֶת נַפְשִׁי מִמֶּנִּי עַד אֲשֶׁר אֲנִי מְצַוֶּה אֶת בָּנַי וּבְנֵי בֵיתִי״. וְנֶעְתַּר לוֹ, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וַיְהִי אַחֲרֵי הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה וַיֹּאמֶר לְיוֹסֵף הִנֵּה אָבִיךָ חוֹלֶה״. וְשָׁמְעוּ כָּל מַלְכֵי הָאָרֶץ וְתָמְהוּ, שֶׁלֹּא הָיָה כָּמוֹהוּ מִיּוֹם שֶׁנִּבְרְאוּ שָׁמַיִם וָאָרֶץ. לְפִיכָךְ חַיָּב אָדָם לוֹמַר לַחֲבֵרוֹ בִּשְׁעַת עֲטִישׁוֹתָיו: ״חַיִּים!״ שֶׁנֶּהְפַּךְ מָוֶת הָעוֹלָם לְאוֹר, שֶׁנֶּאֱמַר (איוב מא, י): ״עֲטִישׁוֹתָיו תָּהֶל אוֹר״

Depuis le jour où le monde fut créé, il n’existait pas de personne malade. Mais partout où un homme se trouvait — sur la route ou sur la place du marché — s’il éternuait, son âme quittait son corps par ses narines, et il mourait. Il en fut ainsi jusqu’à ce que notre père Jacob vienne implorer la miséricorde à ce sujet. Il dit devant le Saint, béni soit-Il : « Maître de l’univers, ne reprends pas mon âme avant que j’aie instruit mes enfants et les membres de ma maison. » Et Il accéda à sa demande, comme il est dit : « Et il arriva, après ces choses, que l’on dit à Joseph : “Voici, ton père est malade.” »

Tous les rois de la terre l’apprirent et furent frappés d’étonnement, car jamais rien de tel ne s’était produit depuis le jour où le ciel et la terre avaient été créés. C’est pourquoi une personne est tenue de dire à son prochain, au moment où il éternue : « À la vie ! » — car la mort du monde s’est transformée en lumière… (Pirqé de Rabbi Éliézer, 52)

[Cela expliquerait peut-être les réponses, dans différentes langues, à l’éternuement, semblables à la pratique décrite ici. Des paroles qui signifient « à la santé » (Gesundheitsaludna zdrowie, etc.) ou qui sont liées à une prière finale (Bless youÀ tes souhaitsYarḥamuk Allāh, etc.) indiquent que, derrière ce signe apparemment innocent de fragilité physique, demeure la crainte de la possibilité de la mort.]

Oui, nous comprenons bien l’idée que Jacob ait voulu disposer d’un temps pour mettre de l’ordre dans ses affaires et transmettre ses dernières paroles à ses enfants. Et pourtant je dis que ce midrach trouble, parce qu’il ne ressemble pas à ce que nous connaissons de la fin de vie.

En tant que rabbin d’une grande communauté, je rencontre de nombreuses familles à l’approche de la fin de la vie d’un proche, et l’une des difficultés les plus fréquentes est précisément l’absence de communication : comprendre ce que la personne souhaite, comment soulager sa souffrance. Et cela, précisément quand elle n’est souvent plus en mesure de parler. C’est une réalité douloureuse, et il est difficile d’entendre sans réserve les paroles de ce midrach, selon lesquelles la maladie serait une bénédiction déguisée, une réponse à la demande de miséricorde de Jacob.

Peut-être vaudrait-il mieux comprendre ce texte comme évoquant les premiers signes de la maladie : un signe encore vague que le corps adresse à l’être humain pour lui rappeler sa condition mortelle, et pour lui rappeler aussi ce qu’il est appelé à faire de cette mortalité. [C’est ce que suggère la version du midrach rapportée dans le Talmud de Babylone (Bava Metsia 87a), qui emploie l’expression עַד יַעֲקֹב לָא הֲוָה חוּלְשָׁא, mieux traduite par « faiblesse » ou « fatigue » que par « maladie ».]

Un autre point apparaît dans ce verset : « Il arriva, après ces faits, qu’on dit à Joseph… » — mais qui donc a prononcé ces paroles à l’adresse de Joseph ? L’hébreu est volontairement elliptique ici, et il invite le lecteur attentif à se demander qui a annoncé à Joseph la nouvelle de la maladie de Jacob. Les commentateurs les plus littéraux supposent qu’il s’agissait tout simplement de messagers ou de serviteurs chargés de transmettre des nouvelles entre le père et le fils, ce qui est parfaitement plausible. D’autres — Rashi, par exemple — estiment qu’il s’agissait d’Éphraïm, qui entretenait une relation particulière avec son grand-père et pouvait donc percevoir que sa santé déclinait.

Pour ma part, l’ambiguïté est plus intéressante que la solution elle-même. Si l’on part du principe que chaque mot de la Torah est porteur de sens, pourquoi était-il important de préciser que la nouvelle de la maladie de Jacob avait été annoncée ? Pourquoi le verset ne dit-il pas simplement quelque chose comme : « Lorsque Jacob tomba malade, Joseph se rendit auprès de lui avec ses deux fils » ?

C’est un peu anachronique, mais pour ceux qui connaissent les pratiques de la synagogue, la réponse est presque intuitive : nous partageons constamment des nouvelles concernant la maladie des personnes. L’exemple le plus courant, dans les communautés contemporaines, est la prière de Mi Chébérah pour les malades, récitée le matin de Chabbat, où l’énoncé des noms remplit une double fonction : prier pour leur guérison et diffuser l’information afin que davantage de personnes prient pour eux — et, sans doute aussi, sachent qu’ils auront peut-être besoin d’une aide matérielle. Il est donc important de dire non seulement que Joseph a eu connaissance de la maladie de son père, mais aussi que « l’on le lui dit ».

Quoi qu’il en soit, nous ne possédons, à ma connaissance, aucune tradition selon laquelle Joseph aurait prié pour la guérison de Jacob, et j’aimerais m’arrêter un instant sur la question de savoir pourquoi.

Il y a quelques années, deux rabbins massorti américains ont rédigé un essai sur les limites de la récitation des prières pour les malades, intitulé : « Quand faut-il retirer une personne de la liste communautaire de prière ? ». Ils y abordent des questions telles que le consentement à figurer sur la liste des malades, la maladie mentale, les affections chroniques, ainsi que les prières pour les proches et les aidants.

L’un des passages les plus intéressants concerne la question de savoir si prier pour une personne en phase terminale constitue une téfilat chav, une prière vaine (cf. Berakhot 9,3). Nous n’avons pas le droit de demander des miracles, et prier pendant des mois, voire des années, pour la guérison de quelqu’un est parfois inapproprié. C’est une décision difficile à prendre, et il y entre certainement des facteurs subjectifs, tant du côté de la personne qui souffre que de ceux qui l’accompagnent.

Je reçois très souvent des mails et des messages WhatsApp me demandant de prier pour la santé de quelqu’un, et je sais combien cela leur apporte un réconfort profond et nécessaire. Je rejoins aussi la position américaine selon laquelle, très souvent, des personnes restent trop longtemps sur cette liste, parfois même après qu’elles n’ont plus besoin de telles prières, et que la récitation de leurs noms finit par perdre de son sens.

C’est pourquoi je fais miennes leurs recommandations : une ou deux fois par an, nous repartirons de zéro avec la liste, et toute personne souhaitant y ajouter le nom de quelqu’un ayant besoin de guérison sera invitée à me contacter pour le faire. Je propose que le chabbat de la paracha Vayé’hi soit l’un de ces moments de remise à zéro, en raison précisément de cette réflexion sur la place de la maladie dans nos vies, et qu’un autre ait lieu autour de Chavouot — d’abord parce que cela correspond à un intervalle d’environ six mois, mais aussi à cause d’un midrach que je développerai une autre fois.

En revanche, je ne souhaite pas définir de manière trop stricte qui a « le droit » de figurer sur cette liste, pour quelle raison et pour combien de temps : il n’existe pas de seuil minimal de maladie qui «compterait », ni de limite maximale à l’inquiétude, au soin et à l’espérance que l’on peut porter pour ceux que l’on aime. Si certains souhaitent réinscrire les mêmes noms tous les six mois, cela est également juste.

Sur le plan conceptuel, ces prières s’inscrivent dans le cadre de la mitsva de bikour ‘holim, la visite aux malades (Choulḥan AroukhYoré Déa 335, 4-6), qui figure parmi les mitsvot n’ayant pas de mesure fixe (Péa 1,1 ; cf. Rachi). De plus, il nous est enseigné que ceux qui rendent visite aux malades — ou qui prient pour eux — enlèvent un soixantième de leur souffrance (Nédarim 39b). Et cela nous ramène précisément à la rencontre entre Joseph et Jacob.

Je cite le verset suivant :

וַיַּגֵּ֣ד לְיַעֲקֹ֔ב וַיֹּ֕אמֶר הִנֵּ֛ה בִּנְךָ֥ יוֹסֵ֖ף בָּ֣א אֵלֶ֑יךָ וַיִּתְחַזֵּק֙ יִשְׂרָאֵ֔ל וַיֵּ֖שֶׁב עַל־הַמִּטָּֽה׃

« On l’annonça à Jacob en disant : “Voici, ton fils Joseph est venu vers toi.” Alors Israël rassembla ses forces et s’assit sur le lit. »

Ce n’est pas seulement l’annonce de la maladie de Jacob à Joseph que la Torah met en relief, mais aussi l’annonce faite à Jacob que Joseph a entendu, qu’il a répondu, qu’il est venu. Après les dernières parachot, qui racontent une histoire de silence, de rupture et de malentendus, le fait que Jacob sache que Joseph se soucie de lui est profondément significatif. Et à cet instant précis, il redevient Israël. Il retrouve sa force, il se redresse, et il est en mesure de transmettre ses bénédictions. Puissent nos paroles être capables d’en faire autant.

Chabbat chalom !

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