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Nitsavim: alliance et immortalité

Commentaire de la paracha Nitsavim 5783 par Anne Miller

Par Anne Miller

Cette paracha met en scène un moment particulièrement solennel :  Moïse, qui sait qu’il est à la fin de sa vie, convoque les enfants d’Israël au grand complet, depuis les chefs de tribus, les anciens, les scribes,  jusqu’au citoyen le plus anonyme. Tous sont associés, hommes,  femmes, enfants, sans distinction d’origine (les étrangers, les guerim sont  également convoqués), ni de profession (notamment les professions jugées moins nobles, bûcherons et puiseurs d’eau). 

Pourquoi une telle réunion plénière ? Il s’agit de sceller, une fois pour  toute, l’alliance de Dieu avec son peuple. Ce qui était au départ une  alliance personnelle (Dieu avec Abraham), puis familiale (Dieu avec  Abraham et ses descendants) est en passe de devenir l’alliance de Dieu  avec le peuple d’Israël. Pour arriver à un tel résultat, Moïse a dû faire  preuve d’une grande patience et persévérance pendant 40 ans. Il a fait  un peuple de ce qui n’était qu’une horde d’esclaves superstitieux et  indisciplinés. Il l’a doté d’une loi, il lui a donné des chefs, il a établi une  religion, avec sa caste de prêtres et son Tabernacle.  

Ce peuple devient officiellement « le peuple de l’Eternel – Yahvé »,  comme ce dernier l’avait promis aux patriarches Abraham, Isaac et  Jacob. En contrepartie, le peuple doit accepter que « l’Eternel » soit  son Dieu, à l’exclusion de tout autre, et suive les lois et prescriptions qu’il  lui a données. 

Au-delà de ce moment solennel où Dieu fait entrer dans son alliance  l’ensemble du peuple d’Israël au grand complet, je voudrais attirer votre  attention sur trois passages qui me semblent particulièrement  emblématiques de cette paracha :  

Deut. 29 versets 13-14 : « Ce n’est pas seulement avec vous que je  conclus cette alliance, mais à la fois avec ceux qui se tiennent avec nous  aujourd’hui et ceux qui ne sont pas avec nous aujourd’hui » 

A qui est-il fait référence, qui sont ceux qui ne sont pas avec nous  aujourd’hui ? Il est douteux que ce soient seulement ceux qui ne sont  plus là, il semble que ce soient plutôt ceux qui ne sont pas « encore » là.  Ce rassemblement, cet engagement, ne concerne pas seulement les  enfants d’Israël assemblés ce jour-là, mais toutes les générations à  venir. Ce rendez-vous prend ainsi une dimension cosmique, puisque 

l’engagement pris nous concerne encore, nous tous ici présent,  aujourd’hui. Plus de trente siècles après, nous continuons à être liés par  la Berit et la Alla du mont Guerizim et du mont Ebal. La Berit, l’Alliance,  c’est ce qui lie, qui engage pour une action commune. La Alla, c’est-à-dire la sanction, la malédiction qui menace en cas d’entorse à l’alliance,  oblige les contractants à observer cet engagement, faute de quoi ils sont passibles des sanctions les plus rigoureuses. Pour faire appliquer un accord ou une loi, il est malheureusement indispensable, du fait de la nature des enfants d’Israël, et plus généralement de la nature humaine, de prévoir des sanctions en cas de non-respect.  

Deuxième passage, Deut. 30 versets 11-14 : « Les commandements que je vous enjoins de respecter en ce jour ne sont pas impossibles, ils ne sont pas inaccessibles. Ils ne sont pas dans les cieux (***), ils ne sont pas au-delà des mers (***), ils sont tout proches de toi, dans ta bouche  et dans ton cœur, pour que tu puisses les observer. » 

La loi de l’Eternel, ce n’est pas une loi arbitraire imposée d’en haut, qui  viendrait du bon plaisir d’un souverain inflexible et insensible. C’est une  exigence morale que l’on doit ressentir en soi, naturellement, une  boussole morale qui guide les hommes de bien. Le fait que la loi ne soit  pas « au ciel », mais « dans la bouche et dans le cœur des hommes », a  aussi permis à la loi orale de se développer à la fois comme  interprétation et source d’évolution de la loi transmise par Moïse.  L’homme a le droit d’interpréter la loi au fil des siècles et de l’adapter aux  exigences de son temps : c’est ce qu’ont fait les sages du Talmud, et  c’est ce que font les Massorti aujourd’hui. 

Dernier passage sur lequel je souhaite attirer votre attention : Deut. 30  versets 19-20 : « J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la  malédiction. Choisis la vie, de façon à ce que toi et ta descendance  vivent en aimant l’Éternel ton Dieu, écoutant ses commandements et y  restant fidèle. » 

L’homme est invité à choisir la vie, parce que seule l’obéissance aux  commandements de Dieu permet de rester dans l’alliance et de vivre  paisiblement, en échappant à la malédiction. Mais cette injonction           « choisis la vie » a une dimension encore plus puissante : elle  caractérise le judaïsme comme religion de vie avant tout. Rien dans la  Torah et dans les promesses de Dieu ne renvoie à un monde de l’au-delà, après la mort, alors que la mort est omniprésente dans les religions  contemporaines, notamment égyptiennes ou mésopotamienne. 

Il n’y a pas d’obsession de la mort dans le judaïsme, et c’est la vie qui est glorifiée, jamais la mort. En voici un certain nombre d’exemples : 

• Le judaïsme ne nous dit pas que l’on trouvera Dieu dans la vie  future, ou dans une sorte de contemplation mystique dégagée de  toute enveloppe corporelle. C’est dans les actes les plus quotidiens  de la vie que l’on glorifie et remercie Dieu à travers les berakhot

• La récompense de l’homme de bien, le châtiment de l’homme qui  s’écarte de la voie de Dieu, tout se passe dans le cours de la vie  terrestre, comme on le voit par exemple dans la liste des  bénédictions et malédictions de la parasha précédente, Ki Tavo.  

• Il n’y a pas de tradition de construire de somptueux tombeaux pour  inscrire dans l’éternité les hommes illustres. On ne sait pas où  Moïse a été enterré, et les tombeaux des patriarches étaient  délibérément modestes. Le souvenir de l’homme de bien vivant est  plus puissant que la somptuosité de son tombeau. 

• Les hommes survivent avant tout à travers leur descendance ou  leurs disciples. Ainsi, la promesse faite par Dieu à Abraham d’une  descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et le sable  de la mer est une sorte de promesse d’immortalité. C’est pour cela  que le judaïsme est tellement centré sur la transmission de la  tradition aux enfants, notamment à la table familiale. En honorant  ses parents et en donnant naissance à des enfants, on crée une  chaîne qui confère aux hommes une forme d’immortalité. 

• Le sacrifice humain n’est aucunement glorifié, il est au contraire  banni depuis la ligature d’Isaac et considéré comme une  abomination réservée aux peuples voisins que l’on ne veut surtout  pas imiter – de ce point de vue, l’histoire de Jephtée, et le silence  de Dieu, apparaît comme une anomalie dans la Bible. 

• Enfin, vous le savez tous, la préservation de la vie humaine, le  Pikouah Nefesh, prime sur toutes les prescriptions religieuses. 

Comme on le voit dans cette paracha, en ce jour de conclusion de  l’alliance, les enfants d’Israël sont réunis, virtuellement si je puis dire,  avec l’ensemble de leurs descendants. L’immortalité est réalisée  avant tout par l’adhésion à l’alliance avec Dieu, qui donne accès à  une part d’éternité et à la vie éternelle. Comme le disait somptueusement le Rabbin Sacks (Lessons of Leadership) : « la  porte de l’éternité n’est pas la mort, c’est une vie vécue au sein d’une  alliance sans cesse renouvelée, dans des mots gravés dans nos cœurs et dans les cœurs de nos enfants ».

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