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Chema Israel lecture prière tefilin ekev

Les mots du Chema Israel, responsabilité individuelle et collective

Le rabbin Josh Weiner s'intéresse à la relation entre les deux premiers paragraphes du Chema Israel à l'occasion de la paracha Ekev 5782

La semaine dernière, j’ai eu le plaisir de me rendre à la synagogue de Biarritz. On m’a demandé de dire quelques mots spontanés sur la paracha, et par chance, dans la paracha de la semaine dernière se trouvait le premier paragraphe du Chema, donc j’avais déjà beaucoup d’idées à ce sujet, et j’ai parlé d’une relation dans laquelle nous décrivons l’autre comme ‘Ekhad’, unique.

Cette semaine, bien que de manière moins spontanée, je voudrais proposer la deuxième partie de cette idée. Notre paracha contient les versets que nous appelons aujourd’hui le deuxième paragraphe du Chema. Nous disons ces textes très souvent, tous les matins et tous les soirs, et comme pour tout ce qui est familier, nous trouvons des surprises quand nous nous arrêtons pour relire les mots de manière nouvelle. Plus important encore, j’aimerais examiner le lien entre ces deux paragraphes.

Premier et deuxième paragraphe du Chema: différences et similitudes

Même si l’un vient du chapitre 6 du Deutéronome et l’autre du chapitre 11, les deux sont très proches dans leur contenu. Les commentateurs classiques et les chercheurs contemporains considèrent le second paragraphe comme une réponse au premier. Les thèmes sont similaires mais plus développés dans le second. 

La différence la plus évidente est la forme des verbes, montrant à qui est adressé chaque texte. Dans la première phrase, bien sûr, il semble que ce soit un collectif qui parle au pluriel – Adonaï Eloheinou – Il est notre Dieu. Mais immédiatement après, on passe à la deuxième personne du singulier. Tu, singulier, tu, chacun de vous, doit par commandement aimer Dieu, de tout ton cœur et de toute ton âme.

Dans le deuxième paragraphe, on s’adresse à la communauté : aimez et servez Dieu de tout votre cœur et de toute votre âme. Nous avons un principe selon lequel aucun mot de la Torah n’est superflu.

Si on s’adresse déjà à chaque individu, quel est l’intérêt de répéter quelque chose à la communauté ? La réponse est qu’une communauté est plus qu’une simple collection d’individus. Il existe des responsabilités et des possibilités pour une communauté, qui ne sont possibles que lorsque les gens se considèrent comme unis par une vision commune.

C’est une relation difficile à articuler. Par exemple, j’ai l’obligation, en tant qu’individu juif – et humain – de donner la tsedaka. Mais je ne peux pas donner assez pour m’occuper de tout le monde à Paris ou dans le monde. J’ai donc confiance dans le fait que la collectivité ou l’État s’occupe aussi des gens en mon nom. En revanche, si je ne fais confiance qu’à la communauté, et que je ne me sens pas obligé personnellement, alors la communauté ne fonctionnera probablement pas à l’image des individus qui la créent. C’est la même chose avec le culte, l’étude et l’enseignement religieux, et tout ce qui est mentionné dans le Chema. 

Le premier paragraphe nous dit de ” porter ces paroles dans ton cœur… et d’en parler dans ta maison et sur ton chemin “. Quelles sont ces “paroles” ? La réponse la plus évidente est ce que nous appelons les dix commandements, les “dix paroles” qui ont été décrites dans le chapitre précédent.

Plus généralement, il pourrait s’agir de l’apprentissage de la Torah en général. Mais notre tradition interprète ces mots comme auto-référentiels, “ces paroles” en particulier, ce paragraphe précis, devant être répété deux fois par jour.

”Quand tu te lèves et quand tu te couches” est compris comme ‘matin et soir’. “Dans ta maison et sur ton chemin” enseigne la Halakha que le Chema peut être dit en marchant ou même en travaillant. Le mot ‘Chema’ enseigne que les mots doivent être prononcés de manière audible, afin qu’ils puissent être entendus par vous, et enseigne également qu’il peut être récité dans n’importe quelle langue, puisque le mot Chema, comme le mot ‘entendre’ en français, signifie à la fois écouter et comprendre. Ainsi, le contenu du premier paragraphe du Chema crée le rituel de récitation du Chema.

Le deuxième paragraphe crée une institution différente. Il nous est demandé de “servir Dieu” de tout notre cœur. Le mot “servir” dans la Torah fait généralement référence au service et au sacrifice du Temple. Cela conduit à la question posée par le Talmud : comment peut-on servir Dieu avec le cœur ? La réponse est que cela fait référence à la prière.

Le Chema et la Amida

Il y a un grand débat dans les sources pour savoir si la prière est un commandement biblique ou non. Maïmonide, qui est le plus célèbre partisan de l’idée qu’elle est l’une des 613 mitsvot, tire la source de ce verset. Ainsi, le premier et le deuxième paragraphe du Chema nous donnent la récitation du Chema et la prière de la Amida, les deux piliers de ce que nous faisons ici.

Les deux sont très différents. Je dois toujours rappeler aux enfants du Talmud Tora, et à moi-même, que le Chema n’est pas une prière. Il s’adresse à nous : Écoute, Israël. C’est un rappel pour me réveiller, pour aligner mes pensées et mes actions avec certaines valeurs et émotions. La prière de la Amida est presque l’inverse – l’accent est mis sur l’extérieur de moi. Dès que je dis “Baroukh ata”, il y a un “ata”, un toi qui n’est pas moi, je ne suis plus le seul ou le plus important personnage de ma vie. Cela ouvre l’âme à un peu d’humilité. Il est possible que je ne sois pas le centre de l’univers, que je ne contrôle pas le monde qui m’entoure, mais je suis néanmoins responsable de cette petite partie du monde que je contrôle et que je peux changer lorsque je fais des erreurs.  Ces deux rituels, Chema et Amida, s’équilibrent : l’un donne du contenu et l’autre de l’espace, l’un nous met au centre et l’autre nous en sort. 

Le judaïsme n’est pas seulement une religion de bonnes idées abstraites; nous reconnaissons que nous avons un corps et que nous interagissons avec les choses du monde. Ces enseignements du premier et du deuxième paragraphe sont si importants que nous ne nous contentons pas de les dire, nous les attachons aussi littéralement à notre corps, sous la forme de tefillin, et à nos portes, sous la forme de mezouzot.

Ces objets ne sont pas des porte-bonheur. Ils sont l’incarnation de nos enseignements les plus sacrés. Il est arrivé par le passé que je suggère à certains amis, qui n’étaient plus très proches de la pratique juive, d’ajouter d’autres parchemins dans leur mezouza avec d’autres textes qu’ils apprécient. Je connais quelqu’un qui a ajouté un texte de Spinoza. C’est à moitié hérétique : d’une certaine manière, cela souligne l’importance de ces objets dans notre vie en tant que dépositaires de nos idées les plus importantes. 

Je pourrais parler pendant des heures des différences et des similitudes entre ces deux paragraphes, mais je veux examiner juste une autre différence importante, peut-être la plus frappante.

Repenser les concepts de punition/rétribution

Le deuxième paragraphe est une relation conditionnelle avec Dieu. Si vous écoutez mes paroles, de bonnes choses se produiront, la pluie tombera, vous serez prospères. Quelques lignes décrivent le contraire : si les commandements ne sont pas respectés, la pluie ne tombera pas, les récoltes seront mauvaises, en d’autres mots il y aura une tragédie écologique et économique.

La tradition veut que l’on murmure ces mots, c’est l’expression d’une inquiétude à propos de notre appartenance à cette catégorie. Il y a un contraste évident avec le premier paragraphe. Pourquoi devrions-nous écouter Dieu, ou garder les commandements selon le premier paragraphe ? Pour aucune raison, seulement parce qu’on nous le dit. La relation est absolue, et les exigences le sont aussi. De nombreux philosophes décrivent cela comme une forme plus élevée et plus mature de relation à Dieu. Maïmonide dit que les récompenses et les punitions sont comme les noix et les figues que l’on donne aux enfants pour les encourager à faire quelque chose de bien, avant qu’ils ne comprennent que c’est bon en soi.

Au 20e siècle, le professeur Yeshayahou Leibowitz utilisait souvent le deuxième paragraphe du Chema comme un exemple de théologie de haut en bas, qu’il associait au christianisme et au judaïsme immature. Le premier paragraphe, avec la dévotion pour elle-même, sans récompense ni punition, était un exemple de théologie de bas en haut.

Je ne suis pas sûr que ces catégories soient justes, ni que la hiérarchie fonctionne nécessairement dans ce sens. Nous vivons à une époque où nous avons du mal à intérioriser le fait que nos actions ont des conséquences réelles sur la planète. Que le fait d’agir d’une certaine manière, d’après certaines valeurs, conduit à une catastrophe climatique et économique, et que le fait que les saisons suivent un certain ordre n’est pas automatique – ce sont des choses que nous savons devoir savoir dans notre monde actuel, et nous luttons pour que cette connaissance soit naturelle et intégrée dans nos politiques économiques. Le concept de récompense et de punition divine est méprisé comme étant primitif, mais nous pouvons dire la même chose en d’autres mots : nos croyances et nos actes ont des conséquences immenses. 

C’est pourquoi nous récitons le Chema si souvent, et pourquoi il doit être répété et enseigné tout au long de notre vie, jusqu’à notre dernier souffle. Nous sommes beaucoup plus facilement tentés de penser à notre propre petit monde, ne penser qu’à aujourd’hui et peut-être à demain. Le Chema, et peut-être tout le judaïsme, nous pousse à tendre vers plus que cela. 

Chabbat shalom !

Retrouvez le texte complet du Chema Israel en hébreu et en français ainsi qu’un enregistrement audio sur notre site

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