La paracha de cette semaine contient de nombreuses lois — neuf pour cent de toutes celles de la Torah, selon le décompte de Maïmonide. Parmi elles se trouve l’une des plus connues : la mitsva de ce que nous appelons la tsedaka, notion que l’on traduit approximativement en français par « charité ». Ce que l’on sait moins, c’est qu’elle est précédée d’une autre injonction qui semble commander exactement la même chose, mais formulée de manière négative, sous la forme de ce que j’appelle parfois une « mitsva-ombre » : tu donneras, et tu ne t’abstiendras pas de donner.
כִּֽי־יִהְיֶה֩ בְךָ֨ אֶבְי֜וֹן מֵאַחַ֤ד אַחֶ֙יךָ֙ בְּאַחַ֣ד שְׁעָרֶ֔יךָ בְּאַ֨רְצְךָ֔ אֲשֶׁר־יְ–הֹוָ֥ה אֱלֹהֶ֖יךָ נֹתֵ֣ן לָ֑ךְ לֹ֧א תְאַמֵּ֣ץ אֶת־לְבָבְךָ֗ וְלֹ֤א תִקְפֹּץ֙ אֶת־יָ֣דְךָ֔ מֵאָחִ֖יךָ הָאֶבְיֽוֹן׃
« S’il y a chez toi un indigent, l’un de tes frères, dans l’une de tes villes, dans le pays que l’Éternel ton Dieu te donne, tu n’endurciras pas ton cœur et tu ne fermeras pas ta main devant ton frère indigent. »
Cette formulation rend le commandement encore plus pressant que l’injonction positive de donner la tsedaka. Une action positive peut être différée, au moins pendant un certain temps. Si je me réveille le matin et que je décide de ne pas mettre immédiatement les tefillin, ce n’est pas vraiment un problème : j’ai toute la journée pour le faire. Si je vois un chofar posé devant moi à Roch Hachana, je ne suis pas obligé de l’utiliser, du moment que je prévois d’en entendre plus tard. Je peux même remettre à plus tard le devoir d’honorer mes parents — et beaucoup de gens sont très doués pour cela.
Mais lorsqu’une personne pauvre me demande de l’argent, si je lui réponds non, même si j’ai l’intention de donner à quelqu’un d’autre une heure plus tard, et que je le fais effectivement, j’aurai accompli la mitsva de tsedaka, mais j’aurai transgressé l’interdit de « fermer la main ». Il est interdit de ne pas donner à ceux qui demandent.
La manière absolue dont je viens de formuler les choses peut faire peur. J’entends déjà les objections et les justifications, et les rabbins ont trouvé des moyens de délimiter ces exigences. [Maïmonide affirme que nous n’avons pas le droit de refuser la tsedaka et l’aide nécessaire à ceux qui sont dans le besoin, dans la mesure de nos possibilités. (Lav 232)]
Nous connaissons la réalité : les ressources dont nous disposons sont limitées, tandis que les mains tendues vers nous paraissent infinies. Le Choul’han Aroukh (YD 247-251) et d’autres ouvrages juifs proposent donc des priorités et des règles permettant de répartir nos ressources : les proches avant les inconnus, les pauvres de notre ville avant ceux d’ailleurs ; dans des circonstances ordinaires, on ne devrait pas donner plus d’un cinquième de ses biens, et ainsi de suite.
Mais ces cadres techniques ne nous déchargent pas entièrement du poids de cette exigence apparemment impossible de la mitsva telle qu’elle est écrite dans la Torah : ne ferme pas ta main. Quelles que soient les excuses que nous trouvions pour nous justifier, ou quelle que soient les sommes que nous donnions réellement, lorsque nous y réfléchissons, nous sommes souvent envahis par un sentiment de culpabilité qui nous met mal à l’aise.
Concernant la tsedaka, nous pouvons comprendre les bienfaits qu’elle apporte à la société : elle permet à celle-ci de fonctionner correctement et de compenser les malheurs individuels. Mais l’interdit de « fermer la main » semble davantage porter sur l’intégrité morale de chacun. C’est ainsi que le comprend le Séfer Ha’Hinoukh, ouvrage du XIVe siècle.
שֶׁלֹּא יְאַמֵּץ אֶת לְבָבוֹ עַל הֶעָנִי – שֶׁלֹּא נִמְנַע הַחֶסֶד וְהַצְּדָקָה מֵאַחֵינוּ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְכָל שֶׁכֵּן מִן הַקְּרוֹבִים, בְּדַעְתֵּנוּ חֻלְשַׁת עִנְיָנָם וְיֵשׁ בָּנוּ יְכֹלֶת לְסַעֲדָם, וְעַל זֶה נֶאֱמַר (דברים טו ז) לֹא תְאַמֵּץ אֶת לְבָבְךָ וְלֹא תִקְפֹּץ אֶת יָדְךָ מֵאָחִיךָ הָאֶבְיוֹן, כְּלוֹמַר, אַל תַּשְׁלִיט עָלֶיךָ מִדַּת הַכִּילוּת וְהַנְּבָלָה, אֲבָל הָכֵן לְבָבְךָ עַל כָּל פָּנִים בְּמִדַּת הַנְּדִיבוּת וְהַחֶמְלָה, וְאַל תַּחְשֹׁב שֶׁיִּהְיֶה לְךָ בַּדָּבָר חֶסְרוֹן מָמוֹנְךָ, כִּי בִּגְלַל הַדָּבָר הַהוּא יְבָרֶכְךָ הַשֵּׁם וְיָפֶה לְךָ בִּרְכָתוֹ רֶגַע קָטָן מִכַּמָּה אוֹצָרוֹת שֶׁל זָהָב וָכֶסֶף
Il ne faut pas refuser la bonté et la tsedaka à nos frères lorsque nous connaissons la fragilité de leur situation et que nous avons les moyens de les soutenir. C’est à ce propos qu’il est dit : « Tu n’endurciras pas ton cœur et tu ne fermeras pas ta main devant ton frère indigent » — c’est-à-dire : ne laisse pas les traits de l’avarice et de la bassesse prendre le pouvoir sur toi. Prépare plutôt ton cœur, en toute circonstance, à la générosité et à la compassion. Et ne pense pas que cela entraînera pour toi une perte financière, car « c’est en raison de cette chose que Dieu te bénira ». Un seul instant de Sa bénédiction vaut mieux pour toi que plusieurs trésors remplis d’or et d’argent. (§478)
Tel que je le comprends, il nous est demandé de créer un cercle vertueux. Une personne qui n’est pas avare ne fermera pas sa main; et une personne qui ne ferme pas sa main finira par se défaire de son avarice.
Si « fermer la main » face aux besoins des pauvres est interdit, son contraire consiste évidemment à l’ouvrir. Et c’est précisément ainsi que la mitsva de tsedaka est formulée dans la Torah :
כִּֽי־פָתֹ֧חַ תִּפְתַּ֛ח אֶת־יָדְךָ֖ ל֑וֹ וְהַעֲבֵט֙ תַּעֲבִיטֶ֔נּוּ דֵּ֚י מַחְסֹר֔וֹ אֲשֶׁ֥ר יֶחְסַ֖ר לֽוֹ׃
« Tu lui ouvriras largement ta main et tu lui prêteras suffisamment pour répondre à ce qui lui manque. » (Deutéronome 15,8)
Ceux qui sont attentifs au langage biblique se souviendront d’un autre emploi de cette expression, qui décrit cette fois Dieu. Dans le Psaume 145, que beaucoup d’entre nous connaissent sous le nom d’Achré, nous lisons :
עֵֽינֵי־כֹ֭ל אֵלֶ֣יךָ יְשַׂבֵּ֑רוּ וְאַתָּ֤ה נֽוֹתֵן־לָהֶ֖ם אֶת־אכְלָ֣ם בְּעִתּֽוֹ׃ פּוֹתֵ֥חַ אֶת־יָדֶ֑ךָ וּמַשְׂבִּ֖יעַ לְכל־חַ֣י רָצֽוֹן׃
« Les yeux de tous se tournent vers Toi avec espoir, et Tu leur donnes leur nourriture en son temps. Tu ouvres Ta main et Tu rassasies avec bienveillance tout être vivant. » (Psaume 145,15-16)
Laissons de côté l’anthropomorphisme et la question de savoir à quoi ressemblent les mains de Dieu. Nous comprenons généralement qu’il s’agit ici d’une métaphore de la générosité divine et de la subsistance que Dieu accorde au monde. Donner à main ouverte est une disposition intérieure, et pas seulement un geste physique.
Il est donc intéressant de lire ces deux textes ensemble : d’un côté, le commandement qui nous demande d’ouvrir notre main ; de l’autre, la description de Dieu ouvrant Sa main pour nous. Ainsi, lorsque nous devenons des personnes profondément attachées à la tsedaka, nous imitons en réalité Dieu. Ou peut-être pouvons-nous comprendre que nos actes de générosité s’accordent avec les Siens, au point que, pour celui qui reçoit, il n’y ait plus de différence entre les deux.
D’autres enseignements sur la tsedaka peuvent être tirés de la manière dont Dieu est décrit dans Achré. Pensons, par exemple, à la répétition du mot kol, « tout, tous », tout au long du psaume. Kol ‘haï ratson : Tu accordes à tout être vivant ce dont il a besoin. Tov Adonaï lakol, vera’hamav al kol maassav : Dieu est bon envers tous, et Sa compassion s’étend à toutes Ses créatures.
Le don est total et inconditionnel. Il ne dépend ni du mérite ni de l’espoir d’un retour.
Ce verset semble constituer une affirmation théologique essentielle. Le Choul’han Aroukh (OH 51:7) enseigne d’ailleurs que celui qui récite Achré sans kavana — sans intention ni attention — au moment de prononcer le verset qui commence par Potea’h et yadékha, « Tu ouvres Ta main », doit revenir en arrière et répéter ce verset.
J’imagine que la plupart des Juifs aujourd’hui ignorent cette règle et marmonnent une grande partie de leurs prières sans trop réfléchir à leur contenu. Pourtant, voici une consigne très claire : les personnes présentes à la synagogue doivent se réveiller, ne serait-ce que pendant deux secondes, lorsqu’elles prononcent ou chantent cette phrase. Dieu donne sans établir de distinctions, et nous ne devons pas nous laisser prendre par l’illusion que ce que nous possédons dans ce monde dépend uniquement de nous.
Il existe une coutume séfarade consistant à ouvrir les mains pendant la récitation de ce verset (Ben Ish Hai, I:Vayigach). Je me suis autrefois demandé dans quelle direction les paumes devaient être tournées. Si nous décrivons symboliquement les mains de Dieu donnant la subsistance au monde, et si nous nous plaçons dans une représentation où Dieu est en haut et le monde en bas, alors nous devrions peut-être reproduire ce don en tournant les paumes vers le sol. Mais ce n’est pas, en réalité, le sens de ce geste. Les mains sont ouvertes, paumes vers le haut, pour symboliser que tout ce que nous avons nous est donné — ou peut-être pour encourager Dieu à continuer de nous donner (cf. Shu’t Tora Lishma 32, Tsits Eliezer 12:8).
Donner et recevoir sont deux gestes essentiels, les deux faces d’un même mouvement de transmission. Tout ce que nous recevons, nous finissons par le transmettre à d’autres, d’une manière ou d’une autre. Il arrive que nous soyons dans une situation où nous avons besoin de l’aide d’autrui. À d’autres moments, nous sommes en mesure de donner une partie de ce que nous ne possédons que provisoirement. Nous ne devons éprouver aucune honte à demander de l’aide, ni tirer une fierté excessive du fait de pouvoir donner. (Rama YD 247:3, Ba’al Shem Tov, Re’eh 14)
Fermer les mains, c’est aussi dresser une barrière intérieure entre nous et le monde dans lequel nous vivons. Briser cette barrière, ouvrir nos mains et nos cœurs, c’est au contraire nous enraciner pleinement dans ce monde.
Chabbat chalom !