C’est un honneur pour moi de prononcer une dracha ce Chabbat. Par le passé, dans de nombreuses communautés, il n’y avait que deux drachot par an – le chabbat avant Yom Kippour – chabbat chouva – et le chabbat avant Pessah – chabbat Hagadol. Chabbat Chouva, le rabbin affole la communauté et lui demande de se repentir, tandis que Chabbat Hagadol, le rabbin rappelle à tous ce qu’il faut faire pour Pessah, comme tout le monde l’oublie toujours. Ici, à Adath Shalom, nous avons la chance d’avoir beaucoup plus que deux drachot, donc c’est un peu moins unique, mais néanmoins, j’ai quelque chose à dire. 

Comme beaucoup d’entre vous le savent, je vais vendre du hamets cette année, pour moi-même et au nom de nombreuses personnes d’Adath Shalom qui m’ont contacté et désigné comme leur agent. D’où vient cette étrange tradition ? La source la plus ancienne se trouve il y a 1800 ans dans la Tosefta :

ישראל ונכרי שהיו באין בספינה וחמץ ביד ישראל ה “ז מוכרו לנכרי ונותנו במתנה וחוזר ולוקח ממנו [לאחר] הפסח ובלבד שיתנו לו במתנה גמורה. רשאי ישראל שיאמר לנכרי עד שאתה לוקח במנה [קח במאתים שמא אצטרך ואבא] ואקח ממך אחר הפסח

Je traduis: 

Si un Juif et un non-Juif étaient sur un bateau ensemble, et que le Juif a du hamets, il peut le vendre au non-Juif ou le donner en cadeau, et le reprendre après Pessah, à condition que ce soit un cadeau total. Un Juif peut dire à un non-Juif : si vous achetez déjà pour 100 dinars de mes produits de hamets, pourquoi ne pas en acheter 200, et peut-être que je vous en rachèterai après Pessah. 

Dans une version de ce texte, cet extrait se termine par la phrase “à condition qu’il ne le trompe pas”. Cette phrase est citée et moquée par Joseph Karo, l’auteur du Choulhan Aroukh. Il dit : ואין לך הערמה גדולה מזו – ‘’mais il n’y a rien de plus trompeur que cela’’ ! Tout le jeu qui consiste à faire semblant d’offrir un cadeau, ou à vendre plus que ce que le client veut pour le racheter – c’est un exemple parfait de l’obsession juridique que l’on reproche si souvent aux Juifs. Les Juifs ont résolu un problème qu’ils ont eux-mêmes créé. Et ici en particulier, la manière dont la tradition s’est développée pour permettre au hamets de rester en fait dans la maison du propriétaire tout en étant techniquement détenue par un non-juif est particulièrement complexe. J’ai demandé à une avocate, membre de cette communauté, de traduire mon contrat de deux pages en français afin qu’il soit valable selon la loi du pays. Pas de duperie! Mais quel est le vrai but de ce jeu? 

Il est facile d’être cynique à l’égard de cette pratique, mais ce que je vois, ce sont des gens qui tentent de s’accrocher à des systèmes de responsabilité multiples. C’est un jeu inventé par des gens qui ont des inquiétudes économiques légitimes quant à l’avenir, qui essaient de respecter les règles de la halakha et le code juridique de leur pays, et qui essaient d’éviter toute duperie.

Je reviendrai sur ce sujet, mais avant cela, je veux vous montrer quelque chose que j’ai acheté il y a quelques années dans un marché à Bruxelles. Ce sont des poids qui servent à peser les diamants. Je les ai achetés à cause d’un verset de la Torah, que nous allons lire dans quelques semaines. 

לֹא-תַעֲשׂ֥וּ עָ֖וֶל בַּמִּשְׁפָּ֑ט בַּמִּדָּ֕ה בַּמִּשְׁקָ֖ל וּבַמְּשׂוּרָֽה׃ מֹ֧אזְנֵי צֶ֣דֶק אַבְנֵי-צֶ֗דֶק אֵ֥יפַת צֶ֛דֶק וְהִ֥ין צֶ֖דֶק יִהְיֶ֣ה לָכֶ֑ם אֲנִי֙ ה’ אֱלֹֽקֵיכֶ֔ם אֲשֶׁר-הוֹצֵ֥אתִי אֶתְכֶ֖ם מֵאֶ֥רֶץ מִצְרָֽיִם׃

Je traduis: 

Ne commettez pas d’iniquité en fait de jugements, de poids et de mesures. Ayez des balances exactes, des poids exacts, une épha exacte, un men exact : Je suis l’Éternel votre Dieu, qui vous a fait sortir du pays d’Égypte.

Ce verset est généralement compris comme signifiant que nous devons être justes et équitables dans toutes nos relations d’affaires. Mais mon ami et hevrouta à l’école rabbinique de Berlin m’a appris que le sens simple du verset est que, littéralement, vous devez posséder des poids exacts. Évidemment, le sens littéral n’est pas plus important que le sens figuratif: il est tout aussi important d’être juste en affaires. Mais dans quelle mesure ? Rambam dit quelque chose de surprenant sur ce verset :

 וְכָל הַכֹּפֶר בְּמִצְוַת מִדּוֹת כְּכוֹפֵר בִּיצִיאַת מִצְרַיִם שֶׁהִיא תְּחִלַּת הַצִּוּוּי. וְכָל הַמְקַבֵּל עָלָיו מִצְוַת מִדּוֹת הֲרֵי זֶה מוֹדֶה בִּיצִיאַת מִצְרַיִם שֶׁהִיא גָּרְמָה לְכָל הַצִּוּוּיִין

Je traduis: 

Rejeter le commandement des poids équitables revient à rejeter l’exode d’Égypte, qui est à l’origine du commandement. De même, quiconque accepte le commandement des poids équitables est comme celui qui accepte la réalité de l’exode d’Égypte, qui est la source de tous les commandements.

Maïmonide semble dire que le but de la sortie d’Égypte était de recevoir les commandements concernant les pratiques commerciales honnêtes. Ne pas tromper les gens. Dire à un esclave de ne pas tromper les gens n’aurait aucun sens, car le choix ne lui appartient pas. Voilà la liberté que nous célébrons à Pessah : pas une liberté d’anarchie, mais une liberté de responsabilité. Nous sommes libres de tromper les autres si nous le voulons, et nous sommes donc obligés de choisir d’être justes. Quitter l’esclavage est le début du processus d’acceptation de la Torah, et pour cela nous devons nous soumettre à nouveau.

À Pessah, nous célébrons la liberté de différentes manières. La première consiste à raconter l’histoire nationale de la libération. Nous ne sommes pas obligés de suivre le texte de la haggada, on peut le raconter chaque année d’une manière différente, mais les instructions de la Michna sont claires: commencer par une critique et terminer par une louange. Et donc nous disons des choses comme “nous étions esclaves et maintenant nous sommes libres”, ou “nos ancêtres vouaient un culte à des idoles”. Mais nous pouvons aussi dire ceci : en tant qu’esclaves, nous ne pouvions pas choisir entre le bien et le mal, et maintenant nous faisons de notre mieux pour voir la différence et choisir de faire ce qu’il faut faire, dans ce monde compliqué et chaotique dans lequel nous nous trouvons, baroukh hachem. Nous créons de curieux contrats qui essayent de concilier nos différentes obligations. Nous essayons de décider pour qui voter alors que personne n’est parfait, et que l’abstention l’est encore moins. Nous essayons de comprendre comment répondre de la meilleure façon aux guerres en Israël, en Ukraine et ailleurs. Nous essayons d’enseigner à nos enfants la responsabilité complexe et de ne pas mentir lorsqu’ils posent des questions difficiles. C’est cette ‘’difficile liberté’’ que nous célébrons, présente dans chaque rituel, chaque rencontre personnelle et chaque décision. 

En ce Chabbat Hagadol, le grand chabbat,  je vous souhaite un grand chabbat shalom.