La paracha de cette semaine est intéressante : c’est une formulation classique de la théologie de la récompense et de la punition. Si vous êtes bons, de bonnes choses arriveront. Si vous êtes mauvais, de mauvaises choses arriveront. Il est facile de se moquer de ce genre de théologie et de la réfuter, c’est exactement pour ce genre de phrases que les personnes religieuses sont moquées dans les pays laïques. J’aimerais ce soir rendre cela un peu moins simpliste. Mais permettez-moi de vous présenter quelques éléments intéressants concernant la paracha. La lecture commence par une courte liste de bénédictions, qui sont une récompense pour “marcher dans les lois de Dieu et garder les commandements”. Cette formulation introduit déjà l’idée qu’il y a au moins deux demandes distinctes : l’une est de garder les commandements, et séparément, nous sommes appelés à “marcher” dans ces commandements, ce qui semble être quelque chose de plus grand. Ensuite, il y a une liste beaucoup plus longue de malédictions qui doivent venir comme une punition pour ceux qui ne marchent pas dans ces voies ou ne gardent pas les commandements. Ces malédictions sont dures et violentes. Selon la tradition, il faut les lire rapidement et à voix basse. On considère que cela porte malheur d’être appelé à la troisième aliya demain. Dans certaines communautés, on ne dit pas de nom en appelant la personne qui fait cette troisième aliya, mais seulement “Ya’amod – Celui qui veut monter à la Torah”. Dans d’autres communautés, c’est le rabbin ou le lecteur régulier de la Torah qui sont appelés – peut-être parce qu’ils peuvent écouter les malédictions et ne pas se sentir aussi terrifiés que les autres. 

Il y a deux listes de malédictions dans la Torah, celle-ci et une autre plus loin dans  Deutéronome. Le Talmud dit que le prophète Ezra a institué qu’elles soient lues le chabbat précédant Roch Hachana et le chabbat précédant Chavouot, afin de nous rappeler d’être sérieux dans notre comportement. Cependant, parce que nous avons peur de ces malédictions, nous les lisons deux chabbatot avant chacune des fêtes. Il existe un dernier moment où les malédictions sont lues : un jour de jeûne public. La tradition voulait que chaque fois qu’une calamité touchait la population, comme un tremblement de terre ou une pandémie, on sonnait les trompettes, les gens se rassemblaient pour dire une amida spéciale de 24 bénédictions, et cette paracha était lue dans la Torah. 

Maïmonide, en expliquant la nécessité de ces rituels pendant le jeûne, cite notre paracha. Il dit que toute personne qui ne jeûne pas ou ne prie pas lorsque des catastrophes arrivent est cruelle. En fait, le problème est de dire cette phrase – les catastrophes “arrivent”. La paracha dit “וַהֲלַכְתֶּם עִמִּי בְּקֶרִי” “וְהָלַכְתִּי גַּם אֲנִי עִמָּכֶם בַּחֲמַת קֶרִי”. “Si tu me traites bekeri – je te punirai avec un keri brûlant”. Maïmonide interprète ce mot comme venant de la racine karah, quelque chose qui arrive simplement, sans intention. C’est comme si Dieu disait : si tu penses que le monde est aléatoire et dénué de sens, je le laisserai être aléatoire et dénué de sens. Le crime et la punition sont identiques. Les croyants et les cyniques subissent les mêmes situations difficiles, mais les premiers supposent que celles-ci ont un sens et l’interprètent donc comme une punition, tandis que les seconds les voient comme dénuées de sens, et restent confinés dans cette absence de sens. Mais nous devons encore nous demander quel est l’avantage d’avoir une interprétation de la vie qui a du sens…

La plupart des malédictions sont écrites au pluriel. Vous – tout le monde – souffrirez ensemble de la guerre, de la maladie et de la famine. L’un des versets dit : “Pour ceux d’entre vous qui survivront, je jetterai dans leur cœur une faiblesse dans le pays de leurs ennemis. Le bruit d’une feuille qui tombe les mettra en fuite. Fuyant comme devant l’épée, ils trébucheront l’un sur l’autre…”.  Les rabbins apprennent de ce verset quelque chose de surprenant. Ils lisent cette dernière phrase “ils trébucheront l’un sur l’autre” comme signifiant qu’ils seront punis pour les péchés les uns des autres. Cela est la source du principe de kol yisrael arevin zé la zé, tous les Juifs sont responsables les uns des autres. Si cela est vrai pour le partage des punitions, c’est également vrai pour faire des choses positives ensemble. La raison pour laquelle une personne peut dire le kiddouch pour tous les autres le vendredi soir, ou qu’une personne peut lire la meguilla, même si c’est l’obligation individuelle de chacun, vient de ce principe de arvout, de responsabilité mutuelle. Nos vies sont entremêlées, pour le meilleur et pour le pire. 

L’une des malédictions concerne la sécurité alimentaire. La Torah dit 

 וְ֠אָפוּ עֶ֣שֶׂר נָשִׁ֤ים לַחְמְכֶם֙ בְּתַנּ֣וּר אֶחָ֔ד וְהֵשִׁ֥יבוּ לַחְמְכֶ֖ם בַּמִּשְׁקָ֑ל וַאֲכַלְתֶּ֖ם וְלֹ֥א תִשְׂבָּֽעוּ

Dix femmes feront cuire leur pain dans un seul four, puis elles pèseront le pain. Vous mangerez et ne serez pas satisfaits. 

Ce que je remarque dans cette malédiction, c’est qu’elle fonctionne à deux niveaux. Premièrement, elle parle d’une situation dans laquelle il n’y aura pas assez de nourriture ni assez de combustible pour cuire. Dix personnes doivent apporter leur petite quantité de pâte à un seul four qu’elles allument ensemble. Mais il y a aussi un élément psychologique de peur. Ils pèsent les miettes qui sortent du four, par peur de les perdre. Ne pas avoir assez, et avoir peur de ne pas avoir assez, sont deux malédictions que nous voulons éviter. Quels sont les péchés qui nous amènent à une situation si terrible ?

L’un des versets décrit la terre qui ne produit pas de subsistance : “Je briserai votre arrogante audace, en faisant votre ciel de fer et votre terre de cuivre” .  Naftali Tsvi Yehouda Berlin, qui était le rabbin de la célèbre Yechiva de Volozhin, explique le verset comme une métaphore. Le ciel fait référence aux dirigeants du peuple. Lorsque les leaders, les gouvernements et les rabbins sont aussi fermés et sourds que le fer, le peuple, symbolisé par la terre, sera aussi dur et improductif que le cuivre. La guerre, la faim et la peur sont vraiment des malédictions, et les malédictions sont causées, non par la magie, mais par une mauvaise gouvernance, un mauvais leadership et une déconnexion entre les dirigeants et le peuple. 

En ce sens, je veux défendre la théologie naïve de la récompense et de la punition. Penser que nous avons un effet sur la terre, le climat, l’apparition de maladies, la guerre et la faim – cela est-il vraiment naïf ? Les climatologues et les activistes nous disent que l’idée que “les choses se passent comme ça” est l’idéologie la plus dangereuse pour le monde d’aujourd’hui. La force de notre tradition réside dans le fait que nous disposons d’un langage ancien pour exprimer les besoins d’aujourd’hui. Nos actions comptent, nos actions affectent le monde, nous sommes responsables de notre avenir. C’est ainsi qu’il faut comprendre la double expression “marcher dans les commandements et les garder”. Garder les commandements, suivre les listes de lois dans le Choulhan Aroukh, c’est relativement facile ! Mais *marcher* dans les commandements implique quelque chose qui ne se trouve pas dans un livre. À chaque instant, à chaque rencontre, la question suivante se pose à nous : qu’est-ce que Dieu attend de moi maintenant ? Les conséquences de nos décisions comptent, et c’est là le pouvoir de cette paracha. Alors écoutez attentivement demain, et soyez courageux. Chabbat shalom !