Dans la paracha de cette semaine, l’essentiel de l’action se déroule à distance du peuple d’Israël, à travers les dialogues entre Balak, roi de Moab, le prophète Bil‘am et Dieu. Dans le texte biblique, Bil‘am apparaît au premier abord comme un prophète exemplaire : il écoute Dieu, suit ses instructions, et son refrain répété est : « Je ne peux faire que ce que Dieu me dit de faire. » Comparé à quelqu’un comme Jonas, il semble bien plus docile.
C’est ce qui rend d’autant plus surprenantes les descriptions que l’on trouve de lui dans la littérature rabbinique, où il est presque toujours appelé בלעם הרשע, « Bil‘am le méchant ». On lui attribue des comportements particulièrement dérangeants, parfois même grotesques. Un récit du Talmud laisse entendre qu’il ne se contentait pas de parler avec son ânesse, mais qu’il l’avait aussi épousée (Avoda Zara 4b). Un autre texte célèbre (Guitin 57a) raconte qu’on le fait revenir d’entre les morts et qu’il décrit son châtiment éternel dans le monde à venir, noyé dans de la semence bouillante, ou quelque chose de cet ordre. Ceux qui suivent mon obsession récente pour le procès du Talmud et son autodafé public à Paris se souviendront que ces mêmes passages furent cités lors de la célèbre disputation de 1240 afin de démontrer que les Juifs nourrissaient des sentiments violents envers les non-Juifs et blasphémaient contre Jésus [qui est mentionné juste après et subit un châtiment comparable]. Pour punir de telles attitudes, Saint Louis et l’Église, qui prétendaient incarner la miséricorde chrétienne et savaient tendre l’autre joue, confisquèrent le Talmud, le firent brûler publiquement et s’en prirent aux Juifs.
Mais il ne faut peut-être pas non plus défendre instinctivement le Talmud ici, du moins pas sans réflexion. Nous sommes en droit de poser la même question que l’Église aurait pu poser : qu’a donc fait Bil‘am de si répréhensible pour qu’on le présente d’une manière aussi perverse ? Tout à l’heure, j’ai comparé Bil‘am à Jonas et évoqué son obéissance. Peut-être que Jonas est en réalité un meilleur modèle pour nous : il pense par lui-même et ose discuter avec Dieu. Certes, tous deux finissent par apprendre que Dieu sait mieux qu’eux ce qu’il convient de faire, mais il y a quelque chose de troublant dans la passivité de Bil‘am. On lui demande de partir et de tenter de détruire le peuple d’Israël par des moyens surnaturels. Cette demande en soi ne le dérange pas ; il ne semble éprouver aucun scrupule moral. Sa réponse consiste essentiellement à signaler un problème technique : « Je ne peux prononcer que les paroles que Dieu met dans ma bouche. » Il détruirait les Juifs s’il le pouvait ; tout dépend simplement de l’efficacité de son arsenal spirituel. S’il avait réussi, il aurait sans doute affirmé qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres. Cette fausse innocence est, me semble-t-il, essentielle pour comprendre la méfiance des rabbins à son égard.
Dans de nombreux textes, Moïse et Bil‘am sont mis en parallèle. Ils sont présentés à la fois comme semblables et radicalement différents, presque comme des images en miroir l’un de l’autre. À la toute fin de la Torah, nous lisons cet éloge de Moïse :
וְלֹא־קָ֨ם נָבִ֥יא ע֛וֹד בְּיִשְׂרָאֵ֖ל כְּמֹשֶׁ֑ה אֲשֶׁר֙ יְדָע֣וֹ יְ.הֹוָ֔ה פָּנִ֖ים אֶל־פָּנִֽים׃
« Il ne s’est plus levé en Israël de prophète semblable à Moïse, que l’Éternel connaissait face à face » (Deutéronome 34,10).
Le midrach (Bamidbar Rabba 14:20) relève la formulation précise du verset et enseigne :
בְּיִשְׂרָאֵל לֹא קָם אֲבָל בְּאֻמּוֹת הָעוֹלָם קָם, כְּדֵי שֶׁלֹא יְהֵא פִּתְחוֹן פֶּה לְאֻמּוֹת הָעוֹלָם לוֹמַר אִלּוּ הָיָה לָנוּ נָבִיא כְּמשֶׁה הָיִינוּ עוֹבְדִים לְהַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא. וְאֵיזֶה נָבִיא הָיָה לָהֶם כְּמשֶׁה זֶה בִּלְעָם בֶּן בְּעוֹר
« En Israël, il ne s’en est pas levé ; mais parmi les nations du monde, il s’en est levé un, afin que les nations ne puissent pas dire : “Si nous avions eu un prophète comme Moïse, nous aurions servi le Saint, béni soit-Il.” Et quel prophète eurent-elles qui fût comparable à Moïse ? Bil‘am fils de Beor. »
Le midrach poursuit en comparant les deux hommes dans la manière dont ils utilisèrent leur relation avec Dieu et leurs pouvoirs prophétiques. Puis il élargit la comparaison entre les prophètes d’Israël et Bil‘am :
וְלֹא עוֹד אֶלָּא שֶׁכָּל הַנְּבִיאִים הָיוּ בְּמִדַּת רַחֲמִים עַל יִשְׂרָאֵל וְעַל עוֹבְדֵי כּוֹכָבִים, שֶׁכֵּן יִרְמְיָה אוֹמֵר (ירמיה מח, לו): לִבִּי לְמוֹאָב כַּחֲלִלִים יֶהֱמֶה, וְכֵן יְחֶזְקֵאל (יחזקאל כז, ב): בֶן אָדָם שָׂא עַל צֹר קִינָה, וְזֶה אַכְזָרִי עָמַד לַעֲקֹר אֻמָּה שְׁלֵמָה חִנָּם עַל לֹא דָּבָר. לְכָךְ נִכְתְּבָה פָּרָשַׁת בִּלְעָם לְהוֹדִיעַ לָמָּה סִלֵּק הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא רוּחַ הַקֹּדֶשׁ מֵעוֹבְדֵי כּוֹכָבִים, שֶׁזֶּה עָמַד מֵהֶם וּרְאֵה מֶה עָשָׂה
« Bien plus encore, tous les prophètes étaient animés de compassion, tant envers Israël qu’envers les idolâtres. Ainsi Jérémie dit : “Mon cœur gémit pour Moab comme des flûtes” (Jérémie 48,36). De même Ézéchiel : “Fils de l’homme, entonne une lamentation sur Tyr” (Ézéchiel 27,2). Mais celui-ci était cruel : il s’est dressé pour déraciner gratuitement une nation entière, sans aucune raison. C’est pourquoi le récit de Bil‘am a été écrit dans la Torah : pour faire savoir pourquoi le Saint, béni soit-Il, a retiré l’esprit de sainteté aux idolâtres. Car celui-ci est sorti de leur sein ; voyez ce qu’il a fait. » (Bamidbar Rabba 20:1)
À première vue, ce texte pourrait sembler confortable pour nous, Juifs : il montre combien nous serions supérieurs aux païens cruels. Mais à un niveau plus profond, il enseigne que la différence entre Moïse et Bil‘am résidait dans leurs actes et leurs attitudes, non dans leur essence. Autrement dit, Moïse aurait pu devenir Bil‘am s’il avait agi autrement, et inversement. Sans compassion universelle, la parole juive ne possède aucune valeur particulière.
Le Baal Chem Tov enseignait que Moïse et Bil‘am partageaient la même âme (Notser ‘Hessed, Avot 6). Je ne prétends pas savoir exactement ce que cela signifie, mais une autre histoire rapportée en son nom peut peut-être éclairer cette idée.
שמעתי אומרים דאיתא בספרים מעשה, מלך אחד שמע מכל אשר עשה משה איש האלהים נפלאות ותעצומות, והמלך הזה היה מכיר בצורת הפרצוף, והסכים בדעתו ושלח צייר אומן המדברה אל משה לצייר דמות תבניתו, ויהי כאשר בא אל המלך, ויפן כה וכה וירא כי אין איש בעולם רע מהתואר צורת הפרצוף הזה, שהיה מראה סימני מדות רעות ומגונות, להיות נואף ורוצח וכל מדות רעות שבעולם, ויצו המלך להרוג את הצייר הזה, באמרו שמעל בשליחות המלך, ויקח המלך בדברים את הצייר השני ויאמר לו כזה וכזה, ויהי כאשר בא הצייר השני אל משה וירא את תואר פניו, והנה הוא כתבנית אשר הביא אתו הצייר הראשון, ותסמר שערות בשרו באמרו כי למיתה ילך גם הוא בבואו אל המלך, וערב את לבו ויגש אל משה ויאמר לו כך וכך, והנה בקשתי שתאמר לי מדוע פניך רעים, ואתה אינך דומה לשום בן אדם אשר על פני האדמה, ויען משה רבינו עליו השלום ויאמר, אתה בן אדם קרוץ מחומר אשר טח עיניך מראות, ולבך צפנת משכל, הטוב טוב יאמר למי אשר פניו מורים ומוכיחים להיותו טוב, הלא זה הוא כבר מה שלפי טבעו הוא טוב. וזה הדבר הטוב מי אשר פניו רעים עד מאוד, והוא גובר על החומריות ומהפכו לטוב, זה הוא בעצם אשר לו משפט הטוב לקרוא לו טוב, כי הוא על ידי בחירתו טוב כו’ עכ”ל
« Un roi entendit parler de toutes les merveilles et de tous les prodiges accomplis par Moïse, l’homme de Dieu. Ce roi maîtrisait l’art de la physionomie : il croyait pouvoir discerner le caractère d’une personne à partir des traits de son visage. Il envoya donc un peintre de grand talent dans le désert auprès de Moïse afin qu’il réalise son portrait.
Lorsque le peintre revint et présenta son œuvre au roi, celui-ci l’examina attentivement. À sa grande stupéfaction, il y reconnut tous les signes des traits de caractère les plus corrompus et les plus méprisables qui soient. D’après ce visage, l’homme représenté semblait être un adultère, un meurtrier et posséder toutes les mauvaises dispositions imaginables. Furieux, le roi ordonna l’exécution du peintre, l’accusant d’avoir trahi sa mission… » (Or Penei Moché; cette histoire était probablement à l’origine une légende sur Socrate, avant d’apparaître dans des sources latines, arabes puis juives)
L’histoire continue : le roi envoie un second peintre, qui rapporte exactement le même portrait. On découvre alors que la grandeur de Moïse résidait précisément dans le fait qu’il était naturellement porté vers tous ces défauts, mais qu’il avait lutté avec acharnement pour les surmonter. Une fois encore, les frontières entre le bien et le mal, entre nous et les autres, entre Moïse et Bil‘am, apparaissent plus fragiles que certains ne voudraient le croire. Moïse a dû travailler sans relâche pour devenir celui que nous appelons Moïse, tout comme nous avons besoin d’un effort constant et d’une réflexion permanente pour être à la hauteur de ce que nous sommes appelés à devenir.
Chabbat chalom !