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Le cinquième fils. Le Judaïsme vu comme un projet humain pour combattre la folie.

Michel Goldberg, enseignant-chercheur, explore le thème de la folie en s'appuyant sur les textes bibliques et les commentaires de notre tradition

Conférence donnée par Michel Goldberg pour l’Amitié Judéo-Chrétienne de Charente-Maritime le 15 mai 2023

L’intégralité de la conférence peut être écoutée sur le site de RCF

1. Trois idées


Lorsque j’étais enfant, ma mère m’a parlé d’un épisode de sa déportation dans le camp d’Auschwitz, un bref moment qui pourrait paraître presque anecdotique à ceux qui n’ont pas vécu la déportation. Là-bas, pendant près de deux ans, ma mère devait travailler dans un commando où elle découpait et séparait les semelles et le cuir des chaussures des déportés qui avaient été assassinés, le plus souvent dès leur entrée dans le camp. Ce travail se faisait sous l’autorité de femmes gardiennes, dures, moqueuses et méprisantes.


Cependant, un jour, l’une de ces gardiennes avait montré un peu d’humanité. Je ne me souviens plus du geste qu’elle avait accepté de faire pour ma mère qui était très malade, qui souffrait d’abcès énormes, et qui était également atteinte du scorbut. Peut-être cette gardienne avait-elle donné ce jour-là à ma mère un peu plus que la ration de soupe règlementaire. Mais ce qui m’avait impressionné, lorsque ma mère m’avait raconté cette histoire, c’est que cette gardienne avait été auparavant une prostituée, avant de se retrouver à Auschwitz.


Ainsi, un jour, il s’était trouvé à Auschwitz une prostituée qui avait montré un peu d’humanité, là où tant d’officiers nazis, éduqués, universitaires, médecins, ingénieurs, participaient sans état d’âme à cette folie humaine que constituait la machine de guerre nazie.


Nous savons qu’il existe de nombreuses situations dans lesquelles les hommes et les femmes deviennent fous. Toute l’histoire humaine nous montre qu’ils peuvent participer à une machine de guerre et commettre des crimes. Ainsi, nous savons que des hommes exploitent leur prochain, qu’ils spolient, qu’ils font de faux témoignages, qu’ils tuent, qu’ils violent, etc. Et pourtant, dans ces situations où tout semble perdu, il se trouve aussi des hommes et des femmes pour se comporter avec humanité. Ce sont parfois les mêmes qui se comportent tantôt comme des fous furieux et tantôt comme des êtres sensibles et généreux.


Nul besoin de chercher dans l’horreur des camps de concentration pour trouver des exemples de la folie des hommes. Imaginez un instant ce qui se passerait si l’eau courante était subitement coupée dans une grande ville comme Paris. Plus d’eau dans les toilettes des grands buildings et des maisons, plus d’eau non plus pour boire, ni pour nous laver, ni pour les biberons, ni pour faire la cuisine. Il ne faudrait pas attendre un jour pour que la folie s’empare de nombre d’entre nous et que la violence n’explose dans la ville pour piller les dernières bouteilles d’eau.


Et dans des situations beaucoup plus banales, presque quotidiennes, tel un chagrin d’amour, la perte de son emploi, une humiliation, une injustice, etc., n’importe quel homme ou n’importe quelle femme peut sombrer dans la folie, tandis que dans ces mêmes situations, d’autres hommes et d’autres femmes conservent leur raison, témoignent de leur bonté et nous aident à garder espoir dans l’humanité.


Dans notre étude, la folie est ce trouble mental, cette forme de déraison, qui conduit des hommes à jouir ou à se complaire, ou encore à laisser faire ce qui peut faire souffrir ou faire mourir d’autres hommes ou d’autres femmes. La folie dont je parle est donc une folie destructrice. Les autres formes de folie ne m’intéressent pas ici.


Développons maintenant trois idées liées à cette folie. Si je devais mourir demain, ces idées sont, à mes yeux, les plus importantes que j’aurais à transmettre à mes enfants et aux quelques curieux qui veulent bien m’écouter.


Voici la première idée : nous les hommes, et bien entendu aussi les femmes, nous sommes menacés de sombrer dans la folie, à moins que nous ne soyons déjà fous. C’est vrai pour ce qui me concerne, c’est vrai pour ce qui vous concerne, c’est vrai pour tout le monde.


En disant cela, je n’invente rien. On trouve cette idée, somme toute banale, dans l’Ecclésiaste
(Ecclésiaste 9) :


ג זֶה רָע, בְּכֹל אֲשֶׁר-נַעֲשָׂה תַּחַת הַשֶּׁמֶשׁ–כִּי-מִקְרֶה אֶחָד, לַכֹּל; וְגַם לֵב בְּנֵי-הָאָדָם מָלֵא-רָע וְהוֹלֵלוֹת בִּלְבָבָם, בְּחַיֵּיהֶם, וְאַחֲרָיו, אֶל-הַמֵּתִים


C’est là le défaut de tout ce qui s’accomplit sous le soleil, qu’une même destinée y soit réservée à tous; aussi le cœur des hommes déborde-t-il de méchanceté, la folie emplit leur âme leur vie durant; après cela… [en route] vers les morts!

Et nos sages ne se faisaient pas non plus d’illusion sur la santé mentale des êtres humains. Dans le traité du Talmud, Pirké Avot, on trouve cette citation :


רַבִּי חֲנִינָא סְגַן הַכֹּהֲנִים אוֹמֵר, הֱוֵי מִתְפַּלֵּל בִּשְׁלוֹמָהּ שֶׁל מַלְכוּת, שֶׁאִלְמָלֵא מוֹרָאָהּ, אִישׁ אֶת רֵעֵהוּ חַיִּים בְּלָעוֹ

Rabbi Hanania, le suppléant du Grand-Prêtre disait : « Prie pour la paix du royaume, car s’ils n’en craignaient point l’autorité, les hommes s’entre-dévoreraient vivants ».
(Pirke Avot. 3,2.)

Et voici la deuxième idée : l’homme n’a rien de mieux à faire dans sa vie que de combattre sa folie et celle des autres êtres humains. C’est là l’idée au cœur de mon éthique.
Ces deux idées sont en moi depuis une vingtaine d’années, et c’est peut-être la lecture des Brèves leçons bibliques du penseur Yeshayahou Leibowitz (1995) qui m’y ont conduit. Dans ce bref ouvrage, il affirme (à la suite d’un historien Edward Gibbon, 1737-1794), que l’histoire humaine n’est rien d’autre que l’histoire des crimes, des folies et des désastres, mais elle est aussi celle des combats des peuples contre ces crimes, ces folies et ces désastres.


Et voici la troisième idée : le judaïsme peut être vécu comme le projet né au sein d’un peuple où il s’est trouvé des hommes qui ont compris que l’homme est fou ou menacé de le devenir et qu’il n’a rien de mieux à faire dans sa vie que de lutter contre sa propre folie et celle des autres.
Un passage du Talmud semble reprendre cette idée. Il nous conte une controverse au premier siècle de notre ère. A force d’observer la folie des hommes pendant l’époque romaine, particulièrement riche en folie, en massacres, en tortures, en crucifixions, certains sages en étaient venus à s’interroger sur la pertinence de la création de l’homme.


Dans un traité du Talmud (Erouvin 13b), on nous rapporte une discussion qui opposa les deux principales écoles juives de l’époque. Il y avait d’une part l’école de Hillel, considéré comme un rabbin plutôt doux et modeste, et d’autre part l’école de Chammaï, considéré comme intransigeant. La question qui était au centre de ce débat entre les sages de ces deux écoles était donc la suivante : « fallait-il que l’homme fût créé ? » Selon l’école de Hillel, il était bon que l’homme fût créé. Selon l’école de Chammaï, il aurait mieux valu que l’homme ne fût pas créé. Et au bout de deux ans et demi de discussion, ces deux courants du Judaïsme parvinrent au compromis que voici : il aurait mieux valu que l’homme ne fût pas créé, mais comme il fallait bien admettre qu’il avait été créé, il nous appartenait de scruter ses actions et de réfléchir à ce qu’il conviendrait de faire.

תָּנוּ רַבָּנַן: שְׁתֵּי שָׁנִים וּמֶחֱצָה נֶחְלְקוּ בֵּית שַׁמַּאי וּבֵית הִלֵּל. הַלָּלוּ אוֹמְרִים: נוֹחַ לוֹ לְאָדָם שֶׁלֹּא נִבְרָא יוֹתֵר מִשֶּׁנִּבְרָא, וְהַלָּלוּ אוֹמְרִים: נוֹחַ לוֹ לְאָדָם שֶׁנִּבְרָא יוֹתֵר מִשֶּׁלֹּא נִבְרָא. נִמְנוּ וְגָמְרוּ: נוֹחַ לוֹ לְאָדָם שֶׁלֹּא נִבְרָא יוֹתֵר מִשֶּׁנִּבְרָא, עַכְשָׁיו שֶׁנִּבְרָא — יְפַשְׁפֵּשׁ בְּמַעֲשָׂיו. וְאָמְרִי לַהּ: יְמַשְׁמֵשׁ בְּמַעֲשָׂיו
(Erouvin 13b)

N’est-ce pas une façon d’énoncer les deux idées qui me sont chères ?
Le judaïsme, avec son immuable Torah, ses commentaires, ses commandements, son projet éducatif destiné à l’ensemble d’un peuple, de l’homme le plus humble au plus érudit, tout au long de la vie, peut être vécu comme un combat contre la folie humaine. C’est sans doute pour cette raison que je suis attaché au Judaïsme.

Pourquoi s’intéresser à la Bible aujourd’hui ?


Je pense aussi que les idées énoncées plus haut constituent un thème essentiel de la Bible. Il me semble que les livres de la Bible nous disent sans ambages que l’homme est fou ou menacé de le devenir, et qu’il n’a rien de mieux à faire dans la vie que de lutter contre sa folie et celle des autres hommes.


C’est pourquoi je proposerai dans cet article quelques exemples (classiques) de la folie des hommes dont parle la Bible et aussi des exemples de commentaires par lesquels des prophètes, des sages, des érudits et des rabbins tentent de lutter contre la folie humaine.


Il existe bien entendu des milliers d’autres ouvrages qui nous parlent de la folie des hommes. Ils sont souvent profonds, érudits. Ils abordent la question de la folie de façon souvent plus méthodique que la Bible. Et les approches sont nombreuses et variées : la philosophie, la sociologie, l’histoire, la psychologie, les sciences politiques, la littérature, la peinture, le cinéma, etc. Mais je pense que la Bible et ses commentaires présentent des spécificités rares et précieuses qui leur donnent une richesse infinie pour nous intéresser à la fragilité humaine.


Sans doute, la Bible est-elle un livre religieux (voilà bien un scoop…) : elle nous parle du rapport de l’homme à l’Eternel. Cependant, je voudrais en proposer ici une autre lecture de la Bible, qui peut également convenir à ceux qui ne s’interrogent pas sur le rapport de l’homme à Dieu. Pour moi, la Bible, ainsi que ses milliers de commentaires…, et même le Judaïsme tout entier, tel qu’il m’intéresse, tel que je l’aime, tel que je le pratique, tel que j’en parle à mes enfants, n’a de sens que pour penser et agir face à la folie destructrice des hommes. Il me semble entendre cette idée lorsque Hillel l’Ancien explique à un soldat romain ce qu’est le Judaïsme : “Ce que tu ne voudrais pas que l’on te fît, ne l’inflige pas à autrui. C’est là toute la Torah, le reste n’est que commentaire. Maintenant, va et étudie.” (Talmud de Babylone, traité Shabbat 31a.).

Certes, Hillel s’adressait à un soldat romain, et s’adaptait à l’entendement de celui-ci. Mais il n’en reste pas moins vrai que le Judaïsme peut être vu comme une lutte contre le mal que l’on pourrait faire à autrui. C’est peut-être une voie qui s’ouvre pour le cinquième fils du Seder de Pessah ; il n’est nullement le benêt égaré que l’on dépeint çà et là, c’est un homme qui redécouvre les trésors d’un Judaïsme qu’il vit comme une œuvre essentiellement humaine. Il est bien présent à la table du Seder, conscient d’être sorti d’Egypte et pourtant… d’y être encore.


Dans le Tableau I, ci-dessous, je tente de distinguer deux façons de vivre son judaïsme : soit comme une religion, soit comme un combat contre la folie des hommes. Ces deux conceptions me semblent compatibles entre elles.

Deux façons de vivre le judaïsme
Judaïsme vécu comme une religionJudaïsme vécu comme un combat contre la folie des hommes
Qu’est-ce que la Bible ?La Bible est un texte qui relie l’homme et DieuLa Bible est un texte qui relie les hommes entre eux
De quoi parlent les commentaires de la Bible ? Les commentaires de la Bible cherchent à éclairer la parole de DieuLes commentaires de la Bible cherchent des voies pour lutter contre la folie des hommes
Judaïsme et peuple juifLes commentaires ont vocation à être étudiés par tous les Juifs, et sont bien entendu disponibles pour tous les hommes
Judaïsme et éducation juiveL’étude de la Bible et des commentaires constitue un élément central de l’éducation juive tout au long de la vie
Compatibilité des deux façons de vivre le judaïsmeLes deux façons de vivre le judaïsme sont compatibles entre elles. Cependant, il est aussi possible de vivre exclusivement le judaïsme selon une approche ou selon l’autre. 

Tableau I : Deux façons de vivre le judaïsme
Je voudrais proposer maintenant quelques raisons pour lesquelles je suis attaché à la lecture de la Bible et de ses commentaires. En effet, la Bible se distingue des autres ouvrages qui traitent de la folie par plusieurs spécificités intéressantes qui en font un livre particulièrement remarquable.


Premier trait remarquable de la Bible : la Bible nous présente souvent les hommes comme ils sont, les pauvres comme les riches, les humbles comme les puissants, les simples comme les sages.
Voici ce que nous dit Adin Steinzaltz : « la Bible (…) a tendance à considérer ses héros comme des hommes faillibles ; les personnages bibliques ne sont pas des constructions artificielles d’entités idéales mais nous sont presque toujours présentés sous différents angles, et même les plus admirés apparaissent avec leurs qualités comme avec leurs défauts. Ainsi, le roi David, sans doute l’une des figures exceptionnelles de l’histoire juive, nous est-il présenté non seulement dans toute sa grandeur et toute sa majesté mais aussi avec ses faiblesses, et même ses fautes » (Steinsaltz, 145-6).


Souvenons-nous en effet de la description très minutieuse de l’histoire de David, épris de Bethsabée, l’épouse d’un de ses généraux, et de la façon dont ce roi se débarrasse de son général en l’envoyant à la mort (2 Samuel 11-12).
Dans cet exemple, l’exposé de la folie des puissants et sa dénonciation se trouvent dans la Bible elle-même. Et c’est un prophète, Nathan, qui se lève pour nous montrer où mène la folie humaine. Il nous montre aussi le courage d’un homme face au personnage le plus puissant de son temps. Il nous montre encore le refus de l’indifférence face à une injustice et le refus de la complicité à l’égard des crimes des puissants.


Notons aussi la place du repentir de David dans cette histoire, un repentir qui semble être une voie souvent proposée par la Bible pour atténuer les effets désastreux de la folie humaine. Outre le repentir de David après la mort de son général, la Bible parle aussi de repentir avec Saül lorsqu’il regrette d’avoir voulu tuer David. Ou encore le repentir de Juda après sa liaison avec Thamar, ou encore celui des frères de Joseph après qu’ils l’aient vendu comme esclave. Et même le repentir d’Achab, le roi impie, après l’affaire de la vigne de Naboth.


La Bible nous montre les folies des hommes les plus humbles comme celles des plus grands, souvent avec force détails. Qu’il s’agisse des rois, des prophètes, ou qu’il s’agisse du peuple, La Bible s’exprime à leur sujet avec un grand souci de vérité. Et c’est sans doute ce trait qui me semble intéressant : il distingue ce livre, considéré comme un livre sacré, de bien des livres d’histoire officielle qui ne sont que des hagiographies et des accumulations de mensonges ou de mensonges par omission.


D’ailleurs toute une littérature anti-juive s’est emparée de la Bible pour y rechercher les défauts et les tares des Hébreux (puis des Juifs) qui y sont décrits de façon détaillée. Ceux qui font un tel usage de la Bible se sont bien gardés de lire l’histoire ou l’actualité de leur propre peuple avec le même souci de vérité, ou à tout le moins, le même souci de vraisemblance. S’ils s’étaient donné cette peine, ils auraient peut-être admis que le génie de la Bible réside précisément dans le souci de raconter l’histoire d’un peuple avec le souci de parler des hommes, et souvent des plus puissants d’entre eux, tels qu’ils sont.


Deuxième trait remarquable de la Bible : elle a été rédigée sur plusieurs siècles. Les 24 livres de la Bible ont été rédigés sur six ou sept siècles, c’est-à-dire une très longue période. A l’exception du Talmud, qui est rédigé sur cinq ou six siècles, je ne connais pas d’autres exemples d’ouvrage qui aient été écrits sur une aussi longue période.


Troisième trait remarquable de la Bible: deux mille ans avant Internet, il est impressionnant que l’assemblée de Sages, celle qui a choisi les livres retenus dans le canon biblique, ait décidé d’y mettre une telle variété d’ouvrages : des histoires, des chroniques, des codes législatifs, des proverbes, des poèmes… Mais aussi des auteurs issus de milieux sociaux très différents : des puissants (des rois), des prophètes qui vivaient à la Cour du roi ou de Pharaon, tel Moïse, d’autres qui étaient de simples bergers, tel Amos, des intellectuels, tel Ezra, des guerriers, tel Josué, des prophètes qui voulaient éviter la guerre, tel Jérémie, etc.


Quatrième trait remarquable de la Bible: elle témoigne d’une grande variété de centres d’intérêt. Dans la Bible, on parle de justice, de sexualité, de travail, d’alimentation, de guerre, d’éducation, des rapports hommes-femmes, des rapports avec les étrangers, des devoirs à l’égard de la nature… On s’intéresse aux pauvres, aux riches, aux étrangers, à toutes les couches de la société.


Cinquième trait remarquable de la Bible : la Bible est le fruit d’un travail d’exégèse sans équivalent. Il existe des milliers de commentateurs dans l’antiquité et au Moyen-âge, durant les temps modernes, et bien entendu aujourd’hui. Il existe bien entendu également des approches historiques, philosophiques, éthiques, psychanalytiques, politiques, etc. Ces innombrables commentateurs enrichissent leurs approches de la Bible par les nombreuses cultures qui les ont formés : juive, chrétienne, musulmane, athée, etc.
Ainsi, lorsque nous étudions un commentaire de Rachi qui porte sur un verset de la Bible, nous entrons en contact avec des hommes qui se sont préoccupés de la folie des hommes quelque part au Moyen-Orient à l’époque biblique, puis au 11e siècle en France avec Rachi, mais aussi en Mésopotamie entre le 2e et le 5e siècle parce que Rachi fonde nombre de ses commentaires sur le Talmud. Et lorsque l’étude s’approfondit quelque peu, nous pouvons étudier ce même verset à partir des commentaires de quantité d’autres penseurs.


Sixième trait remarquable de la Bible: il s’agit d’un livre qui a vocation à être étudié dès l’enfance et jusqu’à la mort, en tout temps, en toute heure, en tout lieu, à toutes les générations. La Bible et tous les commentaires qui ont été rédigés avant, pendant et après la fermeture du corpus biblique, ont aussi ceci de particulier, de remarquable, et d’infiniment précieux, d’être destinés à l’ensemble d’un peuple, et non pas seulement à une élite. Depuis plus de deux millénaires, tout Juif, et aujourd’hui tout être humain, peut prendre connaissance de la Bible et de ses millions de commentaires, c’est-à-dire, d’un savoir souvent profond, érudit, étendu, sur tout ce qui touche à la folie des hommes et à la lutte contre cette folie.

3. La Bible et la folie des hommes


Je vais maintenant présenter brièvement trois domaines dans lesquels la Bible peut nous aider à penser la question de la folie des hommes : (1) l’injustice, (2) la guerre et (3) la place de la femme dans la société. Par souci de concision, je présenterai un exemple de la folie humaine dont parle la Bible, et ensuite quelques commentaires de la tradition qui contribuent à la lutte des hommes contre leur propre folie.
Pour éviter un malentendu à la lecture de ces exemples, je tiens à expliquer le distinguo entre l’histoire universitaire et l’histoire traditionnelle. L’histoire universitaire a pour finalité de rendre compte de ce qui s’est passé au cours des siècles, avec la volonté de s’approcher de la vérité historique. L’histoire traditionnelle nous rend compte de l’histoire telle qu’elle était conçue aux époques de ceux qui s’expriment dans les ouvrages de notre tradition (Bible, Talmud, textes du Moyen-âge). Lorsque l’on étudie les commentaires de la tradition, c’est généralement pour s’instruire des pensées des commentateurs, sans souci de la vérité historique des événements rapportés. Par exemple, lorsque j’étudie une exégèse du meurtre d’Abel par Caïn, je cherche ce que peuvent m’apprendre ces commentaires au sujet de notre humanité, sans me soucier de la réalité historique de ce meurtre.


La Bible et les injustices sociales


Parlons maintenant des injustices sociales, qui sont abondamment traitées dans la Bible. Elles constituent l’une des causes de souffrance parmi les plus discutées dans notre tradition. A ce sujet André Chouraqui nous dit : « Aux périodes de prospérité, les riches, les puissants, utilisent toutes les chances en accumulant les terres, les maisons, l’or, l’argent, les biens. Quand arrive le temps du déclin économique, la différenciation sociale s’accélère. Le riche utilise des pratiques précapitalistes d’exploitation, qui existent alors aussi bien chez les hébreux que chez les peuples voisins. Toute catastrophe nationale ou internationale est plus durement ressentie par les pauvres. Les invasions étrangères, les inondations ou les périodes de sécheresse, les épidémies qui ravagent les récoltes ou les troupeaux, l’apparition redoutée et fréquente des sauterelles, aggravent les différences sociales en détruisant chez les uns les fruits d’années de labeur, en renforçant chez les autres la puissance. Les crises dynastiques, si nombreuses dans le Nord, s’accompagnent le plus souvent de règlements de comptes entre vainqueurs et vaincus. Les prophètes sont intarissables lorsqu’ils dénoncent l’accaparement foncier » (Chouraqui, 47-8)


De nombreux prophètes vont dénoncer sans relâche ces injustices. Nous prendrons ici comme premier exemple les injustices à l’encontre de l’étranger. A ce sujet, Nehama Leibowitz (1985) écrit : « Nos sages nous ont fait remarquer (Talmud Bava Metia 59b), que la Torah nous donne trente-six avertissements au sujet de l’étranger. Aucun autre commandement, ni celui concernant l’amour de Dieu, ni celui de la circoncision, ni les lois alimentaires, ni l’interdiction du mensonge ou du vol n’est répété un nombre aussi considérable de fois dans la Torah (…) ».


Pour combattre les injustices à l’encontre de l’étranger, les commentaires des Sages sont innombrables. Retenons ici celui du Maharal de Prague : « Le fait d’avoir été « étrangers dans le pays d’Egypte » n’est pas un motif suffisant pour « tu ne maltraiteras pas l’étranger et tu ne l’opprimeras pas ». Au contraire, dans nombre de cas, cela peut inciter l’ancien esclave et l’étranger d’hier (ou le descendant des esclaves qui conserve le souvenir de l’exil dans son cœur) à se libérer de son complexe en faisant subir l’humiliation à autrui dès qu’il en a le pouvoir.


Il semble que : « tu ne molesteras point (l’étranger) et tu ne l’opprimeras pas » nous invite à penser, au moment où naîtrait en nous l’idée que nul ne peut le protéger, que nous aussi nous avons été étrangers dans le pays d’Egypte, que Dieu a vu l’oppression dont nous étions l’objet et nous a vengés, car il est l’Eternel qui voit « les larmes de ceux qui sont opprimés par les tyrans et que personne ne console (Ecclésiaste 4,1), et qu’Il sauve le faible de la main du fort. De même n’opprimez pas la veuve et l’orphelin, car j’entends leurs cris. (Et Rambane [Nahmanide, 1190-1270]) ajoute au verset 22 : tu le maltraites parce qu’il est sans protection – mais il sera secouru plus efficacement que tout autre individu) ».


Au sujet du fonctionnement de l’institution judiciaire, centrale dans toute société, Rachi commente de très nombreux versets, et il énonce de nombreuses obligations qui s’imposent à nous pour pratiquer une bonne justice. Il se nourrit parfois d’un simple mot, voire d’un simple déterminant. Ainsi, à partir du Deutéronome 22, où il est question d’un tribunal qui juge une femme soupçonnée de n’avoir pas été vierge le jour de son mariage. La situation qui nous est présentée dans la Bible est la suivante (Deutéronome 22 : 13-15) : “Si un homme, ayant épousé une femme et cohabité avec elle, la prend en haine, invente contre elle des prétextes d’accusation et répand sur son compte un bruit calomnieux, en disant: “Cette femme, je l’ai épousée ; et en m’approchant d’elle, je ne l’ai point trouvée vierge”, le père et la mère de la jeune femme se nantiront des preuves de sa virginité, qu’ils produiront devant les anciens de la ville, au tribunal.”
Rachi note : « Cette femme (que voici). D’où on déduit la loi de ne parler devant le juge qu’en présence de l’autre partie ». Rachi trouve donc un indice ténu, constitué des mots « que voici », pour montrer que la femme était présente au moment du procès et qu’en conséquence, le tribunal doit organiser un débat contradictoire pour juger. Il s’agit là d’une règle essentielle contre le risque d’arbitraire qui n’est rien d’autre qu’une forme de folie dans l’institution judiciaire.


Voici maintenant un autre commentaire qui nous parle de l’institution judiciaire et de la qualité du travail des juges, à partir d’un simple verbe. A propos de la punition de Sodome (dans Genèse 18 : 20-21), le texte nous dit : L’Éternel dit: “Comme le décri de Sodome et de Gommorrhe est grand ; comme leur perversité est excessive, je veux y descendre ; je veux voir si, comme la plainte en est venue jusqu’à moi, ils se sont livrés aux derniers excès ; si cela n’est pas, j’aviserai.”


Et Rachi de conclure : est-il concevable que Dieu ne voie pas d’en haut ce qui se passe en bas ? Ce verset est là pour nous enseigner la Loi : quand il s’agit de châtiment suprême, il incombe aux juges de ne pas juger à distance ; ils doivent tout voir avant de prononcer leur sentence (Wiesel, 2010)
Enfin, quelques mots pour vous présenter la première exégèse que j’ai entendue dans ma vie, et qui a suscité en moi une vive émotion. Elle concerne encore la justice à partir d’un verset du Deutéronome.
(Deutéronome 16)


כ צֶדֶק צֶדֶק, תִּרְדֹּף–לְמַעַן תִּחְיֶה וְיָרַשְׁתָּ אֶת-הָאָרֶץ, אֲשֶׁר-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לָךְ. {ס}


C’est la justice, la justice seule que tu dois rechercher, si tu veux te maintenir en possession du pays que l’Éternel, ton Dieu, te destine.

Comme vous pouvez le voir dans le texte hébreu, le mot justice (צֶדֶק) (qui se prononce Tsedek), est répété deux fois. Et l’exégèse exclut que cette répétition soit le fait d’un scribe inattentif. De ce verset, on conclut qu’il appartient à l’homme de rechercher la justice… avec des moyens justes. Tout un programme…


La Bible et la guerre


La Bible nous parle souvent de la guerre, et d’une façon qui peut susciter des questions et des critiques sévères, y compris à l’encontre des chefs militaires hébreux.
Prenons l’exemple de Josué, le successeur de Moïse, et de l’ordre de ne laisser subsister aucune âme de sept peuples qui vivaient en Canaan (Deutéronome, 20).
Ici, nous sommes en présence d’un prophète, Moïse, qui nous rapporte, selon la Bible, les paroles de l’Eternel, et donne l’ordre de massacrer entièrement sept peuples. Ainsi, la Bible elle-même nous alerte au sujet des prophètes (Moïse, Josué), qui donnent ainsi l’ordre d’exterminer sept peuples, sans prendre la peine de s’interroger sur un commandement divin.


Dans cet épisode, on peut se réjouir ici que la Bible ne soit pas un livre d’histoire. Car les historiens montrent, et c’est heureux, que les choses ne se sont pas passées comme nous le racontent le Deutéronome ou le livre de Josué. Voici ce qu’écrit André Chouraqui : « Plusieurs textes ainsi que de nombreux témoignages permettent de nuancer [la version fournie par la Bible de la conquête de Canaan]. Les historiens pensent que la conquête s’est faite selon le rythme, beaucoup plus long, d’une lente pénétration des tribus à la suite des hasards d’une guerre de conquête. Chaque tribu s’efforçait d’arracher aux Cananéens le territoire qu’elle convoitait, renonçant temporairement aux enclaves qu’elle ne pouvait conquérir. A vrai dire la conquête ne réussit qu’en région de montagnes, où les Cananéens ne pouvaient jeter leurs chars dans la bataille, et dans les territoires du Sud, peu ou pas du tout peuplés (…) ».(Chouraqui, 2015: 41)


Le Deutéronome et le Livre de Josué nous racontent donc, très probablement, des conquêtes imaginaires. Cependant, comme l’écrit Shmuel Trigano, « ce livre nous montre de façon particulièrement claire que « l’histoire d’Israël n’est pas une hagiographie, une histoire « nationaliste », mais une histoire « sainte », c’est-à-dire l’histoire critique de soi, d’un peuple, écrite en fonction de l’exigence morale et non de l’auto-célébration, de l’autodivinisation ».(Trigano, 2004)
Et il poursuit : « Ce trait-là est exceptionnel dans l’histoire des peuples, car toute institution d’un peuple est violente (la guerre de Troie, le meurtre de Rémus, les invasions barbares, le djihad islamique, la Reconquista, la Terreur de 1789, les guerres nationales…). Il est encore plus exceptionnel quand on constate que, loin d’enjoliver l’origine de son installation sur la terre, le récit de fondation du peuple d’Israël conserve ce récit de la violence de façon très encombrante, si bien qu’elle reste toujours devant ses yeux, inscrite dans sa conscience morale, alors que les récits nationaux la refoulent généralement, l’effacent ou en sont inconscients » (Trigano, 2004)


Pour le rabbin David Meyer, la Bible peut aussi nous montrer l’échec complet de la pensée religieuse : « Josué est (…) l’exemple type du livre de l’échec absolu de l’humanité qui n’a pas compris qu’elle était partenaire de Dieu et qu’elle se devait non pas d’exécuter les ordres divins, mais bien plutôt de les discuter et parfois même de les rejeter. Lorsque Dieu commande à Josué et aux enfants d’Israël de partir en guerre contre les Cananéens et les Philistins, leur donnant l’ordre de mettre à mort « hommes, femmes et enfants », Il ne s’attend pas à ce que ses paroles soient écoutées et exécutées sans discussion. C’est à l’homme « partenaire de Dieu » que l’Eternel s’adresse, non pas à l’homme « esclave ». Dieu s’attendait à une réponse, à un argument, à un débat et non pas à un monologue. Un débat tel que celui qu’Abraham entretint avec Dieu lors de l’épisode de Sodome. Une discussion réelle, un argumentaire profond et éthique qui modifie le décret divin, car l’absolu de la justice doit s’imposer à tous, y compris à Dieu » (Meyer et al., 2008: 47)


La Bible et la place des femmes dans la société


Nous parlerons tout d’abord de la prostitution, qui est abordée dans la Bible comme d’un phénomène qui parcourt toute l’histoire des hommes et des femmes. Dès la Genèse, il est question de prostitution. Il est intéressant de noter ici que la prostitution nous est présentée comme un fait d’une très grande banalité. Et les derniers livres de la Bible nous parlent encore de prostitution à la cour royale.


Bref, entre le premier livre et le dernier livre de la Bible, plusieurs prophètes viendront condamner la prostitution, des codes très précis viendront l’interdire, ceux et celles qui pratiquent la prostitution seront régulièrement condamnés, … et rien n’empêchera la prostitution de se perpétuer dans l’histoire. La Bible nous montre ici que l’homme n’apprend pas grand-chose des prophètes.


La prostitution avilit la personne qui se prostitue, et si vous acceptez ma définition de la folie, comme ce trouble qui conduit des hommes à jouir ou à se complaire dans le fait de nuire ou de faire souffrir, vous reconnaîtrez que la Bible nous alerte sur cette constance dans toute l’histoire des hommes : sous tous les régimes, dans tous les peuples, à tous les niveaux de la société, ils perpétuent la prostitution, cette institution révélatrice de leur folie.


Les commentateurs ont aussi longuement discuté des lois qui règlent la sexualité et la place des femmes dans la société. Et ils ont parfois trouvé, là où nous ne nous y attendons pas, des passages de la Bible qui permettent de limiter certaines horreurs dans le monde à l’encontre des femmes.


Prenons l’exemple des lois du mariage, et intéressons-nous au passage où Rebecca, une jeune fille qui deviendra une des quatre matriarches, rencontre Eliezer, le serviteur d’Abraham, venu chercher une épouse pour Isaac. Dans la Genèse (24 : 57-58), les parents de Rebecca discutent avec Eliezer. Puis ils dirent : « Appelons la jeune fille et demandons son avis. » (…) ils appelèrent Rébecca et lui dirent « Pars-tu avec cet homme ? » Elle répondit : « Je pars »
Rachi va prendre appui sur ce verset dans lequel on appelle Rebecca. Dans son commentaire du verset 57, il écrit : « de cela nous déduisons que l’on n’a pas le droit de forcer une femme à épouser quelqu’un ; il faut son consentement ».


Intéressons-nous maintenant à un autre sujet délicat, la place du bonheur dans le couple, dont notre tradition trouve la trace dans un commandement… lié la guerre. Dans le Deutéronome (24, 5), on lit : « Si quelqu’un a pris nouvellement femme, il sera dispensé de se rendre à l’armée, et on ne lui imposera aucune corvée : il pourra vaquer librement à son intérieur pendant un an, et rendre heureuse la femme qu’il a épousée ». Dans son étude de ce verset, Rachi observe que la traduction en araméen de ce verset pose problème, car certains y lisent que l’époux « se réjouira avec sa femme ». Et Rachi rejette cette traduction qui a adopté un verbe pronominal (se réjouir). Avec concision, il note ceci : « Il réjouira. Sa femme ». Puis il précise : « Celui qui traduirait (…) : « il se réjouira avec sa femme » serait dans l’erreur ». Le bonheur de la femme dans sa relation avec son mari est donc vu comme un commandement qui s’impose à l’homme : il a l’obligation de réjouir (sa femme) et non pas de se réjouir. Puissent les femmes qui me lisent avoir la chance de partager leur vie avec un homme qui avait lu Rachi.

4. On a tout essayé…


Avant de conclure, je souhaite montrer brièvement que les livres de la Bible semblent avoir voulu nous montrer qu’aucun des systèmes sociaux mis en place dans l’histoire ne permettait d’abolir la folie humaine.


La première tentative pour résoudre la question de la folie humaine est, tout simplement, le Déluge, dix générations seulement après Adam et Eve… Or, cet épisode est immédiatement suivi de l’histoire de la Tour de Babel, dans laquelle la folie humaine est à nouveau à son comble, avec ce projet technologique grandiose et fou de construire une tour. En Genèse 11 : 1, on lit : « Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables.» « Des paroles semblables » qui nous montrent des hommes réduits à l’état de machines, au point de dire tous… des paroles semblables. Bref, une Corée du Nord avant l’heure, qui nous apprend que le Déluge n’a servi à rien.


Par la suite la Bible nous conte l’époque des patriarches, dans laquelle un père est prêt à sacrifier son fils, des frères vendent l’un des leurs, un fils couche avec sa belle-mère, un autre avec sa belle-fille…
Puis les Hébreux acceptent de se mettre sous la protection d’une grande puissance et… se retrouvent en esclavage, jusqu’à ce qu’un Pharaon ordonne à propos des enfants hébreux “ tout mâle nouveau-né, jetez-le dans le fleuve ” (Exode 1 : 22).


Après s’être libérés de l’esclavage, ils passent quarante ans dans le désert. Ils médisent, se haïssent, s’entretuent puis entrent en Canaan où leurs tribus vont vivre en guerre contre les autres peuples à moins qu’elles ne se disputent entre elles. Survolons cette période des Juges où les Hébreux survivent souvent dans le dénuement, dans une situation d’anomie et de crimes où « (…) chacun faisait ce que bon lui semblait » (Juges 21 : 25).


Passons aussi sur la constitution d’un royaume (dont Samuel pressent la catastrophe), puis de deux royaumes, avec mille exemples de crimes dans les familles, dans les tribus, ou dans les affrontements contre des puissances étrangères. On pourrait encore parler de l’exil, du retour, et même de tout ce qui s’est passé après la fermeture du corpus biblique.
Je passe encore sur les miracles, dont on aurait pu croire qu’ils calmeraient la folie des hommes. Mais rappelons-nous comment s’est comportée la génération du désert, celle-là même qui a vu tous les miracles de sa libération, les dix plaies d’Egypte, l’ouverture de la mer Rouge, la manne céleste, etc. A peine cette génération avait-elle passé la mer Rouge et échappé aux divisions militaires de Pharaon, qu’elle doutait déjà de tout ce qu’elle avait vu, qu’elle construisait un veau d’or, etc. Bref, comme le rappelle Y. Leibowitz (1995), les miracles ne servent à rien pour fonder une foi, ni sans doute une éthique.


En une phrase, la Bible nous dit « on a tout essayé ». Et aujourd’hui. La guerre est toujours là, et plus dévastatrice que jamais. L’injustice est toujours là, certains puissants sont toujours aussi fous. Et la prostitution, l’injustice, l’humiliation sont toujours là également.


Tel semble être le message de la Bible : l’homme est un être fragile, la folie humaine se perpétue, et l’homme aura, à chaque génération, à lutter contre sa propre folie et celle des autres hommes.
La Bible nous montre que ce combat est sans répit, qu’il concerne chaque génération, dans chaque pays. Et la Bible nous montre que l’homme ne dispose pas de solution à partir de laquelle les hommes ne seraient plus jamais fous ou menacés de le devenir. La Bible nous montre que ce combat était, qu’il est, et qu’il sera probablement celui de toutes les générations. Et le Judaïsme nous propose un ensemble de voies pour agir face à cette folie.


Références:
Les citations de la Bible sont extraites de la Bible du Rabbinat (1899) sur le site Mechon-Mamre.com
L’extrait du Talmud est repris du site Sepharia.
Chouraqui, A. (2015). Les hommes de la Bible. Fayard.
Leibowitz, N. (1985). En méditant la sidra Chemoth. CLKH.
Leibowitz, Y. (1995). Brèves leçons bibliques. Desclée de Brouwer.
Meyer, D., Simmons, Y., & Bencheikh, S. (2008). Les versets douloureux. Lessius.
Trigano, S. (2004). Les guerres de Josué: origine et violence. Pardes, 36, 13–22.
Wiesel, E. (2010). Rashi. Grasset.

Je remercie Annie Wellens pour sa relecture minutieuse.

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