Synagogue Massorti Paris XVe

Egypt, Sinai, Mount Moses. View from road on which pilgrims clim

Le don de la Torah au Sinaï comme Bar/bat Mitsva

La paracha Behar 5782 par le rabbin Josh Weiner

(Bat Mitsva de Béatrice Urbah)

Chabbat chalom à toutes et à tous, et mazal tov à Béatrice. Nous entendrons ta propre dracha demain, mais nous pouvons déjà voir, par le simple fait que tu célèbres une bat mitzva maintenant, et que tu as un peu plus de 12 ans, que tu prends la mesure de ta responsabilité concernant la façon de conduire ta vie. Je sais que l’autonomie et la responsabilité sont des valeurs importantes pour toi, à côté de l’attention aux autres, de la communauté et de l’éducation.

Cette paracha commence par les mots “Et Dieu parla aux enfants d’Israël au mont Sinaï”. L’expérience du peuple au Sinaï est parfois comparée, dans la littérature rabbinique, à un processus de conversion, et dans d’autres textes, la métaphore est celle d’un mariage. Un auteur moderne parle même d’un accouchement. J’ajouterais que l’idée du Sinaï est comme une bar ou bat mitsva, qui est aussi la célébration d’une obligation. Ce n’est pas un hasard si c’est ta paracha, Béatrice – tu te tiens aujourd’hui au pied du mont Sinaï. 

Les commentateurs posent une question célèbre et évidente sur ces premiers mots. Quel est le lien entre le mont Sinaï et le contenu réel de cette paracha, qui traite des lois de l’année de la chemita et de l’année du jubilé ? La réponse énigmatique donnée par Rachi est qu’il s’agit d’enseigner que, tout comme tous les détails de la Chemita ont été donnés au Sinaï, les détails de toutes les lois ont également été donnés au Sinaï. La façon dont je comprends cela est la suivante : il y a un potentiel dans chaque mot de la Tora pour fleurir en de magnifiques structures complexes qui changent à travers les générations. Et pourtant, le judaïsme de chaque génération est finalement enraciné dans l’expérience du Sinaï. C’est en ce sens que nous pouvons comprendre la description donnée par Moïse plus tard dans le Deutéronome, à propos de qui est exactement inclus dans l’alliance commencée au Sinaï : “ce n’est pas avec vous seuls que j’institue cette alliance et ce pacte ; mais avec ceux qui sont aujourd’hui placés avec nous, en présence de l’Éternel, notre Dieu, et avec ceux qui ne sont pas ici, à côté de nous, en ce jour.” Se tenir debout au Sinaï n’est pas un événement qui a lieu une fois, mais tout au long de l’éternité, chaque fois que nous nous confrontons aux valeurs et aux obligations de la Tora. 

Les lois de la chemita sont peut-être un bon exemple de cela. Je veux en explorer un exemple ici, la chemita de l’argent. Peut-être connaissez-vous l’idée de la chemita de la terre : en terre d’Israël, selon la Tora, tous les sept ans, la terre se repose, toute activité agricole est interdite, et n’importe qui peut entrer dans n’importe quel champ et prendre ce qu’il veut. L’idée de posséder et de vendre des produits, dont dépend toute économie, est temporairement arrêtée. Ceci est appelé dans la paracha Chabbat ladonaï – un chabbat, un repos, dédié à Dieu. Mais toutes ces lois ne s’appliquent qu’en terre d’Israël, et seulement lorsque la majorité du peuple juif vit en terre d’Israël. Certaines personnes prédisent que cela arrivera bientôt, et les conséquences halakhiques seraient intéressantes. Mais quoi qu’il en soit, il existe un autre aspect de la chemita qui ne dépend pas de la terre, mais de l’argent, et qui s’applique dans le monde entier. Toutes les dettes entre Juifs sont annulées après la septième année. Donc – ce prochain Roch Hachana, cela arrivera. C’est une idée révolutionnaire, avec un impact économique incroyable. Je me souviens que lorsque j’étais assistant social à Jérusalem, j’ai interviewé une femme qui avait 12 enfants pour parler de la pauvreté. Elle m’a dit que ses problèmes avaient commencé par un prêt que son mari avait contracté pour lancer une entreprise qui a échoué, et que depuis lors, leur vie consistait à trouver des prêts pour rembourser des prêts. Elle a dit que ses enfants étaient moins exigeants et moins coûteux que le système d’emprunts et de prêts. Nous pouvons comprendre pourquoi la Tora donne cette occasion idéale de réinitialiser le système tous les sept ans. 

Je pense que beaucoup de personnes ici peuvent également comprendre pourquoi les rabbins ont plus ou moins annulé ce commandement ensuite. L’ancien rabbin Hillel s’inquiétait du fait que les gens ne se prêtaient pas suffisamment les uns aux autres, car ils savaient que les dettes seraient annulées l’année de la chemita, et la pauvreté créée par ce manque de crédit était pire que le problème du prêt à rembourser. Il a donc créé un procédé juridique appelée prozbul, une déclaration qui permet à quiconque de prolonger son droit à l’argent qui lui est dû, et d’exiger son remboursement même après l’année de la chemita. La motivation de Hillel n’était pas nécessairement de protéger les riches, qui ne pouvaient pas réclamer d’intérêts sur les prêts, mais de permettre une culture du prêt au bénéfice de tous. 

Nous avons ici l’exemple d’une loi énoncée au Sinaï – annuler les dettes tous les sept ans – et de la loi exactement opposée aujourd’hui – les dettes peuvent subsister même après sept ans. L’affirmation théologique est que cette dernière version a également été donnée au Sinaï. Être au Sinaï signifie apprendre et s’engager dans l’ensemble de ce processus. La plupart des gens ici ne prêtent peut-être pas d’argent, mais étudier ces lois soulève des questions : quel rapport ai-je avec les biens que je possède, et quand suis-je prêt à les donner ? Ai-je le sentiment que mes possessions m’appartiennent ou sont-elles un cadeau temporaire ? Qui m’entoure pour m’aider lorsque je serai dans le besoin, et qui autour de moi a besoin de mon aide en ce moment ?

Je veux compliquer le sujet encore plus, avec deux ajouts de deux autres rabbins dans les siècles après Hillel. D’abord, Maïmonide, bien sûr. Il dit que même lorsqu’il n’y a pas de prozbul et que la dette a été annulée, elle doit quand même être remboursée. Je cite :

כָּל הַמַּחֲזִיר חוֹב שֶׁעָבְרָה עָלָיו שְׁבִיעִית רוּחַ חֲכָמִים נוֹחָה הֵימֶנּוּ. וְצָרִיךְ הַמַּלְוֶה לוֹמַר לַמַּחֲזִיר מַשְׁמִיט אֲנִי וּכְבָר נִפְטַרְתָּ מִמֶּנִּי. אָמַר לוֹ אַף עַל פִּי כֵן רְצוֹנִי שֶׁתְּקַבֵּל יְקַבֵּל מִמֶּנּוּ … וְאַל יֹאמַר לוֹ בְּחוֹבִי אֲנִי נוֹתֵן לְךָ אֶלָּא יֹאמַר שֶׁלִּי הֵם וּבְמַתָּנָה אֲנִי נוֹתֵן לְךָ . הֶחֱזִיר לוֹ חוֹבוֹ וְלֹא אָמַר לוֹ כֵּן. מְסַבֵּב עִמּוֹ בִּדְבָרִים עַד שֶׁיֹּאמַר לוֹ שֶׁלִּי הֵם וּבְמַתָּנָה נְתַתִּים לְךָ.

Si quelqu’un rembourse un prêt après l’année Chemita, l’esprit des sages est satisfait de lui. Le prêteur doit dire “Je te pardonne et tu ne me dois rien”. Mais si l’emprunteur dit “Néanmoins, je veux que tu acceptes ceci” – il doit l’accepter. Il ne faut pas le donner comme un remboursement, mais comme un cadeau. Si l’emprunteur dit “Je te rembourse”, le prêteur doit orienter la conversation pour qu’il dise finalement “Ceci est un cadeau”.

Maïmonide invoque ici l’abstrait “esprit des sages “, et l’idée de don. Un vrai cadeau, nous dit Jacques Derrida, est une impossibilité parce que nous nous attendons toujours à une sorte de transaction, à un remerciement ou à une faveur similaire qui nous est accordée. Mais ici, nous avons un système où une transaction devient un cadeau. La bienveillance entre dans le système de la loi. Nous le voyons à nouveau dans les commentaires du Rabbi Yosef Haïm de Bagdad au 19e siècle, connu sous le nom de Ben Ich Hai. Il précise qu’il existe deux lois distinctes : l’une est positive, le commandement d’annuler les prêts. L’autre est une interdiction : il est interdit de réclamer un prêt après la septième année. Si nous utilisons le prozbul et continuons le prêt, alors nous avons trouvé un moyen technique de ne pas enfreindre l’interdiction. Mais qu’en est-il du respect de la mitsva positive de l’annulation des prêts ? Ben Ich Hai a institué une pratique à Bagdad, par laquelle il distribuait des formulaires prozbul en arabe à tous les prêteurs, et il s’assurait qu’ils ne violaient pas la loi s’ils réclamaient le remboursement du prêt après l’année de la chemita. Mais il a également encouragé tout le monde à prêter quelques pièces aux habitants de la ville et, à la fin de l’année de la Chemita, à leur dire que le prêt était annulé. L’annulation active d’une dette est une façon d’être obligé par la loi, mais sans forcer les gens à être obligés envers vous. C’est une façon d’injecter de la gentillesse dans l’économie. 

Encore une fois, la partie la plus importante de tout ceci, ce n’est pas les détails techniques, mais la façon dont on s’engage, à travers eux. De la même manière que Chabbat nous permet de reconsidérer notre relation avec le travail, la Chemita ouvre de bonnes questions sur notre relation avec la propriété, le risque, la gentillesse et la confiance. En trouvant les réponses à ces questions, nous nous retrouvons au Sinaï.

Chabbat shalom !

Retrouvez la dracha de la Bat Mitsva sur la paracha Behar Sommes nous esclaves de Dieu?

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