Synagogue Massorti Paris XVe

yellow ears of wheat at sunset in nature .

Le comptage de l’ômer (sefirat ha-ômer)

Article du rabbin Louis Jacobs sur le comptage de l’ômer (sefirat ha-ômer)

La saison estivale du calendrier juif commence avec les sept semaines du « comptage de l’Ômer ». Comme le dit le vieil adage juif : « Pendant sept semaines on compte, pendant trois semaines on pleure (du 17 Tamouz au 9 Av, pour la destruction du Temple), pendant quatre semaines on sonne (le chofar, pendant le mois d’Eloul, selon la coutume séfarade), et pour le reste du temps on transpire. Et ainsi se terminent les beaux jours de la saison d’été juive.

L’origine de la Sefira (« compte ») est à rechercher dans la Bible. Dans le Lévitique 22, 9-21, nous apprenons que « le lendemain du Chabbat » – traditionnellement interprété (bien que contesté par les Sadducéens) comme le lendemain du premier jour de la fête de la Pâque, le 16 Nissan – une gerbe (« ômer ») des premiers fruits devait être rituellement agitée devant le Seigneur et qu’aucune céréale ne pouvait être mangée tant que cela n’avait pas été fait. La Michna décrit comment, à l’époque du second Temple, un « ômer d’orge était mélangé, comme une offrande de repas, avec de l’huile et de l’encens, était « agité » et une poignée prélevée et brûlée sur l’autel (Menahot 10:4). Nous apprenons en outre qu’à partir du jour où l’ômer avait été agité, sept semaines devaient être comptées, ce qui culmine avec la fête de Chavouôt (la Pentecôte). C’est au compte de ces 49 jours que l’on donna le nom de Sefira.

Nous voyons donc que dans la Bible, le commandement de compter les 49 jours est étroitement lié à l’apport de l’ômer au Temple. On aurait pu s’attendre à ce qu’après la destruction du Temple, la pratique soit tombée en désuétude. Néanmoins, nous trouvons dans le Talmud que les Sages qui ont vécu après la destruction du Temple ont continué à compter le ômer (Men. 66a) et cela a été la pratique parmi les Juifs jusqu’à nos jours. Maïmonide va jusqu’à statuer que le devoir de compter vaut, même de nos jours, pour ordonnance biblique (Hil. Temidin ou-moussafin 7:22.) mais la majorité des maîtres médiévaux considèrent que l’ordonnance est d’ordre rabbinique seulement. Selon ce dernier point de vue, cependant, la bénédiction récitée avant de compter est bien : « Béni soit-tu… qui nous a sanctifiés par tes commandements et nous a donné l’ordre de compter le ômer. » De la même manière, cette forme de bénédiction est récitée dans l’accomplissement d’autres devoirs religieux d’origine purement rabbinique, tels que l’allumage des lumières de Hanoucca ou la lecture de la Meguila. On voit ici que la tradition juive vivante telle qu’exprimée dans la législation rabbinique est considérée comme une forme de révélation (cf. TB, Chabbat 23a).

Les autorités médiévales ont débattu de la question de savoir si l’obligation consiste à compter 49 jours ou à compter chaque jour des 49, c’est-à-dire s’il y a une seule mitsva pour compter 49 jours ou une mitsva distincte chaque jour, la différence pratique étant de savoir si celui qui a oublié de compter sur un certain jour est obligé de compter les autres jours. Il semblerait du fait qu’une bénédiction est récitée chaque jour que ce dernier point de vue est adopté. Mais la décision adoptée dans le Choulhan âroukh est que si l’on a oublié de compter un jour et rompu la chaîne, il faut néanmoins compter les autres jours mais sans plus réciter la bénédiction (Orah Haïm 489:8).

Diverses interprétations ont été données à cette obligation. La plupart d’entre eux prennent pour thème la tradition rabbinique selon laquelle la Pentecôte est l’anniversaire de la Révélation du Sinaï. Maïmonide, par exemple, écrit : « Afin de souligner l’importance de ce jour (Pentecôte), nous comptons les jours qui passent depuis la fête précédente, tout comme celui qui attend fébrilement de revoir son ami le plus intime à une certaine date et compte les jours et même les heures. C’est la raison pour laquelle nous comptons les jours qui s’écoulent depuis l’offrande du ômer, entre la date du départ de l’Égypte et celle du don de la Loi » (Guide 3:43). Les kabbalistes développent le même thème, mais avec l’imagerie érotique, plus audacieuse, prisée par les mystiques. La parabole est celui d’une femme aimante comptant patiemment les jours de sa purification (Lv 15,28) et désirant ardemment être réunie avec son mari.

Une conception kabbalistique apparentée trouve son expression, principalement à la suite de l’influence hassidique, dans une prière mystique récitée dans de nombreuses synagogues dans laquelle Le comptage (sefira) est associé à la doctrine des sefirot – les paliers de l’émanation divine – qui jouent un rôle de premier plan dans la pensée kabbalistique. Dans cette prière, en préparation à la fête de la Tora, l’homme doit redevenir à l’écoute du monde spirituel par un repentir sincère pour ses péchés, qui ont provoqué une rupture, pour ainsi dire, dans la transmission de la lumière divine. Ainsi, chacune des 7 semaines est attribuée aux 7 sefirot de l’amour, de la puissance, de la beauté, de l’endurance, de la majesté, de la fondation et de la souveraineté, et chaque jour de la semaine à l’un des sept, c’est-à-dire le premier jour à « l’amour de l’amour », le second au « pouvoir de l’amour » et ainsi de suite. L’adorateur pieux supplie Dieu de lui pardonner sa transgression par laquelle il a « terni les sefirot » et de purifier son âme des scories spirituelles. À la suite de cette introspection et des mémorations nostalgiques de l’époque du Temple suscitées par les prières, la période de la Sefira est devenue une période de solennité. 

Il est par ailleurs d’usage de considérer cette période comme une période de deuil, aucun mariage n’étant célébré, et certaines manifestations de deuil étant prescrites dans la Loi juive. La raison traditionnelle en est que 24000 disciples du grand Rabbi Akiba sont morts d’une épidémie durant cette période (Yebamot 62b, Choulhan âroukh, OH 493:1), et, selon les historiens modernes, en répression de la révolte contre Rome.

Pour certains, il semble incongru de pleurer des événements, aussi tristes soient-ils, qui se sont produits il y a si longtemps. Cela me fait penser à cette histoire savoureuse du Juif qui se donne trois raisons de ne pas jeûner pour le « jeûne de Guedalia ». Tout d’abord, a-t-il dit, je ne jeûne pas même à Kippour ! Deuxièmement, si Guedalia n’avait pas été tué, il n’aurait guère été en vie aujourd’hui. Et enfin : « Si j’avais été tué, Guedalia aurait-il jeûné pour moi ? » À mon sens, le manque d’érudition à notre époque et l’ignorance généralisée des choses juives parmi nous font qu’il est impératif pour nous de consacrer au moins une partie de l’année juive à un examen minutieux de notre positionnement, afin qu’un effort sincère soit fait pour remédier aux carences. Et quel meilleur moment pour cela que les jours de la Sefira ?

Le génie du judaïsme, cependant, ne nous autorise pas de nous abandonner à la morosité. Le trente-troisième jour de l’Ômer est célébré comme une fête mineure – Lag ba-ômer – soit parce qu’il est dit que les disciples ne sont pas morts ce jour-là, soit parce que c’est l’anniversaire, selon le Zohar, de la mort du mystique du IIe siècle, Rabbi Siméon ben Yohai ; le retour de son âme à Dieu étant considéré comme une cause de réjouissance. De nos jours, par une heureuse coïncidence, le Jour de l’Indépendance d’Israël tombe pendant la Sefira, un symbole approprié du deuil du Juif transformé en joie et en joie. Un certain nombre de rabbins israéliens, inspirés par le formidable événement de l’édification de l’État d’Israël, permettent ce jour-là un assouplissement des lois traditionnelles du deuil pour commémorer ce grand événement.

Rabbi Louis Jacobs

Archives de Rabbi Jacobs qui a été publié à l’origine dans le Jewish Monthly 6:2 (1952), p. 67-70

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