Par le rabbin Josh Weiner
Pendant l’office du matin à la synagogue, nous chantons souvent le « Cantique de la mer », qui est au cœur de la paracha de cette semaine. Mais si l’on compare le texte tel qu’il apparaît dans le livre de prières à celui de la Torah, on remarque une différence importante. Dans le sidour, le cantique s’achève sur les mots : « Dieu régnera à jamais » [parfois un verset plus loin] puis l’on passe à des versets prophétiques qui évoquent la fin des temps. Dans la Torah, en revanche, le récit n’est pas encore achevé: deux versets essentiels chantés par Myriam prolongent encore le cantique.
וַתִּקַּח֩ מִרְיָ֨ם הַנְּבִיאָ֜ה אֲח֧וֹת אַהֲרֹ֛ן אֶת־הַתֹּ֖ף בְּיָדָ֑הּ וַתֵּצֶ֤אןָ כׇֽל־הַנָּשִׁים֙ אַחֲרֶ֔יהָ בְּתֻפִּ֖ים וּבִמְחֹלֹֽת׃ וַתַּ֥עַן לָהֶ֖ם מִרְיָ֑ם שִׁ֤ירוּ לַֽ—יהֹוָה֙ כִּֽי־גָאֹ֣ה גָּאָ֔ה ס֥וּס וְרֹכְב֖וֹ רָמָ֥ה בַיָּֽם׃
Miryam, la prophétesse, sœur d’Aaron, prit en main un tambourin et toutes les femmes la suivirent avec des tambourins et des instruments de danse. Et Miryam leur fit répéter: “Chantez l’Éternel, il est souverainement grand; coursier et cavalier, il les a lancés dans la mer…” (Exode 15:20-21)
C’est un texte énigmatique, et il c’est dommage qu’il soit laissé de côté dans la récitation principale des prières, car j’ai le sentiment qu’il appartient pleinement au cantique. Quand on le lit, plusieurs questions surgissent : pourquoi Myriam est-elle appelée ici “prophétesse”, et pas ailleurs ? D’où sortent soudain ces instruments, alors qu’elles n’avaient même pas eu le temps de laisser lever leur pâte ? Et puis ce chant nous semble familier : on remarque qu’il reprend presque mot pour mot le premier verset du cantique attribué à Moïse. Pourquoi Myriam répète-t-elle ce chant ?
Comme souvent, les commentateurs à la fois éclairent et compliquent le récit. Rachi voit dans ces instruments un signe de foi en l’avenir.
מֻבְטָחוֹת הָיוּ צַדְקָנִיּוֹת שֶׁבַּדּוֹר שֶׁהַקָּבָּ”ה עוֹשֶׂה לָהֶם נִסִּים וְהוֹצִיאוּ תֻפִּים מִמִּצְרַיִם
Les femmes justes de cette génération avaient la certitude que Dieu accomplirait pour elles des miracles, et c’est pourquoi elles avaient emporté des tambourins en sortant d’Égypte. (Rachi sur 15,20)
Les femmes [et Rachi insiste : les femmes précisément ; dans des versions plus anciennes de cette tradition, comme la Mekhilta, le texte est au masculin] sont sorties de l’esclavage en sachant qu’il leur faudrait célébrer. Elles ne savaient ni comment, ni pourquoi, ni quand ; elles savaient seulement que cela arriverait. Je n’ai pas envie de les réduire à une piété naïve, ni comme celles qui feraient des « sauts de foi » en dépit de ce qu’elles avaient sous les yeux. Je les imagine sachant, comme tous les autres, que le chemin serait difficile et que tout pouvait arriver ; mais au cœur de ce réalisme, et sans le contredire, elles savaient aussi qu’il pourrait y avoir des moments de joie et de célébration. Les tambourins et les instruments étaient une manifestation physique de cette confiance.
Peut-être cette vision d’un avenir possible est-elle liée à la dimension prophétique mentionnée ici. Rabbi Chlomo Ephraim Luntschitz, à Prague, au XVIᵉ siècle, écrit que non seulement Myriam, mais toutes les femmes ont accédé à la prophétie au moment de la traversée de la mer.
ותקח מרים הנביאה וגו’ – עכשיו נעשית נביאה כי במעמד זה זכו גם הנשים לראות פני השכינה עד שאמרו כולם זה אלי, כארז”ל (מכילתא בשלח פר’ ג) ראתה שפחה על הים כו’, לכך נאמר ותצאן כל הנשים אחריה, כי הנבואה התחילה במרים וכל הנשים יצאו בעקבותיה במעמד זה כי כולם זכו לנבואה, ולפי שאין השכינה שורה כ”א מתוך שמחה והנשים יש להם צער לידה ע”כ לקחה את התוף בידה ותצאן כל הנשים אחריה בתופים ובמחולות כדי שתחול עליהם רוח הקודש מתוך שמחה
« Et Myriam la prophétesse prit… » — C’est alors qu’elle devint prophétesse, car lors de cet événement, les femmes elles aussi eurent le mérite de voir la Présence divine, au point que tous purent dire : « Voici mon Dieu !» …
C’est pour cette raison qu’il est dit : « Et toutes les femmes sortirent à sa suite » : la prophétie débuta avec Myriam, et toutes les femmes la suivirent en ce moment unique, car toutes accédèrent alors à la prophétie. Et puisque la Présence divine ne réside que dans la joie, [tandis que les femmes portent aussi la mémoire de la douleur de l’enfantement], Myriam prit donc le tambourin en sa main ; toutes les femmes sortirent derrière elle avec des tambourins et des danses, afin que l’esprit de sainteté repose sur elles dans la joie. (Kli Yakar)
La prophétie s’est déployée par étapes. Si l’on met en regard ces deux commentaires, elle commence en Égypte, chez celles et ceux qui s’accrochaient à la conviction qu’ils seraient libérés et qu’ils célébreraient. Elle grandit lorsque Myriam encourage tout le peuple à chanter, à reconnaître la présence de Dieu dans les événements historiques qu’ils sont en train de vivre. Et le chant lui-même suscite, prolonge cet état d’élan et d’exaltation — une prophétie non pas tournée vers demain, mais ancrée dans l’instant.
[Presque par hasard, à la bibliothèque municipale, je suis tombé sur une anthologie intitulée Écrits de femmes de la Mésopotamie ancienne. J’ai découvert avec surprise que , si l’écriture semble être apparue de manière indépendante en Égypte, en Chine, en Mésoamérique et en Mésopotamie, c’est uniquement dans cette dernière région que nous disposons de témoignages claires et abondantes de femmes lettrées. L’ouvrage rassemble des centaines de textes de femmes : poèmes, prières, écrits savants ou comptables, lettres personnelles et politiques. Et je me suis demandé si leurs voisines, les femmes israélites, leur ressemblaient : et si oui, qu’écrivaient-elles ? Et si non, pourquoi pas ? Un chapitre du livre, consacré aux prophéties et aux oracles féminins, m’a particulièrement fasciné. Là, du moins, les parallèles bibliques sont évidents : Myriam, Déborah, Houlda, la femme d’Isaïe, et d’autres encore. Il y aurait beaucoup à explorer sur ce sujet, mais je le laisse de côté pour le moment.]
Il existe une autre manière de comprendre ici le rôle prophétique de Myriam. Revenons à cette répétition apparente du « Cantique de la mer », ou du moins de son premier verset. Car il y a aussi une différence décisive. Myriam commence le chant par le mot chirou, un impératif — « Chantez pour Adonaï, car Il a triomphé ». Dans la version de Moïse, le verbe achira est à la première personne du singulier : « Je chanterai pour Adonaï, car Il a triomphé ». Alors, qui répond à qui, au juste ? Le texte introduit le chant en disant que Myriam leur répondit ( וַתַּ֥עַן לָהֶ֖ם מִרְיָ֑ם ), et ce premier verbe peut se lire comme “répondre”, mais aussi comme “faire répondre”. Je crois que vous voyez l’idée.
Certains chercheurs et rabbins proposent même une inversion de la chronologie : ce serait Myriam qui aurait fait répondre — non pas seulement les femmes, mais les hommes, ou bien tout le peuple ensemble. En cet instant, c’est elle qui est la guide, plus encore que son frère Moïse. Le peuple entier est submergé par un tourbillon d’émotions : soulagement, joie, épuisement, peur, colère, vengeance, espérance, gratitude. Myriam la prophétesse leur donne alors un ordre simple pour libérer ces émotions — chirou, chantez.
[Aujourd’hui, nous avons entendu la bat mitsva, Golda-Lou, partager des paroles inspirées par Myriam. Tu as dit qu’elle était celle « qui savait transformer l’amertume (mar) en mer porteuse de vie (yam), les épreuves en croissance, et les défis en occasions d’agir avec justice et avec sagesse ». Si tu parviens à être à la hauteur de ces mots, alors la prophétie de Myriam continue de vivre aujourd’hui.]
Chabbat chalom !