Mais pas nous
Cette semaine, nous commençons un nouveau livre de la Torah : Bamidbar, ou « Nombres » en français. Il s’ouvre, sans surprise, sur une liste de noms et de chiffres concernant tous les hommes âgés de vingt ans et plus dans chaque tribu. On ne comprend pas complètement pourquoi ce recensement est fait de cette façon, surtout à la lumière d’un ancien tabou juif autour du fait de compter et d’être compté.
La Torah décrit ceux qui furent recensés par l’expression כל יוצא צבא בישראל, que Rachi semble comprendre littéralement comme désignant les hommes en âge de combattre aptes à se joindre à l’armée. Le Ramban, en revanche, n’est pas d’accord et explique que le mot tsava est ici une expression figurée désignant une multitude : le simple fait d’être nombreux constitue déjà, en soi, un accomplissement, sans qu’il soit nécessaire d’être nombreux pour un objectif particulier. Nous retrouvons aussi cette idée plus loin dans la paracha, avec la description de la formation des tribus lorsqu’elles avancent dans le désert. À première vue, ces images militaires donnent l’impression d’une armée en marche vers l’invasion. Mais on peut aussi les voir non pas comme des soldats de combat, mais plutôt comme les gardes royaux devant le Buckingham Palace à Londres, avec leurs règles strictes et leurs chapeaux extravagants, dont la présence honore le roi sans qu’ils aient une véritable fonction militaire.
Une autre commémoration a également lieu cette semaine. À l’été 1096, des croisés traversant la vallée du Rhin retournèrent leur ferveur religieuse contre les communautés juives, qu’ils considéraient comme des « non-croyants » bien plus proches que les musulmans lointains que le pape les avait encouragés à attaquer. Les Juifs des villes de Spire, Worms, Mayence, Metz et Cologne furent massacrés ; beaucoup furent tués, convertis de force, dépouillés ou expulsés. Plusieurs récits de ces massacres nous sont parvenus par les survivants des communautés juives, certains en prose, d’autres en poésie, et dans nombre de ces textes, les événements sont liés émotionnellement à la période du compte du Omer, et plus particulièrement à Chavouot. L’un de ces poèmes liturgiques est connu sous le nom de « Av Harahamim ». Ici à Paris, on le connaît moins, car il n’est pas récité dans les communautés séfarades. Mais ceux qui ont grandi dans les synagogues en Alsace le reconnaîtront sans doute. Certains Ashkénazes le récitent presque chaque chabbat, tandis que d’autres ont l’usage de le dire seulement le chabbat précédant Ticha beAv, période de deuil, ainsi que cette semaine, le chabbat précédant Chavouot, lorsque les massacres eurent lieu.
אַב הָרַחֲמִים שׁוכֵן מְרומִים. בְּרַחֲמָיו הָעֲצוּמִים הוּא יִפְקד בְּרַחֲמִים הַחֲסִידִים וְהַיְשָׁרִים וְהַתְּמִימִים. קְהִלּות הַקּדֶשׁ שֶׁמָּסְרוּ נַפְשָׁם עַל קְדֻשַּׁת הַשֵּׁם. הַנֶּאֱהָבִים וְהַנְּעִימִים בְּחַיֵּיהֶם וּבְמותָם לא נִפְרָדוּ. מִנְּשָׁרִים קַלּוּ מֵאֲרָיות גָּבֵרוּ לַעֲשות רְצון קונָם וְחֵפֶץ צוּרָם. יִזְכְּרֵם אֱלהֵינוּ לְטובָה עִם שְׁאָר צַדִּיקֵי עולָם. וְיִקום נִקְמַת דַּם עֲבָדָיו הַשָּׁפוּךְ. כַּכָּתוּב בְּתורַת משֶׁה אִישׁ הָאֱלהִים. הַרְנִינוּ גויִם עַמּו כִּי דַם עֲבָדָיו יִקּום וְנָקָם יָשִׁיב לְצָרָיו וְכִפֶּר אַדְמָתו עַמּו: וְעַל יְדֵי עֲבָדֶיךָ הַנְּבִיאִים כָּתוּב לֵאמר. וְנִקֵּיתִי דָּמָם לא נִקֵּיתִי וה’ שׁכֵן בְּצִיּון: וּבְכִתְבֵי הַקּדֶשׁ נֶאֱמַר לָמָּה יאמְרוּ הַגּויִם אַיֵּה אֱלהֵיהֶם. יִוָּדַע בַּגּויִם לְעֵינֵינוּ נִקְמַת דַּם עֲבָדֶיךָ הַשָּׁפוּךְ: וְאומֵר, כִּי דרֵשׁ דָּמִים אותָם זָכָר לא שָׁכַח צַעֲקַת עֲנָוִים: וְאומֵר, יָדִין בַּגּויִם מָלֵא גְוִיּות מָחַץ ראשׁ עַל אֶרֶץ רַבָּה. מִנַּחַל בַּדֶּרֶךְ יִשְׁתֶּה עַל כֵּן יָרִים ראשׁ
Que le Père plein de miséricorde, qui siège dans les hauteurs célestes, se souvienne avec compassion, dans Son immense miséricorde, des pieux, des justes et des intègres — des saintes communautés qui ont donné leur vie pour la sanctification du Nom divin. Ils furent aimés et précieux durant leur vie, et même dans leur mort ils ne furent pas séparés de Lui ; plus rapides que les aigles, plus forts que les lions, ils accomplirent la volonté de leur Créateur et le désir de leur Rocher. Que notre Dieu se souvienne d’eux favorablement avec les autres justes du monde, et qu’Il venge le sang de Ses serviteurs qui a été versé, comme il est écrit dans la Torah de Moïse, homme de Dieu : « Nations, chantez les louanges de Son peuple, car Il vengera le sang de Ses serviteurs, exercera Sa vengeance contre Ses ennemis et réconciliera Sa terre avec Son peuple. » Et par Tes serviteurs les prophètes, il est écrit : « Je purifierai les nations de leurs fautes, mais le sang juif versé, Je ne le laisserai pas impuni ; et l’Éternel réside à Sion. » Et dans les Écrits saints, il est dit : « Pourquoi les nations diraient-elles : “Où est leur Dieu ?” Que soit connue parmi les nations, sous nos yeux, la vengeance du sang de Tes serviteurs qui a été versé. » Et il est encore dit : « Celui qui réclame le sang versé se souvient d’eux ; Il n’oublie pas le cri des humbles. » Et encore : « Il exercera Son jugement parmi les nations ; elles seront remplies de cadavres. Il écrasera des têtes sur une vaste étendue ; Il boira au torrent en chemin, c’est pourquoi Israël relèvera la tête. »
Nous voyons clairement que cette prière se divise en deux parties : la première demande à Dieu de se souvenir de ceux qui ont été tués, la seconde demande à Dieu de se venger de ceux qui ont commis ces actes ; elle Lui rappelle, en quelque sorte, qu’Il est un Dieu de vengeance. Comme beaucoup de prières dans notre tradition, la musique et le rythme ont fini par acquérir une vie propre, et cette prière est murmurée ou chantée dans les communautés ashkénazes du monde entier sans que l’on réfléchisse toujours au sens des mots. Mais aujourd’hui, en l’écoutant attentivement, je crois qu’il nous faut nous demander ce qui est réellement demandé ici.
C’est une question bien actuelle. Un article fut publié à Jérusalem il y a environ deux ans, appelant les synagogues à cesser de réciter cette prière le chabbat. Selon lui, il s’agissait d’un texte dangereux dans le climat actuel : des réservistes en permission après les combats à Gaza venaient aux offices de chabbat, entendaient cet appel à la vengeance, puis retournaient sur le terrain avec ces paroles résonnant encore en eux, avec le risque d’influencer leurs choix moraux. Certes, ce n’est pas le seul texte de notre tradition à employer ce langage de vengeance ; on en retrouve l’écho dans l’histoire de Pourim, dans le Cantique de la Mer, et ailleurs encore. Mais c’est ce piyout en particulier qui retint son attention. Peut-être est-ce la proximité immédiate entre le deuil de la tragédie et l’appel à la vengeance qui le rend plus difficile encore que d’autres textes, plus éloignés de nous.
Lorsque j’ai lu pour la première fois cet appel à bannir la prière, plusieurs réflexions me sont venues, même si nous ne la récitons pas ici. Tout d’abord, j’ai été heureux qu’une telle réflexion ait lieu. Une grande partie de la vie rituelle à la synagogue se déroule malheureusement de manière automatique et sans véritable attention ; alors poser consciemment de telles questions — « pourquoi dis-je ce que je dis ? » — constitue toujours un progrès bienvenu. Cela m’a également rappelé une discussion semblable : un colloque de spécialistes de la Bible consacré à un verset violent du Psaume 137, magnifique texte composé par les exilés de Babylone, qui contient les versets que nous chantons sous la houppa : « Si je t’oublie, Jérusalem… » Mais le psaume se termine par un appel effrayant à la vengeance :
אַשְׁרֵי שֶׁיֹּאחֵז וְנִפֵּץ אֶת עֹלָלַיִךְ אֶל הַסָּלַע
Heureux celui qui saisira tes nourrissons pour les écraser contre le rocher ! (Psaume 137:9)
Le colloque évoquait différentes réactions et différentes manières de lire — ou d’écarter — ce texte. Celle qui m’a le plus parlé considérait ces textes comme une forme de catharsis face à des expériences traumatiques, lesquelles suscitent souvent un désir très humain de justice et de rétribution. Ce désir peut légitimement s’exprimer dans la poésie, alors qu’il devient illégitime dans la prose ou dans la loi. Nous pouvons comprendre que ceux qui furent emmenés en captivité à Babylone, ou les survivants des croisades, aient appelé Dieu à la vengeance — tout comme nous entendons aujourd’hui un langage semblable dans la bouche de familles endeuillées en Israël. Ces prières expriment la douleur et le deuil, et même près de mille ans après les croisades, elles trouvent encore un écho dans les communautés juives d’aujourd’hui. Ce qui devient dangereux, c’est lorsque l’on confond la poésie avec la prose, ou lorsque l’on s’imagine être soi-même celui qui doit répondre à ces prières, plutôt que Dieu.
Mais avant de conclure, je voudrais me mettre moi-même au défi. J’ai dit que certaines choses doivent demeurer dans le domaine de la poésie et de la prière, sans nécessairement être traduites en actes par nous-mêmes. Pourquoi donc une prière appelant à la vengeance, naît d’un traumatisme, devrait-elle rester hors des mains de l’homme, alors que lorsque nous prions Dieu pour la miséricorde, la générosité ou le souci des autres, nous [les rabbins] affirmons volontiers que l’homme est créé à l’image de Dieu précisément pour mettre ces valeurs en pratique ?
Il existe plusieurs midrachim qui disent, en substance : de même que Dieu est miséricordieux, toi aussi sois miséricordieux ; de même que Dieu visite les malades, toi aussi visite les malades, etc. (cf. Sifra, Chabbat 133b, Rambam MT Déot 1:6). Mais à ma connaissance — et je continuerai à chercher — nous ne possédons pas, dans notre tradition orale, de sources nous disant d’être vengeurs comme Dieu est un Dieu de vengeance, d’être jaloux comme Dieu est jaloux, ou d’être un Homme de guerre à l’image de Dieu. Dans la littérature halakhique, il existe des lois de tsédaka et des lois de visite aux malades, mais pas de lois de vengeance. Tout semble indiquer qu’il y a là un choix conscient de reléguer ces possibilités dans le domaine de la prière, et de les y maintenir.
Que nos prières d’espérance, de joie et de fierté se mêlent à celles de la perte et du deuil, et que ce chabbat et Chavouot nous apportent la consolation et la sérénité auxquelles nous aspirons.
Chabbat chalom !
