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A la mémoire de nos mères

Par Sybille Blumenfeld à l'occasion de la pose d'une feuille à la mémoire de sa mère et de celle de Samuel Blumenfeld sur l’Etz Haim d’Adath Shalom.

Elles ne se sont jamais rencontrées avant d’être réunies sur cette feuille de l’arbre de vie d’Adath Shalom, mais elles ont eu des parcours parallèles.

Anna Waisman est née en 1928 à Strasbourg.

Sarah Lerner est née en 1932 à Paris.

Les parents d’Anna étaient tous deux des juifs polonais, arrivés en France dans les années 20. Ils étaient issus de familles religieuses, un ancêtre était rabbin à Radom, mais leur religion à eux c’était la culture qu’ils transmettaient à leur deux filles ; ils se seraient rencontrés à Berlin à un concert du Caruso. Chil Waisman avait une entreprise de peinture.

Les parents de Sarah, étaient également juifs polonais issus de milieux hassidiques, notamment le Gueren Rebe, rabbi de Gour. Ils étaient arrivés dans la fin des années 20 à Paris, après un passage par la Palestine pour Moïse, quitté car le pays n’avait pas opté pour le Yiddish comme langue nationale. Leur religion à tous deux étaient le Yiddish et le communisme fervent, qu’ils ont transmis à leur fille unique. Ils se sont rencontrés dans les jeunesses communistes, la Kultur Ligue, et Moïse était imprimeur de la Naïe Presse. Il était surnommé Drucker, l’imprimeur.

Anna a eu une enfance heureuse avant-guerre, elle étudiait le piano, et la danse au Conservatoire.

Sarah vivait dans un milieu politisé qui a suivi l’accession d’Hitler au pouvoir en 1933, et Moïse n’a pas voulu faire de 2ème enfant, dans un monde menacé par le nazisme, au grand désespoir de Hava qui adorait les enfants.

La guerre mis fin à la tranquillité des deux filles, Anna dû fuir à Périgueux avec sa sœur et ses deux parents, car Strasbourg fut annexé par le 3ème Reich.

Moïse Lerner a été soldat pendant la drôle de guerre, puis fait prisonnier, il ne s’est pas déclaré comme juif et a survécu dans les différents camps sans se faire repérer. Il se sauvait régulièrement et a terminé la guerre dans le camps des durs, Rava Ruska, en Pologne, surnommé le camps de la goutte d’eau. 

Hava est devenue résistante dans les FTP MOI, et son rôle était de prévenir les familles du danger, et de les convaincre de cacher leurs enfants dans des familles en province. 

Sarah a ainsi fait plusieurs familles où elle a été battue, exploitée dans des fermes, menacée parfois de dénonciation aux allemands…

En 1945 la famille Waisman revient à Strasbourg et Anna se fait embaucher à 16 ans comme danseuse à l’Opéra de Strasbourg, sans avoir passé le bac.

Sarah retrouve ses deux parents à Paris, son père est mutique après ce qu’il a vécu, la scolarité de Sarah, perturbée par ses tribulations pendant la guerre, reprend tant bien que mal. 

Anna fait une carrière fulgurante de danseuse, devient vedette des ballets d’Amérique latine, puis elle se blesse et se réinvente sculptrice.

Elle passe de la lumière de la scène à l’ombre de l’atelier solitaire, tout en poursuivant sa vocation de sculptrice de lettres hébraïques, et ce jusqu’à son dernier souffle.

Sarah ne termine pas une licence d’histoire ancienne et devient institutrice, puis professeur de français et histoire, PEGC, au mérite. Elle se réalise dans ce métier où elle donnera le goût de la littérature à des générations d’élèves marqués par son enseignement. Elle enseignera quelques années à Ozar Hatora et poussera ses élèves vers la culture, en dehors du Kodech. Mais elle se rêvait journaliste, écrivain, et elle n’osera jamais se lancer.

Anna se marie tard après la danse, et a un fils unique, Samuel, qu’elle déclare être sa plus belle sculpture. Elle assumera son éducation pratiquement seule, et lui donnera le goût de la culture également, puisqu’il est le journaliste cinéma que vous connaissez.

Sarah ne se marie pas. Elle est brisée par la guerre, et décide toutefois de se réaliser comme mère célibataire volontaire, en choisissant un père juif pour sa fille unique que je suis. Inutile de vous dire que cette excellente pédagogue m’a transmis beaucoup de choses, le goût des études, de la culture, le sens de l’histoire et de l’engagement. Pour rendre justice aux Lerner, ils ont cessé d’être communistes en 1956 avec l’invasion de Budapest.

J’aurai une première vie professionnelle structurée et sérieuse comme Directrice Financière, avant de me tourner vers les arts moi aussi, en représentant Anna Waisman.

Le compagnon que je me suis choisi a fait la carrière dont rêvait ma mère Sarah.

J’ai rencontré Anna quelques mois avant sa mort brutale d’une tumeur au cerveau en 1995.

Je n’ai pas eu le temps de lui présenter Sarah, et jusqu’à aujourd’hui je me demande comment se serait passé la rencontre de ces deux divas qui avaient toutes deux quelque chose de Sarah Bernhardt. 

Elles avaient beaucoup en commun, et elles étaient deux mères courage.

Anna n’a pas connu ses deux petits-enfants, mais elle les a évoqués dans ses dernières pensées à l’hôpital quand nous lui avons annoncé notre futur mariage. Elle m’a demandé si nous aurions plusieurs enfants et s’ils auraient les yeux bleus comme c’est la cas pour David et Judith. Elle nous a quitté un mois après cette évocation le 1er juillet 1995.

Sarah a peu connu ses petits-enfants, car elle était devenue très fragile physiquement et surtout psychologiquement, ce qui m’a conduit à élever nos enfants loin de sa compagnie. Nous lui avons toutefois rendus visite tous les 4 en juin 2006 dans sa maison de retraite, David qui avait 8 ans lui a joué de l’alto, et Judith qui avait 6 ans a vu sa grand-mère pour la première fois. Elle avait l’habitude de dire, j’ai deux grand-mères, l’une est au ciel, l’autre est à l’hôpital…

Sarah est également décédée brutalement d’une crise cardiaque le 1er juillet 2006, le même jour qu’Anna Waisman.

Ces deux femmes ultra-sensibles et très intelligentes seraient fières des petits enfants qu’elles ont laissés derrière elles, et qui ont reçu en héritage bien plus que de l’argent, une généalogie très riche et résiliente.

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