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Houkat: apprivoiser la mort

Par Hélène Hannah Defossez

« C’est là que Myriam mourut et fut enterrée » 

A-t-on déjà vu élégie plus courte pour un personnage si important? 

La mort de Myriam, dans la paracha Houkat, m’a toujours intriguée… La Torah semble passer très vite sur l’événement. Pas de discours de son frère Moïse (qui ne serait pas vivant sans elle!), pas de lamentation collective comme pour Aaron. Nous parlons pourtant d’une femme qui, avec ses deux frères, a porté le peuple d’Israël pendant quarante ans dans le désert et d’une des sept prophétesses mentionnées par le Talmud. 

Mais, au verset suivant, la Torah ajoute comme si c’était la suite logique: 

« Et il n’y avait plus d’eau pour l’assemblée. » (Nbr 20,2)

Les Sages font immédiatement le lien. La Guémara (Taanit 9a) enseigne que trois grands dons ont accompagné Israël dans le désert grâce à trois personnes : la manne grâce à Moïse, les nuées protectrices grâce à Aaron et le puits grâce à Myriam. Sans Moïse, le peuple n’aurait pas eu de nourriture ; sans Aaron, il n’aurait pas bénéficié de la protection des nuées ; sans Myriam, il n’aurait tout simplement pas eu d’eau.

Rabbenou Bahya précise que ce puits miraculeux était la récompense d’un geste presque oublié: petite fille, Myriam était restée au bord du Nil pour veiller sur son petit frère dans son panier. Parce qu’elle avait pris soin de la vie d’un enfant, Dieu lui confia la mission de prendre soin de la vie de tout un peuple.

Mais le plus bouleversant est la conclusion de ce commentaire: «Dieu l’avait récompensée de cette bonté en faisant d’elle la pourvoyeuse d’eau pour le peuple de Moïse. Le peuple n’en avait pris conscience qu’après la mort de Miriam, lorsque le puits cessa de fonctionner. »

Ils avaient bu de cette eau pendant quarante ans sans réellement mesurer d’où elle venait. Il a fallu que le puits s’assèche pour qu’ils comprennent enfin ce qu’ils avaient perdu.

C’est une banalité mais je crois que, souvent, nous sommes tous un peu comme ces Hébreux…

Nous nous habituons aux personnes qui rendent notre vie possible. Nous nous habituons aux gestes quotidiens, aux présences discrètes, à ceux qui prennent soin de nous sans bruit. Et tant que le puits coule, nous ne pensons pas au puits.

C’est sans doute une des raisons pour lesquelles on nous demande de réciter une bénédiction avant un geste aussi anodin que de boire de l’eau. Parce que la gratitude n’est pas un sentiment spontané. Nous avons tendance à prendre notre monde pour acquis et les bénédictions nous obligent à nous arrêter avant que le puits ne s’assèche. Elles nous apprennent à reconnaître le cadeau pendant qu’il est encore entre nos mains.

Je suis frappée chaque fois de voir à quel point la question de la mort habite la paracha Houkat, il n’y a pas que celle de Myriam il y a aussi celle d’Aaron et bien sur le fameux passage de la vache rousse dont les cendres purifient ceux qui ont été en contact avec la mort.

Le rapport que l’on a à la mort dit beaucoup sur celui que l’on a avec la vie. Et, de ce point de vue là, je crois qu’une des choses qui me rendent le plus fière d’être juive, ce sont les rites du deuil. 

J’ai vu des personnes que j’aimais mourir. J’ai assisté à des enterrements, à des Kaddish qui m’ont fait pleurer, ici dans cette salle. J’ai eu également l’honneur de chanter pour des enterrements… Par un concours de circonstances étranges, j’ai même une fois fait partie d’une hevra kaddisha et appris un peu plus en profondeur les rituels de la tohara, la purification du corps. Ce qui m’a le plus impressionné dans cette expérience, c’est la façon dont on s’adresse au défunt comme si il nous entendait, il y a quelque chose qui est presque de l’ordre de la négation de la mort, comme si on lui riait au nez, comme si elle n’était pas grand chose et surtout, de se tenir dans un recoin que je qualifierai d’« extrême » de cette mission de sanctification de la vie, sanctification de la vie au delà d’elle-même, un respect profond pour ce qu’a été une personne humaine. 

Le judaïsme créer des rites pour laisser place au chagrin. Puis, peu à peu,  il les reconduit vers la vie. Même le Kaddish, cette prière que nous associons aux morts, ne parle presque pas de la mort mais de la grandeur de Dieu.

Je me dis que si on voulait faire découvrir ce que le judaïsme a de meilleur à une personne qui n’en a jamais entendu parlé, il faudrait lui parler de ces rites là.

Il ne nous aide pas à accepter la mort mais à l’apprivoiser, ce qui me semble très différent. L’apprivoiser ce n’est pas ni la nier ni l’affronter mais en quelque sorte la contourner, comme un animal sauvage dont se fait un ami pour la désarmer. 

Cette idée me rappelle un auteur qui n’a évidemment rien d’un maître de Torah, mais qui m’accompagne depuis longtemps Carlos Castaneda. 

Les divagations psychédéliques  de Castaneda m’ont aussi beaucoup fascinées, en partie parce que ses livres m’avaient été offert par une personne particulièrement chère, mon beau-père, de mémoire bénie. Dans Voyage à Ixtlan, son maître spirituel, Don Juan, répète sans cesse que « la mort est notre compagne éternelle » et même « le seul conseiller véritablement sage que nous ayons ». Il invite son disciple, chaque fois qu’il est perdu, à se tourner vers sa gauche, là où se tient symboliquement la mort, et à lui demander conseil. Car la mort, dit-il, ne ment jamais. Elle nous rappelle que notre temps est limité et nous oblige à distinguer ce qui est essentiel de ce qui est dérisoire.

Je trouve que cette intuition rejoint profondément la sagesse juive. Le souvenir de la mort n’est jamais là pour nous faire désespérer. Elle est là pour nous empêcher de remettre l’amour à demain, la gratitude à plus tard, les paroles importantes à une autre occasion. Il est là pour nous apprendre à bénir pendant que le puits coule encore.

Les Sages disent que Myriam est morte par le « neshika », le baiser de Dieu, comme Moïse et Aaron, même si la Torah reste pudique à son sujet.  J’aime beaucoup cette image. Elle nous donne l’idée (l’utopie?) qu’il existe une manière de quitter ce monde qui n’est pas une défaite, mais un retour.

Chabbat Chalom.

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