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Une très bonne question !

Chabbat ha-gadol 5786

Par le rabbin Josh Weiner

Pessah approche à grands pas. Le monde qui nous entoure est marqué par la violence et l’incertitude —et pourtant, ne passons pas à côté de cette paracha fascinante et de ses descriptions si précises des lois des sacrifices.… En réalité, l’une de ces lois nous rappelle profondément l’expérience de Pessah elle-même. La présence de hamèts, ces produits levés à base de céréales, était interdite dans [presque] tous les sacrifices offerts dans le Tabernacle du désert comme dans le Temple de Jérusalem. Elle était également interdite aux prêtres lorsqu’ils mangeaient les restes de la minha (offrande végétale).

La paracha de la semaine dernière formulait déjà une idée semblable :

כׇּל־הַמִּנְחָ֗ה אֲשֶׁ֤ר תַּקְרִ֙יבוּ֙ לַי—הוה לֹ֥א תֵעָשֶׂ֖ה חָמֵ֑ץ כִּ֤י כׇל־שְׂאֹר֙ וְכׇל־דְּבַ֔שׁ לֹֽא־תַקְטִ֧ירוּ מִמֶּ֛נּוּ אִשֶּׁ֖ה לַֽי—הוה׃

Quelque oblation que vous offriez à l’Éternel, qu’elle ne soit pas fermentée; car nulle espèce de levain ni de miel ne doit fumer, comme combustion, en l’honneur de l’Éternel. (Lévitique 2:11)

Plusieurs interprétations ont été proposées pour expliquer cela. Maïmonide explique que le hamèts et le miel étaient associés à des pratiques idolâtres et qu’ils étaient donc interdits au peuple d’Israël (Guide III:46). D’autres ont avancé des explications plus psychologiques : l’ouvrage espagnol médiéval connu sous le nom de Sefer Ha-Hinoukh (mitsva 117) enseigne que le pain et les aliments qui demandent un long temps de levée vont à l’encontre de l’esprit de promptitude qui doit caractériser ceux qui sont animés d’un désir ardent d’accomplir la volonté de Dieu sans tarder.

Quant au miel, il explique que, de même que se précipiter pour ne manger que des aliments sucrés relève d’une certaine immaturité et n’est pas sain, la présence de cette interdiction dans les sacrifices vient nous apprendre à réfléchir dans nos choix. Ce n’est pas que la douceur ou le plaisir soient mauvais en soi [le Talmud affirme même que si l’encens avait contenu du miel, nul n’aurait pu résister à son parfum envoûtant] mais le chemin pour y accéder a une valeur en lui-même, et que la gloutonnerie finit par en diminuer la saveur.

On pourrait dire la même chose de Pessah. C’est un temps de joie, un yom tov, une expérience profonde et porteuse de sens — et pourtant, se précipiter dans la fête n’est pas souhaitable. On s’y prépare, matériellement, en nettoyant, en cuisinant, en organisant, et aussi intellectuellement. Personne ne se souvient exactement de ce qu’il a appris l’année précédente, et il faut vérifier à nouveau si le quinoa est cachère [oui], ou à quelle heure précise on peut commencer le séder [à la tombée de la nuit, sauf cas particuliers]…

La première loi du Choulhan Aroukh concernant Pessah (OH 429:1) enseigne qu’on doit consacrer trente jours avant la fête à poser des questions sur Pessah. Ce n’est pas seulement parce que les réponses sont importantes, mais aussi parce que le fait même de questionner nous engage dans ce temps sacré que nous construisons, à travers et au-delà de tous les détails.

Poser des questions est bien sûr au cœur du séder de Pessah. Nous avons les quatre questions classiques, le texte du Ma Nichtana imprimé dans la Haggada, mais les sources montrent clairement qu’il s’agit là d’un dernier recours — une manière d’encourager ceux qui, pour une raison ou une autre, ne parviennent pas ou ne souhaitent pas formuler leurs propres questions (OH 473:7). Nous interrogeons, nous racontons, nous échangeons, nous débattons avec affection ; nous sommes parfois des invités réservés ou des hôtes maladroits — mais surtout, nous parlons. L’une des explications de l’expression lehem ‘oni, qui désigne la matsa, ne la comprend pas comme un « pain de misère », mais «pain de la réponse », le pain qui fait parler.

Si, depuis des générations, nous affirmons qu’il est essentiel de poser des questions, aujourd’hui cela devient presque une exigence. Nos enfants grandissent dans un monde où l’information est plus accessible que jamais, mais où les moyens d’y accéder passent presque toujours par des questions, par des formulations précises. Si l’on ne sait pas poser la bonne question, on risque de déformer la réponse.

Les écoles comme les entreprises commencent à comprendre qu’il s’agit là d’une compétence précieuse entre toutes. L’intelligence artificielle peut aujourd’hui prendre en charge la programmation, les études de marché, la rédaction de contenus, la traduction — mais [pour l’instant] il faut encore savoir quoi lui demander et comment. Ceux qui sauront interroger auront un avantage certain. On voit même apparaître ce que certains appellent la promptologie, l’art de formuler la bonne demande, et on peut maintenant devenir une sorte d’ingénieur de la question, un professionnel capable d’obtenir le meilleur des connaissances disponibles. Bien sûr, certaines de ces compétences sont techniques, relevant d’une nouvelle forme de rhétorique. Mais ceux qui iront loin seront ceux qui excellent dans la curiosité — cette qualité profondément humaine, qu’on n’a pas [encore] su fabriquer.

Il est tentant, dans cette perspective, de relire le récit des quatre enfants dans la Haggada : chacun adresse à son père une question différente, et reçoit une réponse différente. Même celui qui ne pose pas de question reçoit une réponse préprogrammée pour l’encourager à entrer, lui aussi, dans le mouvement du questionnement.

Il m’arrive que quelqu’un me pose une question, et que je commence ma réponse par : « c’est une très bonne question ». Mais qu’est-ce qu’une « bonne question » dans le judaïsme ? J’ai commencé à y réfléchir (en refusant d’utiliser l’intelligence artificielle pour l’étude de la Torah !) — et je trouve que c’est, justement, une très bonne question !

Tout le monde sait que les questions et les débats sont l’essence même du Talmud et des autres textes rabbiniques. Ils forment souvent une conversation vibrante à travers les générations, à laquelle nous pouvons ajouter notre propre voix si nous apportons de nouvelles interrogations ou de nouveaux éclairages. Mais toutes les questions ne sont pas encouragées. La michna (Haguiga 2:1) interdit ainsi quatre types de questions : ce qui se trouve au-dessus des cieux, ce qui est en dessous de la terre, ce qui a précédé le monde, et ce qui viendra après. Il existe donc des questions qui peuvent égarer.

Rabbi Yirmiyah est expulsé de la maison d’étude après avoir demandé quel est le statut rituel d’un oiseau ayant un pied à l’intérieur de la limite où il faudrait le renvoyer à son nid, et l’autre à l’extérieur (Bava Batra 23b). Rabbi Paleimou demande où un homme à deux têtes devrait poser ses tefillin, et se voit menacé d’excommunication (Menahot 37a). Aucune de ces questions n’est particulièrement étrange dans l’univers talmudique. J’ai plutôt le sentiment que ce n’est pas tant leur contenu qui les rend « mauvaises », mais leur tonalité. Une question devrait créer une relation d’attention : l’un se soucie suffisamment de la réponse pour la chercher, et l’autre se soucie suffisamment de la question pour y répondre.

Les questions qui naissent de l’orgueil et de la suffisance (du hamèts !) ne participent pas du même projet intellectuel et spirituel que celles qui s’inscrivent dans une quête sincère de vérité, vécue comme un chemin de vie. C’est peut-être là le problème du « fils méchant » dans la Haggada. Sa question n’est pas mauvaise en soi, mais son ton est défiant, et il fait surgir chez le père une réponse dure et violente. Nous savons bien, par exemple, qu’une critique politique peut être formulée comme une attaque destructrice, ou comme un acte de responsabilité et de reconstruction, même si, au fond, les mots prononcés peuvent sembler similaires.

Mais peut-être que les questions les plus essentielles de Pessah ne se jouent ni entre le père et le fils, ni entre l’élève et le maître, mais au cœur même de chacun d’entre nous. Le Netziv, Naftali Tzvi Yehuda Berlin de Volozhyn, en rapprochant deux passages du Talmud, écrit que chaque personne doit se considérer comme si la sortie d’Égypte avait eu lieu uniquement pour elle [Imrei Shefer, p.176]. Dès lors, chacun est appelé à s’interroger : quelle est ma contribution singulière au monde, qui justifierait qu’un tel miracle se produise pour moi ?

On associe peut-être davantage cette démarche à Yom Kippour, mais l’introspection profonde fait pleinement partie du processus de Pessah. Il ne s’agit pas seulement de rechercher et d’éliminer le hamets dans nos maisons et dans nos cuisines, mais aussi de faire place nette dans nos esprits. Là encore, cela passe par des questions exigeantes, honnêtes — mais de bonnes questions : celles qui naissent d’une véritable curiosité et d’une attention sincère à soi-même.

En ce Chabbat Hagadol, je souhaite à chacune et chacun la sagesse et le courage de poser de bonnes questions. Et que Pessah soit, pour nous tous, le commencement d’un monde meilleur.

Chabbat chalom !

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