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Une mauvaise loi

Peine de mort en Israël : une honte pour le peuple juif

Par le rabbin Josh Weiner

Le dernier jour de Pessah, que nous célébrons aujourd’hui, et qui est associé au passage de la mer Rouge par le peuple d’Israël, est la seule fête pendant laquelle la série de psaumes appelée le Hallel n’est pas récitée dans son intégralité. Les commentateurs (Michna Beroura 490:7) donnent deux explications à cette anomalie : l’une est technique, liée aux sacrifices offerts ce jour-là, et la seconde est un midrach bien connu qui indique que ce jour n’est pas entièrement joyeux.

אָמַר רַבִּי יוֹנָתָן: מַאי דִּכְתִיב ״וְלֹא קָרַב זֶה אֶל זֶה כׇּל הַלָּיְלָה״? בְּאוֹתָהּ שָׁעָה בִּקְּשׁוּ מַלְאֲכֵי הַשָּׁרֵת לוֹמַר שִׁירָה לִפְנֵי הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא. אָמַר לָהֶן הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: מַעֲשֵׂה יָדַי טוֹבְעִין בַּיָּם וְאַתֶּם אוֹמְרִים שִׁירָה לְפָנַי

À ce moment-là, les anges au service divin voulurent entonner un chant devant le Saint, béni soit-Il. Le Saint, béni soit-Il, leur dit : « L’œuvre de mes mains (les Égyptiens) se noie dans la mer, et vous entonnez un chant devant Moi ? » (Sanhedrin 39b)

Lorsque nous rencontrons ce midrach et que nous le considérons non pas comme un fait historique mais comme un enseignement, nous devons nous demander à qui nous sommes censés nous identifier — au peuple d’Israël, qui entonnait un chant de joie, ou bien aux anges, qui ne chantaient pas. Je pense que la réponse est les deux : sur le moment, être sauvé de l’oppression est une raison de se réjouir, et instinctivement on pense d’abord à soi. Mais l’idéal est celui qui est exprimé en réponse aux anges : la mort de tout être humain est une tragédie, quel que soit le contexte. Assurément, la mort des Égyptiens n’est pas un idéal, et plus tard nous trouvons parmi les 613 mitsvot une interdiction explicite de haïr un Égyptien (Deutéronome 23:8). Il ne s’agit pas de les aimer, bien entendu, mais d’un commandement explicite de ne pas haïr ni garder rancune.

Pourquoi la relation affective envers nos ennemis importerait-elle à la Torah ? Parce qu’en nous appelant à devenir meilleurs, elle montre que nos attitudes comptent autant que nos actes. Le Talmud (Yevamot 79a) enseigne que le peuple juif possède trois traits distinctifs : la miséricorde, la retenue et la bonté. Cela est codifié dans la halakha : Maïmonide écrit (Issouré Biah 19:17) que si quelqu’un ne manifeste pas ces qualités, son appartenance au peuple juif doit être mise en doute.

Or, si vous demandez aujourd’hui à quelqu’un dans la rue, presque n’importe où dans le monde, quels traits de caractère il associe aux Juifs, je suis prêt à parier qu’il ne dira pas : miséricorde, retenue et bonté. Pourquoi ? L’antisémitisme et les préjugés n’expliquent qu’une partie de la réponse, et il serait trop facile de s’en contenter sans s’interroger davantage sur ce qui se passe réellement. Ce qui me paraît le plus tragique, c’est que les Juifs ne sont pas seulement associés à l’absence de miséricorde et de bonté, mais qu’ils sont, dans l’esprit de millions de personnes à travers le monde, associés à leurs contraires mêmes : la cruauté et la violence. Pour être miséricordieux, il faut avoir du pouvoir. Maintenant que certains Juifs disposent d’une certaine forme de pouvoir, quelle qu’en soit la définition ou la mesure, la manière dont ce pouvoir est exercé devient déterminante pour ce que nous sommes et pour la façon dont nous sommes perçus.

Encore une fois, que certains projettent sur les Juifs toutes sortes de fantasmes et de calomnies est une réalité terrible dans notre monde, mais ce n’est pas cela qui m’empêche de dormir. Ce qui, malheureusement, m’inquiète aujourd’hui, c’est la loi récemment adoptée par la Knesset en Israël visant à appliquer la peine de mort aux terroristes palestiniens. Beaucoup a déjà été écrit sur les aspects juridiques, éthiques et diplomatiques de cette loi ; ici en France, le CRIF, représentant les institutions juives, l’a dénoncée comme immorale et inefficace. Mais puisque les auteurs et les défenseurs de cette loi invoquent la Torah pour en légitimer le fondement, je me sens tenu, moi aussi, de me lever ici pour défendre cette diffamation.

Que cette loi soit injuste est évident, et une loi injuste n’a rien de juif. Un Juif et un Palestinien vivant dans des villages voisins et commettant les mêmes crimes recevraient des peines différentes : l’un vivrait, l’autre mourrait. La Torah rejette une telle distinction, affirmant (Lévitique 24:22) : « Il y aura pour vous une seule loi, pour l’étranger comme pour le citoyen : car Moi, l’Éternel, Je suis votre Dieu. »

Je sais qu’aucun système juridique n’est parfait, et qu’aucun système de justice au monde ne se confond entièrement avec la Justice. Mais il y a ici quelque chose de plus profondément troublant, quelque chose de presque sanguinaire dans cette loi. La peine de mort par pendaison serait la sanction par défaut, elle ne pourrait être ni graciée, ni réexaminée, ni annulée par des autorités supérieures, et elle serait exécutée rapidement après le jugement. Le rabbin Rivon Krygier a déjà parlé avec éloquence et justesse de la manière dont la Torah admet la peine de mort et ne recule pas devant la nécessité de punir le mal, tout en prônant la retenue même dans des situations extrêmes, et une extrême prudence face à une peine irréversible. Maïmonide l’énonce explicitement : « Si nous appliquons des critères de jugement insuffisamment rigoureux, nous risquons de mettre à mort un innocent, et il vaut mieux absoudre mille coupables que de verser une seule goutte de sang innocent. » (Séfer Hamitsvot, Lo Taassé 290) Cette loi fut citée par le rav Moshe Avigdor Amiel, grand rabbin de Tel-Aviv, après les émeutes de 1938 dans cette ville.

[Le meurtre d’Arabes pat vengeance] est interdit par la loi de « Tu ne tueras point »… Même si nous savions clairement que cela nous conduirait à une rédemption complète, il nous faudrait repousser une telle « rédemption » des deux mains et refuser d’être sauvés par le sang. De plus, même si nous capturions ces meurtriers arabes et même si subsistait le moindre doute que, parmi mille d’entre eux, un seul soit innocent, nous n’aurions pas le droit de les toucher, sachant que l’innocent pourrait lui aussi être tué. » (Te’houmin 10, p. 148)

L’une des objections à cette loi est le risque de dérive qu’elle comporte. Il n’est pas difficile d’imaginer un abaissement des critères permettant d’impliquer toute personne associée à un attentat, sous l’effet de la vengeance et de la douleur. Mais j’irai plus loin : même avec des preuves irréfutables du crime, la peine de mort elle-même n’est pas ce que la Torah souhaite. Vous objecterez : mais la Torah le dit explicitement ! Pourtant, nous portons l’idée que l’humanité est appelée à progresser vers un raffinement éthique et spirituel, et que la civilisation n’est pas immobile.

Deux géants de la halakha au XXe siècle ont écrit au sujet de la peine de mort aux États-Unis. Dans les années 1980, Rav Moshe Feinstein écrivit au gouverneur de New York pour expliquer que la tradition juive ne recourait à la peine de mort que dans des cas tout à fait exceptionnels, et que, dans les autres cas, les châtiments impliquant la mort devaient être laissés entre les mains de Dieu (Igros Moché HM II:68). Le rav Yosef Eliyahou Henkin, l’un des plus grands décisionnaires halakhiques aux États-Unis avant Rav Feinstein, voyait dans l’abolition de la peine de mort une préparation à l’ère messianique.

“ביטול דיני נפשות על ידי גלות סנהדרין… אולי נסבה מה’ יתברך בתור הכנה לימות המשיח והוטל עליהם לבטל יצרא דשפיכת דמים כמו שנעקר יצר דעבודה זרה מלבם” // קץ הימין, הדרום י (תשי”ט), עמ’ 6

De la même manière que le Sanhédrin s’est exilé afin de cesser de prononcer des condamnations à mort (cf. Avoda Zara 8b)… peut-être cela s’est-il produit par une intervention divine, comme préparation aux jours du Messie, et leur incombait-il d’éradiquer de l’humanité l’instinct de verser le sang, comme ils avaient déraciné celui de l’idolâtrie (cf. Sanhedrin 64a).

Tout cela peut se résumer dans les mots, non pas d’un rabbin mais de Robert Badinter, qui a à la fois porté l’abolition de la peine de mort en France et présidé le procès de Klaus Barbie, le commandant nazi qui avait signé les ordres de mise à mort de ses parents. Là, la preuve du crime était incontestable. Et pourtant, sachant que Barbie serait condamné à la prison à vie et non exécuté, il déclara : « C’est la véritable victoire de la civilisation. »

J’espère entendre ces mêmes mots lorsque cette loi sera abrogée en Israël, et j’espère qu’un jour prochain, les Juifs seront de nouveau connus pour leurs qualités de miséricorde et de bonté. Moi, je rencontre ces traits chaque jour dans la communauté qui m’entoure, je sais qu’ils sont l’essence de ce que nous sommes, et j’espère que bientôt notre colère et notre douleur s’apaiseront suffisamment pour qu’ils soient reconnus.

‘Hag saméah !

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