Par le rabbin Josh Weiner
[Je partage ici de nouveau le commentaire détaillé sur les lois de Hanoucca que j’ai rédigé il y a quelques années — cela pourrait intéresser certains lecteurs. J’ai également retouché « Le Shamash », un modèle d’IA que j’avais créé l’an dernier et qui, en théorie, connaît tout ce que j’ai déjà écrit et peut répondre à des questions liées à Hanoucca dans mon style. Ce n’est pas mal, mais je vous invite à poser vos questions sérieuses à moi, pas à lui !]
Cette paracha est presque toujours lue juste avant Hanoucca, et c’est par cette fête que j’aimerais commencer. Je me penche cette semaine sur deux questions modestes : je veux comprendre quel miracle nous célébrons réellement, et, plus profondément, ce qu’est un miracle. Il existe un principe qui sous-tend nombre des pratiques de Hanoucca: pirsoumé nissa, la publication ou la proclamation du miracle. C’est cette idée qui nous pousse à placer la lumière, idéalement, près de la porte ou de la fenêtre, afin que les passants reconnaissent qu’un miracle est survenu au peuple juif. Même lorsque nous allumons à l’intérieur, comme beaucoup aujourd’hui, la lumière doit rester visible à quelqu’un : plusieurs autorités affirment que si la majorité des membres du foyer dorment au moment de l’allumage, on ne récite pas les bénédictions. Cette exigence de faire connaître le miracle prime sur bien d’autres considérations : même une personne pauvre qui reçoit la charité doit allumer au moins une bougie de Hanoucca ; et si elle doit choisir entre du vin pour le kiddouch ou les bougies de Hanoucca, par exemple, ce sont les bougies qui priment, en raison de la nécessité de rendre le miracle public. (Choul’han Aroukh, OH 671:1)
Mais quel est exactement le miracle que nous rendons public ? Ce n’est pas si claire. Dans nos prières, nous évoquons l’exploit militaire des « nombreux livrés aux mains des quelques-uns », qui ont réussi à retrouver leur indépendance à Jérusalem après une victoire surprenante sur les puissantes armées «grecques ». [Une version plus honnête de l’histoire, que nous n’enseignons pas à nos enfants, est qu’Antiochus s’est rangé à l’un des camps d’une guerre civile juive, et que les Juifs hellénisants de la famille des Tobiades lui ont demandé, ainsi qu’à l’armée séleucide, d’intervenir. Il est plus simple de voir les Grecs comme un ennemi extérieur que d’admettre cette réalité historique.] Cette histoire, en elle-même, n’explique pas pourquoi nous célébrons pendant huit jours : une célébration d’un seul jour, comme à Pourim, semblerait suffisante. Ou bien s’agit-il du célèbre récit de la petite fiole d’huile qui resta allumée huit jours au lieu d’un seul ? Mais là encore, les difficultés apparaissent. D’abord en raison de la fameuse question : pourquoi célébrer huit jours, alors que seuls les sept derniers furent véritablement miraculeux ? (Beit Yosef OH 670). Ensuite, même si le fait que ces lumières aient brûlé huit jours est admirable, est-ce suffisant pour instaurer une grande fête, avec le hallel, des bénédictions particulières, et tout ce qui l’accompagne ?
En réalité — et nous commençons ici à toucher à ma seconde question, celle de la définition même du miracle — le Talmud affirme que ce phénomène d’une huile qui dure longtemps se produisait chaque jour dans le Temple ! Apparemment, le ner hama‘aravi, la flamme centrale de la Ménora, recevait la même quantité d’huile que les autres lumières, mais était la première allumée et la dernière à s’éteindre. (Shabbat 22b). Un miracle très discret, certes, mais constant. Ainsi, si l’on prend ces récits au pied de la lettre, les huit jours durant lesquels l’huile a brûlé ne furent que la continuation d’un petit miracle qui s’y produisait quotidiennement. Peut-être est-ce suffisant pour justifier une célébration. Mais ce phénomène apparemment surnaturel remplace-t-il vraiment le miracle humain de la reconquête politique et spirituelle de Jérusalem ? Un miracle doit-il nécessairement être surnaturel pour « compter»?
Il m’a semblé intéressant d’examiner la définition halakhique d’un miracle, telle qu’on la trouve dans les discussions autour de la récitation d’une certaine bénédiction. Lorsqu’on retourne à un endroit où il nous est arrivé un miracle, on doit dire : « Béni soit Celui qui m’a fait un miracle en ce lieu » (Baroukh ata… ché‘assa li nès bamakom hazé, cf. Choulkhan Aroukh OH 218:4). C’est une formule très belle, très personnelle. Et même les enfants de cette personne doivent réciter une bénédiction similaire : « Béni soit Celui qui a fait un miracle à mon père / à ma mère en ce lieu. » Mais de quel type de miracles parle-t-on ?
Il apparaît qu’un débat existe à ce sujet, et le Choulkhan Aroukh rapporte deux avis avant d’adopter un compromis entre eux.
יש אומרים שאינו מברך על נס אלא בנס שהוא יוצא ממנהג העולם אבל נס שהוא מנהג העולם ותולדתו כגון שבאו גנבים בלילה ובא לידי סכנה וניצול וכיוצא בזה אינו חייב לברך ויש חולק וטוב לברך בלא הזכרת שם ומלכות
Certains estiment que l’on ne doit réciter cette bénédiction que pour un miracle qui défie l’ordre naturel du monde. En revanche, pour un miracle qui s’inscrit dans le cours habituel des choses — par exemple, des brigands dangereux passant de nuit sans que personne ne soit blessé — on ne serait pas tenu de réciter la bénédiction. D’autres, toutefois, ne sont pas d’accord et affirment que l’on récite bel et bien la bénédiction dans de tels cas. La conclusion pratique est donc de réciter la formule sans mentionner le Nom de Dieu. (OH 218:9)
Ce qui ressort clairement ici, au-delà du débat médiéval sur la manière de réciter la bénédiction, c’est qu’un événement naturel peut aussi être qualifié de miracle, même s’il s’agit d’un « miracle dans l’ordre du monde ». Nous constatons — et je l’ai déjà dit la semaine dernière — que ce qui rend un événement miraculeux, ce n’est pas forcément l’événement lui-même, mais notre façon d’y réagir. Avoir frôlé la mort et en être sorti indemne nous fait apprécier la vie qui nous est donnée. D’une certaine manière, cette bénédiction n’est pas seulement une réaction au miracle : le fait de la réciter définit rétroactivement l’expérience comme ayant été miraculeuse. [Il est intéressant de noter l’étymologie du mot français miracle, issu du latin ecclésiastique miraculum, « objet d’émerveillement », remontant à la racine indo-européenne *smeiros, « rire », apparentée au mot anglais smile. Là encore, c’est la réaction qui définit le miracle.]
Un exemple de quelqu’un qui semble presque toujours vivre avec cette conscience du miracle est Joseph, le héros de la paracha de cette semaine. Sa vie suit un parcours chaotique, entre chutes brutales et élévations inattendues : jeté dans un puits, vendu comme esclave puis élevé à des positions de prestige, emprisonné puis libéré. Et, à chaque étape, il perçoit la main de Dieu orienter les événements de sa vie. Une tradition (voir Baal HaTourim sur Genèse 50,15) rapporte que, lorsque Joseph passait près du puits dans lequel il avait été jeté, il récitait la bénédiction : « Béni soit Celui qui m’a fait un miracle en ce lieu. » Quel était ce miracle ? On peut relier cela au débat évoqué plus haut : si l’on ne récite la bénédiction que pour des phénomènes surnaturels, il devait alors faire allusion au fait d’avoir survécu aux serpents et scorpions qui, selon Rachi, se trouvaient dans le puits. Mais si l’on récite aussi cette bénédiction pour des miracles qui suivent l’ordre naturel du monde, alors il exprimait simplement sa reconnaissance pour avoir été sauvé du puits.
Cette dualité dans la définition d’un miracle — d’un côté les événements qui semblent défier l’ordre naturel, de l’autre notre réaction face aux événements apparemment naturels du monde — apparaît clairement dans les deux bénédictions que nous récitons lors de l’allumage des lumières de Hanoucca. Nous commençons par la bénédiction lehadlik ner [chel] ‘Hanouka, qui se rattache à la commémoration des huit jours de lumière dans le Temple renouvelé. Puis nous disons une seconde bénédiction : ché‘assa nissim la-avoténou bayamim hahem bazman hazé, « Béni soit Celui qui fit des miracles pour nos ancêtres en ces jours-là, en cette saison ». Cette deuxième bénédiction répond au récit de Hanoucca [raison pour laquelle elle doit être suivie de Hanerot Halalou, résumé de l’histoire] intégrant les dimensions humaines de cet épisode. Même quelqu’un qui ne possède pas ses propres lumières de Hanoucca mais en aperçoit chez autrui récite uniquement cette seconde bénédiction.
Peut-être est-ce là le sens profond de Hanoucca : non seulement célébrer un événement qui s’est (peut-être) produit dans le passé, mais aussi entraîner nos âmes à développer cette capacité à percevoir les miracles au cœur même de la nature, et d’y répondre. À l’image de Joseph, qui voyait le soutien de Dieu partout — dans le puits, en prison ou au palais royal — nous pouvons, nous aussi, apprendre à voir dans le monde un lieu traversé de miracles.
Chabbat shalom !