Par le rabbin Josh Weiner
Cela a été une semaine intense pour le monde entier. Nos prières accompagnent toutes les personnes en Israël, en Iran et ailleurs dans le monde, qui se mettent à l’abri des missiles et subissent les conséquences de la violence. Même la plus justifiée des guerres est cruelle et douloureuse, et nous prions pour que la tranquillité revienne au plus vite. Le Talmud (Megilla 10b) raconte que Rabbi Yehoshoua ben Lévi commençait ses enseignements de Pourim en rappelant qu’on ne se réjouit pas de la chute de ses ennemis — et je pense que c’est sans doute une idée sage.
[J’ai essayé d’écrire quelques paroles de Torah à envoyer à la communauté avant Pourim, et j’ai soudain été saisi par un sentiment de déjà-vu — en réalité, j’ai écrit sur exactement ce sujet l’an dernier. Et j’essaie aussi de faire attention à ne pas tracer trop vite des parallèles directs entre les textes anciens et les événements actuels, comme semblent le faire en ce moment bien des prophètes de TikTok et quelques rabbins paresseux. Ali Khamenei n’est pas Haman ; Bibi et Sarah Netanyahu sont loin d’être Mardochée et Esther. Mais l’humanité reste la même humanité, et notre tâche est d’écouter les échos de ces textes anciens, afin d’entendre ce qu’ils nous appellent à être et ce qu’ils nous demandent de faire dans le monde d’aujourd’hui.]
Quoi qu’il en soit, nous sommes loin physiquement de ces événements, même si nos cœurs et nos esprits en sont proches. Mon expérience de cette dernière semaine — et peut-être la vôtre aussi — a été une sorte de compulsion à vouloir savoir ce qui se passe là-bas. J’ai suivi les sites d’information et mes messages WhatsApp avec une attention presque maladive, comme un accro. J’ai lu des sites des harédim, des sites iraniens, et tout ce qu’on trouve entre les deux. Pourquoi ? Les gens qui courent vers les abris ne peuvent pas dormir — mais moi, je m’empêche de dormir par choix. Pourquoi ai-je besoin de tout savoir ?
Dans la paracha de cette semaine, nous trouvons l’histoire du veau d’or. Quand on lit ce récit, on se demande ce qui a poussé le peuple — qui venait d’être miraculeusement libéré de l’esclavage en Égypte et qui venait d’expérimenter la révélation directe au Sinaï — à trahir Dieu d’une manière si déroutante. L’une des explications classiques est qu’ils ont eu peur que Moïse les ait abandonnés. C’est à peu près la direction que prend ce midrach bien connu :
אָמַר רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ בֶּן לֵוִי: מַאי דִּכְתִיב: ״וַיַּרְא הָעָם כִּי בֹשֵׁשׁ מֹשֶׁה״ — אַל תִּקְרֵי ״בּוֹשֵׁשׁ״, אֶלָּא ״בָּאוּ שֵׁשׁ״. בְּשָׁעָה שֶׁעָלָה מֹשֶׁה לַמָּרוֹם אָמַר לָהֶן לְיִשְׂרָאֵל: לְסוֹף אַרְבָּעִים יוֹם בִּתְחִלַּת שֵׁשׁ אֲנִי בָּא
Rabbi Yehoshoua ben Lévi a dit : que signifie ce qui est écrit : « Le peuple vit que Moïse tardait [bochech] à descendre de la montagne » (Exode 32,1) ? Ne lis pas ce mot comme bochech, mais comme ba’ou chech : la sixième heure est arrivée. Lorsque Moïse monta là-haut, il dit au peuple d’Israël: dans quarante jours, au début de la sixième heure, je reviendrai.
Il existe différentes manières d’expliquer le retard de Moïse [soit il avait compté les quarante jours autrement, et ils l’avaient mal compris (Rashi), soit c’est le Satan qui obscurcit le ciel et leur montra le cercueil de Moïse (Talmud Shabbat 89a)]. Mais ce qui apparaît surtout, c’est le désir du peuple de savoir où se trouve Moïse ; et au moment où ils ne peuvent plus le savoir, ils deviennent incapables de supporter cet état de doute.
Ils fabriquent alors le veau d’or, pas nécessairement comme l’idole d’un dieu étranger, mais plutôt comme une représentation tangible de leur Dieu, et ils proclament (Exode 32:4) : « Voici ton dieu, Israël, qui t’a fait sortir du pays d’Égypte. » Leur désir de voir Moïse de leurs propres yeux se confond avec leur désir de voir Dieu — d’entrer en relation avec quelque chose de compréhensible et de visible, plutôt qu’avec un Dieu transcendant et mystérieux. Ils veulent savoir !
Si nous revenons à Pourim, il me semble que nos traditions autour de cette fête présentent trois manières d’envisager le rapport au savoir, que l’on peut résumer en hébreu par yodéa, lo yodéa et mi yodéa — savoir, ne pas savoir, et qui sait ? Permettez-moi de les présenter brièvement.
Yodéa — savoir
Au début du livre d’Esther, lorsque le roi Assuérus est publiquement humilié par la reine Vachti, il est saisi de colère. Mais au lieu de réagir immédiatement, il se tourne vers ses conseillers pour demander quoi faire.
וַיֹּ֣אמֶר הַמֶּ֔לֶךְ לַחֲכָמִ֖ים יֹדְעֵ֣י הָֽעִתִּ֑ים כִּי־כֵן֙ דְּבַ֣ר הַמֶּ֔לֶךְ לִפְנֵ֕י כׇּל־יֹדְעֵ֖י דָּ֥ת וָדִֽין׃
Puis le roi, s’adressant aux sages, initiés à la connaissance des temps — car c’est ainsi que les affaires du roi étaient portées devant ceux qui connaissent la loi et le droit. (Esther 1:13)
Le roi ne sait pas quoi faire, alors il se tourne vers ceux qui savent, dont c’est précisément le rôle : savoir. Certains commentateurs [R. Shlomo Alkabetz citant Chemaryah de Crète] expliquent qu’on les appelait « initiés à la connaissance des temps » parce qu’ils avaient toujours la bonne réponse à toute question, à tout moment.
Le roi est rempli de colère et de honte ; il lui faut donc en savoir plus, obtenir des réponses, retrouver une forme de stabilité. Il cherche frénétiquement des explications, comme quelqu’un qui fait défiler les nouvelles sans fin sur son téléphone ; il lui faut une opinion prête à l’emploi. Et finalement, ses conseillers élaborent une politique : désormais, toutes les femmes devront obéir à leurs maris et parler la même langue de leur mari (1:22). En d’autres termes, il décrète qu’il n’y aura plus de place pour le doute dans son royaume.
Lo yodéa — ne pas savoir
L’un des commandements les plus connus de Pourim est qu’il faut boire jusqu’à ne plus savoir distinguer entre « Béni soit Mardochée » et « Maudit soit Haman » (Megilla 7b, Choulhan Aroukh OH 695:2). Je laisse de côté pour l’instant les discussions sur la sécurité, l’alcool, et la question de savoir si boire est véritablement une mitsva — ou s’il vaut mieux simplement faire une sieste… Ce qui importe ici, c’est l’idéal étonnant de ce “ne pas savoir” : accepter de lâcher prise sur ce besoin de tout comprendre, de tout maîtriser.
Bien sûr, cela comporte un danger. Mais lorsqu’il est vécu correctement, cela ouvre aussi des possibilités spirituelles puissantes : dépasser les distinctions ordinaires qui structurent notre vie quotidienne, pour accéder à une perspective qui les transcende — jusqu’à la racine même de toute chose, là où tout se tient encore uni, dans une pure potentialité.
Mi yodéa — qui sait ?
Lorsque Esther hésite à risquer sa vie en se présentant devant le roi sans y être invitée, Mardochée se met en colère. Mais il ne lui dit pas que le destin du peuple juif dépend d’elle. Il lui dit quelque chose de plus troublant encore : si elle ne saisit pas ce moment, alors toute la trajectoire de sa vie perdra son sens.
וַיֹּ֥אמֶר מׇרְדֳּכַ֖י לְהָשִׁ֣יב אֶל־אֶסְתֵּ֑ר אַל־תְּדַמִּ֣י בְנַפְשֵׁ֔ךְ לְהִמָּלֵ֥ט בֵּית־הַמֶּ֖לֶךְ מִכׇּל־הַיְּהוּדִֽים׃ כִּ֣י אִם־הַחֲרֵ֣שׁ תַּחֲרִ֘ישִׁי֮ בָּעֵ֣ת הַזֹּאת֒ רֶ֣וַח וְהַצָּלָ֞ה יַעֲמֹד לַיְּהוּדִים֙ מִמָּק֣וֹם אַחֵ֔ר וְאַ֥תְּ וּבֵית־אָבִ֖יךְ תֹּאבֵ֑דוּ וּמִ֣י יוֹדֵ֔עַ אִם־לְעֵ֣ת כָּזֹ֔את הִגַּ֖עַתְּ לַמַּלְכֽוּת׃
Mardochée fit répondre à Esther : « Ne t’imagine pas que, seule parmi tous les Juifs, tu échapperas parce que tu es dans la maison du roi. Car si tu gardes le silence en ce moment, soulagement et délivrance viendront aux Juifs d’un autre lieu ; mais toi et la maison de ton père, vous disparaîtrez. Et qui sait si ce n’est pas pour un moment comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté ? » (Esther 4:13-14)
Mi yodéa, qui sait ? — cette question est aussi une attitude spirituelle : à la fois joueuse, très pourimique, et pourtant profondément sérieuse. Il y a là une certaine confiance — Mardochée est persuadé que la délivrance viendra « d’un autre lieu » — mais aussi la modestie d’accepter que nous ne savons pas tout. Il croit savoir, il espère savoir — mais au fond, il sait qu’il ne sait pas.
Il serait tentant de dire que les enfants d’Israël, incapables de supporter le doute et avides de réponses faciles — comme Assuérus qui se tourne vers « ceux qui savent toujours » — commettent là une forme d’idolâtrie contre laquelle la Torah nous met en garde. Mais ce même désir de savoir apparaît aussi chez Moïse lui-même. Dans un moment d’intimité avec Dieu, il demande un savoir plus absolu : Haréni na et kevodekha — « Fais-moi voir ta gloire ! »
Et la réponse est non. « Tu ne pourras pas voir Ma face, car l’homme ne peut Me voir et vivre… Je te couvrirai de Ma main pendant que Je passerai ; tu verras Mon dos, mais Ma face ne sera pas vue » (Exode 33,19-23). [À vrai dire, la situation est un peu plus complexe : Moïse pose en réalité deux questions sur la connaissance de Dieu ; l’une lui est partiellement accordée, l’autre lui est refusée — comme l’explique Maïmonide dans le Guide des égarés (I:54).]
Pour moi, voir « le dos » de Dieu, c’est se tenir dans la position du mi yodéa. On sait qu’on ne sait pas, on voit qu’on ne voit pas — et pourtant, ce mystère lui-même devient une relation avec Dieu. Nous sentons la main de Dieu se poser sur nos yeux ; nous voudrions voir davantage, savoir davantage, et nous acceptons pourtant que cela ne nous soit pas donné.
Quel que soit le nombre d’articles d’actualité que je peux lire ou de groupes WhatsApp auxquels j’ai accès : je ne saurai pas ce que demain apportera. Vouloir tout savoir est un désir dangereux ; ne pas savoir peut être bêtise… ou sainteté — mais pour la plupart d’entre nous, cela devrait rester l’exception de Pourim. Entre les deux, il y a peut-être la voie du mi yodéa : accepter l’incertitude, prendre les meilleures décisions possibles avec la lumière que nous avons, et confier le reste à la prière.
Que ce soit un chabbat de paix, pour nous et pour tous.