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Le monde, l’année, l’âme

Sainteté multidimensionnelle dans notre monde fatigué, un commentaire de la paracha Vayakhel.

Par le rabbin Josh Weiner

Il peut sembler presque déplacé de poursuivre l’étude de notre paracha hebdomadaire alors que la guerre avec l’Iran s’est étendue, impliquant désormais une douzaine de pays qui s’échangent des missiles. Nos pensées vont à tous ceux qui subissent les conséquences de cette guerre, en particulier aux souffrances physiques, psychiques, spirituelles et matérielles que traversent nos familles et nos amis en Israël. Et pourtant, je tiens à rester dans le texte de la Torah, sans entrer dans le commentaire politique. C’est une forme de stabilité dont notre monde manque cruellement, et c’est elle qui nous donne la force de poursuivre notre mission en tant que Juifs, en tant qu’êtres humains : réparer le monde et le laisser meilleur que nous ne l’avons trouvé.

Si la tâche est immense, cela ne doit pas nous effrayer. Comme nous le rappelle Rabbi Tarfon dans Pirkei Avot (2,16) :

הוּא הָיָה אוֹמֵר, לֹא עָלֶיךָ הַמְּלָאכָה לִגְמֹר, וְלֹא אַתָּה בֶן חוֹרִין לִבָּטֵל מִמֶּנָּה

Il ne t’incombe pas d’achever le travail, mais tu n’es pas libre pour autant de t’y soustraire

Que désigne ici melakha, « le travail », dans lequel nous sommes appelés à nous engager sans cesse, sans jamais pouvoir l’achever ? Spontanément, je dirais : la vie elle-même, vivre comme la vie doit être vécue aux yeux de Dieu. Cela ne se fait pas tout seul, c’est un effort exigeant, un véritable travail.

Ce terme, mélakha, revient à plusieurs reprises dans notre paracha, au sujet de la construction du Michkan, le sanctuaire édifié dans le désert pour accueillir la manifestation la plus intense de la présence de Dieu. Par exemple :

כׇּל־אִ֣ישׁ וְאִשָּׁ֗ה אֲשֶׁ֨ר נָדַ֣ב לִבָּם֮ אֹתָם֒ לְהָבִיא֙ לְכׇל־הַמְּלָאכָ֔ה אֲשֶׁ֨ר צִוָּ֧ה יְ—הֹוָ֛ה לַעֲשׂ֖וֹת בְּיַד־מֹשֶׁ֑ה הֵבִ֧יאוּ בְנֵי־יִשְׂרָאֵ֛ל נְדָבָ֖ה לַי—הֹוָֽה׃

Tous, hommes et femmes, ce que leur zèle les porta à offrir pour les divers travaux que l’Éternel avait prescrits par l’organe de Moïse, les enfants d’Israël en firent l’hommage spontané à l’Éternel. (Exodus 35,29)

Le même mot apparaît aussi au début de la paracha, dans les quelques versets consacrés au chabbat.

וַיַּקְהֵ֣ל מֹשֶׁ֗ה אֶֽת־כׇּל־עֲדַ֛ת בְּנֵ֥י יִשְׂרָאֵ֖ל וַיֹּ֣אמֶר אֲלֵהֶ֑ם אֵ֚לֶּה הַדְּבָרִ֔ים אֲשֶׁר־צִוָּ֥ה יְ—הֹוָ֖ה לַעֲשֹׂ֥ת אֹתָֽם׃ שֵׁ֣שֶׁת יָמִים֮ תֵּעָשֶׂ֣ה מְלָאכָה֒ וּבַיּ֣וֹם הַשְּׁבִיעִ֗י יִהְיֶ֨ה לָכֶ֥ם קֹ֛דֶשׁ שַׁבַּ֥ת שַׁבָּת֖וֹן לַ—יהֹוָ֑ה כׇּל־הָעֹשֶׂ֥ה ב֛וֹ מְלָאכָ֖ה יוּמָֽת׃

Moïse convoqua toute la communauté des enfants d’Israël et leur dit: “Voici les choses que l’Éternel a ordonné d’observer. Pendant six jours on travaillera, mais au septième vous aurez une solennité sainte, un chômage absolu en l’honneur de l’Éternel; quiconque travaillera en ce jour sera mis à mort.” (35,1-2)

La juxtaposition de ce passage avec les détails de la construction du Tabernacle, qui le précèdent et le suivent, donne le sentiment que les deux sont liés. Même la construction d’un lieu saint s’interrompt le septième jour, et ce qui est considéré comme un travail nécessaire pendant la semaine devient interdit le chabbat. La mélakha est présente tout au long du texte comme une réalité dont il faut être conscient. Il ne s’agit pas de dire que le chabbat serait saint et que le travail ne serait qu’une concession, mais que chacun possède sa propre manière d’atteindre la sainteté. Il existe une sainteté du faire, et une sainteté de l’abstention.

[Il existe aussi une tradition rabbinique selon laquelle le travail est une obligation (Avot d’Rabbi Natan B 21), et certains vont même jusqu’à dire qu’il est une mitsva d’accomplir, durant la semaine, les trente-neuf formes de travail créateur (citées au nom du Baal Chem Tov dans Heikhal HaBerakha).]

J’en ai déjà parlé de la relation entre ces deux domaines, comme si le jour saint du chabbat était le miroir, dans le temps, du lieu saint du Michkan dans l’espace, et comment l’étude de l’un peut approfondir notre compréhension de la sainteté de l’autre.

Mais la tradition mystique juive ne parle pas de deux ensembles de dimensions — trois dimensions dans l’espace et une dans le temps — elle en ajoute une troisième : l’humanité. Ces trois dimensions sont appelées Olam, Chana, Nefech — le monde, l’année, l’âme (cf. Sefer Yetsira 6,1). Le kabbaliste provençal Isaac l’Aveugle explique très clairement qu’elles sont toutes le reflet l’une de l’autre.

כי כל מה שיש בעולם – יש בשנה, וכל מה שיש בעולם ובשנה – יש בנפש, והנשמה מכרעת את הכל

Tout ce qui existe dans l’espace (Olam) existe dans le temps (Chana), et tout ce qui existe dans le temps et dans l’espace existe aussi dans l’être humain (Nefech), et c’est cette Nefech qui met tout cela en équilibre. (Commentaire sur Yetsira)

Si tel est le cas, nous pouvons explorer la construction de la sainteté dans l’espace (les lieux saints, le Michkan, le Temple, les synagogues et tous les endroits où nous sentons que quelque chose nous dépasse) ; nous pouvons affiner la construction de la sainteté dans le temps (en rendant le chabbat et d’autres moments particuliers sacrés, par la précision de nos actes autant que par notre retenue); et nous pouvons aussi apprendre à construire la sainteté au cœur même de l’être humain.

C’est peut-être pour cela que la paracha commence par un verbe si particulier, Vayakhel, « Moïse rassembla le peuple », ou plus littéralement : « Moïse fit du peuple une communauté ». Une part essentielle de la construction du Michkan dans l’espace consistait à construire une kehila, une communauté, entre les hommes. Et l’on se souvient que la Torah insiste (Exode 25,8) sur le fait que Dieu réside au milieu de ceux qui construisent, et non pas à l’intérieur du bâtiment lui-même.

Ces textes nous offrent une occasion précieuse d’apprendre comment créer une communauté sainte, mais je voudrais me concentrer ici sur un seul point — la passion.

Ailleurs dans la Torah, les enfants d’Israël ne sont pas toujours présentés sous leur meilleur jour. Ils murmurent, ils avancent péniblement derrière Moïse, parfois enthousiastes, parfois seulement dociles, mais plus souvent sceptiques et réticents. Même lorsqu’ils semblaient pleins d’ardeur pour fabriquer le veau d’or, les femmes refusèrent d’y participer (Pirkei D’Rabbi Eliezer 45), comme la tribu de Lévi. Mais ici, dans la construction du Michkan, tout le monde est inclus, et chacun s’engage pleinement dans la tâche.

« Hommes et femmes, tous ceux dont le cœur les portait… » (Exode 35,22). Rashi insiste ici sur le fait que vraiment toutes et tous prennent part à l’œuvre :

האנשים על הנשים — עִם הַנָּשִׁים וּסְמוּכִין אֲלֵיהֶן

Les hommes avec les femmes, et tout près d’elles.

On sent ici que chacun comprend qu’il est engagé dans une œuvre commune, et qu’il le faut pour que le Michkan puisse exister et remplir sa fonction. [Et quelle tristesse de voir aujourd’hui, à Jérusalem, que certains en viennent à suggérer que la prière dirigée par des femmes au Kotel devrait être criminalisée…]

Mais le peuple est tellement impliqué, tellement empressé d’apporter, de donner, de créer, que cela en devient trop pour Moïse.

וַיְצַ֣ו מֹשֶׁ֗ה וַיַּעֲבִ֨ירוּ ק֥וֹל בַּֽמַּחֲנֶה֮ לֵאמֹר֒ אִ֣ישׁ וְאִשָּׁ֗ה אַל־יַעֲשׂוּ־ע֛וֹד מְלָאכָ֖ה לִתְרוּמַ֣ת הַקֹּ֑דֶשׁ וַיִּכָּלֵ֥א הָעָ֖ם מֵהָבִֽיא׃

Sur l’ordre de Moïse, on fit circuler dans le camp cette proclamation : “Que ni homme ni femme ne préparent plus de matériaux pour la contribution des choses saintes!” Et le peuple s’abstint de faire des offrandes. (36,6)

Il faut peut-être passer par ces deux étapes. Il n’aurait pas été possible de construire le Michkan si tout avait été organisé de manière scientifique, si chacun avait reçu des instructions précises sur ce qu’il devait apporter. Le désir d’aller jusqu’au bout, de tout donner, cette passion qui touche à la totalité, est indispensable. Il faut vouloir s’impliquer sans réserve, presque à l’infini — et Moïse, lui, doit savoir poser des limites, des limites capables de canaliser ce désir sans l’éteindre.

Une communauté sainte peut avoir en son sein des esprits extrêmes ; peut-être même a-t-elle besoin de cet extrémisme, pour nourrir l’élan qui pousse chacun à vouloir créer, construire et transformer le monde qui l’entoure. Mais la communauté doit aussi savoir fixer des frontières à ces voix extrêmes, avant que des désirs impossibles ne cherchent à se réaliser. De même qu’il existe des limites dans l’espace, qui distinguent le sacré du profane, de même qu’il existe des limites dans le temps, où une activité est nécessaire un jour et interdite le lendemain, les limites au sein de la communauté font elles aussi partie de ce qui la rend sainte.

Simon, qui célèbre aujourd’hui sa Bar Mitsva, et qui nous a montré sa sensibilité aux nuances de toutes ces dimensions : tu as fait preuve aujourd’hui d’une véritable maturité. Que ta voix continue de faire partie de la voix du peuple juif. Nous avons beaucoup de travail à accomplir dans ce monde, et même s’il ne nous est pas demandé d’achever l’ouvrage, nous pouvons être fiers de nos modestes réussites sans jamais perdre de vue les défis qui nous attendent.

Chabbat chalom !

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