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Le chemin vers la liberté

Apprendre à libérer et à être libéré, un commentaire de la paracha Vaera

Par le rabbin Josh Weiner

Si cette paracha est assez bien connue, c’est notamment grâce au récit des dix plaies que nous rappelons à Pessah. C’est le récit fondateur du peuple juif, que nous répétons chaque année, voire chaque jour : nous étions esclaves et nous sommes désormais libres. Très souvent, la question est posée: pourquoi dix plaies, et non une seule ? La réponse classique est que Pharaon refusait, à chaque fois.

Mais si nous regardons la paracha de plus près, nous voyons que le refus de Pharaon fait écho à deux autres : le refus des enfants d’Israël, ainsi qu’à celui de Moïse. Les dix plaies constituent alors un temps de maturation, qui permet aux conditions intérieures et extérieures d’être réunies pour que le peuple puisse être libéré. L’oppresseur comme l’opprimé doivent changer, et ce changement n’est pas binaire : c’est un processus, et cela prend du temps. Permettez-moi de décrire brièvement la manière dont je comprends ces trois processus.

Tout d’abord, l’oppresseur. Au début, Pharaon est décrit comme « un nouveau roi qui ne connaissait pas Joseph » (Exode 1,8). Plus tard, lorsqu’il est pour la première fois confronté par Moïse au nom de Dieu, il répond (5,2) : « Qui est ce Dieu pour que je l’écoute ? Je ne connais pas ce Dieu. » Sa caractéristique principale semble être précisément ce manque de connaissance. Le chemin qu’il doit parcourir est donc un chemin d’apprentissage, d’acquisition d’une connaissance intime de Dieu : la reconnaissance que la justice finit par prévaloir, que l’histoire a une direction, que le pouvoir humain est limité et que les régimes peuvent tomber.

Rebecca citait aujhourd’hui le prophète Ézéchiel (29,3), qui se moque du Pharaon déclarant : « Le Nil est à moi, c’est moi qui l’ai fait. » Là encore, il s’aveugle. Et pourtant, à la fin des plaies, il emploie librement le nom de Dieu et demande à Moïse et à Aaron de le bénir (Exode 12,32). Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement de Pharaon : tout le peuple égyptien doit adopter un nouvel état d’esprit. Ainsi, à la fin de la paracha, lors de la plaie de la grêle, nous lisons que « parmi les serviteurs de Pharaon, ceux qui craignaient le Seigneur firent rentrer leurs biens à l’abri » (9,20).

Regardons maintenant le refus du peuple d’Israël d’être libéré, un aspect dont on parle moins. À la fin de la paracha de la semaine dernière, Moïse revient en Égypte, s’adresse aux esclaves, accomplit les signes miraculeux — transformer son bâton en serpent, entre autres — et le peuple le croit. En théorie, il n’était censé montrer ces signes que s’ils n’écoutaient pas ses paroles ; on comprend donc implicitement qu’ils n’ont pas adhéré tout de suite. Après qu’il s’est adressé à Pharaon et que leur labeur a été alourdi, le peuple se met en colère contre Moïse, ce qui est bien compréhensible : « Tu lui as mis une épée à la main pour nous égorger. » Et la seconde fois qu’il leur parle, au début de la paracha, le peuple n’a tout simplement plus la patience de l’écouter.

וַיְדַבֵּ֥ר מֹשֶׁ֛ה כֵּ֖ן אֶל־בְּנֵ֣י יִשְׂרָאֵ֑ל וְלֹ֤א שָֽׁמְעוּ֙ אֶל־מֹשֶׁ֔ה מִקֹּ֣צֶר ר֔וּחַ וּמֵעֲבֹדָ֖ה קָשָֽׁה׃

Moïse redit ces paroles aux enfants d’Israël mais ils ne l’écoutèrent point, ayant l’esprit oppressé par une dure servitude. (Exode 6:9)

Ce kotser roua’h, ce manque de souffle, cet esprit oppressé — quelle que soit la manière dont on le traduit — est parfaitement compréhensible. Même l’espérance exige un effort. Or le peuple était brisé, physiquement et spirituellement. Les plaies ont donné aux enfants d’Israël le temps nécessaire pour pouvoir retrouver la capacité de croire qu’un avenir différent était possible. La Michna rapporte une tradition selon laquelle l’esclavage a pris fin six mois avant les dernières plaies, lesquelles se sont elles-mêmes étendues sur douze mois (Eduyot 2:5). On peut les imaginer passant ces six mois dans la stupeur, reconstruisant silencieusement l’espérance.

[Je pense à une lettre que j’ai lue cette semaine, écrite par un homme en Iran, en pleine colère contre son régime répressif, évidemment, mais aussi contre la communauté internationale, qui encourage les manifestations sans avoir à en supporter le prix ni les conséquences. Ce n’est évidemment pas entièrement comparable, aucune histoire ne l’est jamais. Mais ce qui m’a frappé, c’est cette colère mêlée de désespoir, ce cri pour que tout s’arrête, ce rejet de toutes les solutions simplistes : un kotser roua’h pur et tragique.]

Il y avait peut-être encore une étape à traverser, une autre raison pour laquelle ils n’étaient pas prêts à partir immédiatement. Un verset énigmatique, au début de la paracha (6,13), nous dit que Dieu donna des ordres à Pharaon et aux enfants d’Israël pour libérer les enfants d’Israël. Nous comprenons ce que signifie l’ordre adressé à Pharaon : libérer ses esclaves, tout simplement. Mais que peut bien vouloir dire que les enfants d’Israël doivent libérer les enfants d’Israël ?

Il existe une tradition fascinante (Yerouchalmi Roch Hachana 3:5, cf. Mechekh Hokhma, Va’era 8) selon laquelle certains Israélites, en Égypte, possédaient eux-mêmes des esclaves. Ils étaient donc tenus de libérer leurs propres esclaves avant d’être eux-mêmes libérés. Être victime de l’oppression ne garantit en rien un comportement éthique envers autrui. Or, une part du processus de libération consistait précisément à comprendre que personne ne devait être laissé de côté.

Enfin, Moïse, lui aussi, avait besoin de temps pour devenir Moïse. Rebecca a justement souligné que sa réticence à assumer un rôle de dirigeant faisait partie des qualités qui le rendaient digne de ce rôle. Mais Moïse met du temps à mûrir, à devenir pleinement celui qu’il est appelé à être. Nous le voyons clairement dans sa transformation : de l’homme mal à l’aise dans la parole, bégayant lorsqu’il s’adresse à Pharaon (Rachi sur Exode 4,10), il devient celui qui sera capable de prononcer tout le livre du Deutéronome dans un discours monumental adressé à la nation avant sa mort.

[Pour Maïmonide, le jeune Moïse est l’exemple du degré le plus bas de la prophétie, tandis que le Moïse âgé incarne le degré le plus élevé (Guide, II,45). Par contre, le Zohar (III, 187b) semble inverser la perspective : Moïse y est présenté comme bénéficiant d’une prophétie sans filtre dès sa naissance.]

Il lui faut du temps pour trouver ses mots, pour se sentir légitime dans la position dans laquelle il se trouve. Il refuse d’être libérateur au commencement, tout comme Pharaon refuse de libérer et comme les enfants d’Israël refusent d’être libérés. Mais ce refus n’est jamais la fin de l’histoire.

Le Choulhan Aroukh contient une halakha intéressante, qui peut parler tout particulièrement à certaines personnes réservées de notre communauté.

מי שאינו ש”צ קבוע צריך לסרב מעט קודם שירד לפני התיבה ולא יותר מדאי אלא פעם ראשונ’ מסרב וכשיאמרו לו פעם שנייה מכין עצמו כמי שרוצה לעמוד ובפעם שלישית יעמוד

Celui qui n’est pas officiant attitré doit d’abord refuser lorsqu’on l’invite à diriger la ‘Amida, mais sans exagérer : la première fois, il refuse ; lorsqu’on l’invite une seconde fois, il se prépare comme s’il allait se lever ; et à la troisième invitation, il se lève et dirige la prière. (Orah Haïm 53,16)

Cette règle s’appuie sur une idée talmudique selon laquelle le refus est comme le sel dans un plat : trop ou trop peu, et le goût est mauvais (Berakhot 34a). Cela peut sembler être une petite mise en scène un peu naïve, mais elle exprime en réalité une idée profonde : assumer une responsabilité, changer le monde, ou nous changer nous-mêmes, est un processus qui demande du temps.

C’est une leçon que nous voyons dans la paracha, une leçon que chaque enfant de bar ou bat mitsva comprend intuitivement, et sur laquelle chacun devrait prendre le temps de réfléchir. Je conclurai avec l’enseignement célèbre des Pirkei Avot (2,16), qui ne présente pas la liberté du peuple juif comme absolue, mais en rappelle les limites :

לֹא עָלֶיךָ הַמְּלָאכָה לִגְמֹר, וְלֹא אַתָּה בֶן חוֹרִין לִבָּטֵל מִמֶּנָּה

Tu n’es pas tenu d’achever l’œuvre, mais tu n’es pas libre non plus de t’en détourner.

Voilà, je crois, une vérité essentielle.

Chabbat chalom !

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