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La Torah au-delà de la Torah

Comment décider ce qu'il faut faire? Un commentaire de la paracha Yitro

Par le rabbin Josh Weiner

J’aimerais en fait commencer en revenant sur la paracha de la semaine dernière. Jeudi dernier, au matin, un débat intéressant et légèrement embarrassant a eu lieu à la synagogue. La jeune fille qui célébrait sa bat mitsva et moi avons interprété le récit de Mara, chacun soulignant un aspect du symbolisme de cet épisode de manière un peu différente. Rappelons le passage :

וַיַּסַּ֨ע מֹשֶׁ֤ה אֶת־יִשְׂרָאֵל֙ מִיַּם־ס֔וּף וַיֵּצְא֖וּ אֶל־מִדְבַּר־שׁ֑וּר וַיֵּלְכ֧וּ שְׁלֹֽשֶׁת־יָמִ֛ים בַּמִּדְבָּ֖ר וְלֹא־מָ֥צְאוּ מָֽיִם׃ וַיָּבֹ֣אוּ מָרָ֔תָה וְלֹ֣א יָֽכְל֗וּ לִשְׁתֹּ֥ת מַ֙יִם֙ מִמָּרָ֔ה כִּ֥י מָרִ֖ים הֵ֑ם עַל־כֵּ֥ן קָרָֽא־שְׁמָ֖הּ מָרָֽה׃ וַיִּלֹּ֧נוּ הָעָ֛ם עַל־מֹשֶׁ֥ה לֵּאמֹ֖ר מַה־נִּשְׁתֶּֽה׃ וַיִּצְעַ֣ק אֶל־יְ—הֹוָ֗ה וַיּוֹרֵ֤הוּ יְ—הֹוָה֙ עֵ֔ץ וַיַּשְׁלֵךְ֙ אֶל־הַמַּ֔יִם וַֽיִּמְתְּק֖וּ הַמָּ֑יִם שָׁ֣ם שָׂ֥ם ל֛וֹ חֹ֥ק וּמִשְׁפָּ֖ט וְשָׁ֥ם נִסָּֽהוּ׃

Moïse fit décamper Israël de la plage et ils débouchèrent dans le désert de Chour, où ils marchèrent trois jours sans trouver d’eau. Ils arrivèrent à Mara. Or, ils ne purent boire l’eau de Mara, elle était trop amère; c’est pourquoi on nomma ce lieu Mara. Le peuple murmura contre Moïse, disant: “Que boirons-nous?” Moïse implora l’Eternel; celui-ci lui indiqua un bois, qu’il jeta dans l’eau et l’eau devint potable. (Exode 15:22-25)

La jeune fille a expliqué [probablement en s’appuyant sur le Zohar] que le bois est un symbole bien connu de la Torah, comme il est écrit : « Elle est un arbre de vie pour ceux qui s’y attachent » (Proverbes 3:18), et y voyait la force transformatrice de la Torah. Pour ma part [en citant le Talmud , et également le Zohar !], j’ai rappelé que l’eau est un symbole classique de la Torah, et que les trois jours sans eau décrits dans le récit expriment une soif de vérité et de révélation qui demeure encore aujourd’hui.

Peut-être ne devrais-je pas parler de débat, car nous sommes finalement arrivés, heureusement, à la même conclusion : la Torah est une bonne chose. Mais depuis lors, je réfléchis à cette double tradition. Admettons que ces deux symboles se complètent, et relisons-les ensemble à l’intérieur du récit : les enfants d’Israël, après trois jours de recherche de la Torah, arrivent enfin, pour découvrir que cette Torah est amère et ne peut étancher leur soif. Moïse prend alors un “bois” de Torah et le jette dans cette Torah, et ils peuvent enfin boire une Torah devenue douce.

Mais maintenant, voilà bien un débat. La Torah est-elle douce ou amère ? Si, un jour, je suis confronté à la Torah — par l’intermédiaire d’un rabbin, par exemple — qui me dit quoi faire ou quoi penser, serai-je aidé ou au contraire blessé en l’écoutant ? Comment distinguer entre ces deux saveurs de la Torah ?

Si nous regardons de nouveau le verset, nous voyons que, pour savoir comment adoucir l’eau, Dieu montre à Moïse un morceau de bois — Vayoréhou Adonaï ets. Or le verbe « montrer », « indiquer », ici, partage la même racine que “Torah”. C’est donc très simple : Moïse utilise la Torah pour savoir quelle Torah adoucit la Torah !

Comprendre ce processus est essentiel. Nous sommes souvent confrontés à des idées différentes, parfois opposées, qui prétendent chacune être la voix authentique de la tradition juive. Toutes citent des versets et des sources, et pourtant elles aboutissent à des conclusions contraires — que ce soit dans le domaine du rituel juif, de l’analyse politique ou des appels à l’action. Quel est donc le principe supérieur qui peut nous aider à les distinguer, à savoir quelle voix de la Torah écouter ?

Beaucoup ont cherché un tel méta-principe. On pense, par exemple, au célèbre débat entre Rabbi Akiva et Rabbi Simon ben Azaï.

ואהבת לרעך כמוך – רבי עקיבא אומר זה כלל גדול בתורה. בן עזאי אומר זה ספר תולדות אדם – זה כלל גדול מזה

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » — Rabbi Akiva dit : c’est là un klal gadol, un principe fondamental de la Torah. Ben Azaï dit : « Voici le livre des générations de l’homme » (Genèse 5,1) — cela constitue un principe plus grand encore. (Sifra Kedochim 4:12 / Berechit Rabba 24:7)

Pour Rabbi Akiva, si je simplifie, le principe directeur est l’amour ; tandis que Ben Azaï met au premier plan l’humanité elle-même. [Il existe une autre version de ce débat (Ein Yaakov), qui propose un troisième principe, l’assiduité, tandis que le Choulḥan Aroukh (OH 1:1) souligne l’humilité.]

Cette quête du klal gadol, du principe fondamental de la Torah, est peut-être l’essence même de l’ouvrage que nous appelons Pirkei Avot. Chaque maître y propose un conseil — ou trois — pour orienter la manière de vivre sa vie. Dans l’horizon plus large de la Torah orale, il faut l’entendre comme complémentaire aux milliers de lois et de débats exposés ailleurs dans la Michna : comme pour dire qu’au-delà de tous les détails, il doit exister une valeur directrice. Dans un passage célèbre, Rabbi Yohanan ben Zakkaï demande à ses cinq disciples de découvrir par eux-mêmes ce méta-principe, et ils reviennent chacun avec une réponse différente.

אָמַר לָהֶם, צְאוּ וּרְאוּ אֵיזוֹהִי דֶרֶךְ יְשָׁרָה שֶׁיִּדְבַּק בָּהּ הָאָדָם. רַבִּי אֱלִיעֶזֶר אוֹמֵר, עַיִן טוֹבָה. רַבִּי יְהוֹשֻׁעַ אוֹמֵר, חָבֵר טוֹב. רַבִּי יוֹסֵי אוֹמֵר, שָׁכֵן טוֹב. רַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמֵר, הָרוֹאֶה אֶת הַנּוֹלָד. רַבִּי אֶלְעָזָר אוֹמֵר, לֵב טוֹב. אָמַר לָהֶם, רוֹאֶה אֲנִי אֶת דִּבְרֵי אֶלְעָזָר בֶּן עֲרָךְ מִדִּבְרֵיכֶם, שֶׁבִּכְלָל דְּבָרָיו דִּבְרֵיכֶם

[Un jour, Rabbi Yohanan] dit à ses disciples : «Sortez et allez vous enquérir du droit chemin auquel l’homme doit s’attacher.» Rabbi Eliêzer en conclut: «avoir un œil (regard) bienveillant.» Rabbi Yehochouâ: «se faire un bon compagnon.» Rabbi Yossé: «se faire un bon voisin.» Rabbi Chimôn: «prévoir ce qui adviendra.» Rabbi Élâzar: «avoir un bon cœur.» «Je préfère l’opinion d’Elâzar fils d’Arakh, répliqua le maître, car les vôtres sont comprises dans la sienne.» (Avot 2:9)

Là encore, aucun d’entre eux ne répond que la « bonne voie » serait simplement d’observer les lois de la Torah. Car cela, en soi, exigerait déjà une autre « Torah ». Ce n’est qu’à l’aide de cette Torah plus élevée — par exemple ce qu’ils appellent ici « un bon cœur » — que chacun peut tracer son propre chemin.

Finalement, il est peu probable que nous trouvions un principe directeur formulé comme un proverbe percutant, qui nous permettrait réellement de naviguer dans les dilemmes d’un monde aussi complexe. Et développer un « bon cœur » lui-même demande sans doute… de la Torah ! Autrement dit, la découverte de ce principe est le fruit d’un processus de toute une vie. Il naît d’une formation intellectuelle, spirituelle et émotionnelle, que la confrontation aux dilemmes nous impose. La Torah ne donne pas des réponses toutes faites — ou du moins, elle ne devrait pas le faire — elle suscite des défis. Qu’il s’agisse de savoir quelle bénédiction réciter sur un aliment donné (et donc d’étudier la manière dont poussent les arbres et les plantes) ; qu’il s’agisse d’entrer dans le monde des affaires, sur un marché compétitif (et d’avoir à prendre des décisions difficiles, pour lesquelles un cadre éthique et juridique complexe est nécessaire mais insuffisant) ; ou qu’il s’agisse encore de vivre avec des amis, des enfants, une famille, des voisins, une communauté (et de décider comment équilibrer leurs besoins avec les nôtres). Dans tous ces cas, la rencontre entre la vie et la Torah nous pousse à façonner notre propre Torah intérieure, que nous pourrons ensuite laisser nous exiger davantage et nous élever. Ce processus de croissance peut être infini — si nous lui en laissons la possibilité.

Dans la paracha de cette semaine, Yitro, nous lisons le récit de la révélation dramatique au mont Sinaï, ce que nous appelons « le don de la Torah ». Ce que cela signifie exactement n’est pas évident, mais le sommet de cette révélation semble être le Décalogue, ce que l’on appelle les Dix Commandements. À vrai dire, chacun de ces dix demeure, pour moi, en partie mystérieux, mais il est clair que les exigences qu’ils nous adressent dépassent largement de simples règles à respecter.

Certes, il existe un aspect pratique à ce que signifie éviter l’idolâtrie, se souvenir du jour du chabbat, ne pas tuer, ne pas convoiter — et ici un Choulḥan Aroukh, par exemple, peut nous guider sur ces points. Mais l’effort même pour appliquer ces commandements à des situations concrètes de la vie peut nous transformer : nous amener à devenir des personnes qui ne sont pas attirées par les idoles ni par le mensonge, qui connaissent la valeur du travail comme celle du repos, qui ne sont pas mues par la haine ni par le désir de posséder. Bref, des personnes dotées d’« un bon cœur », ou de quelque chose qui s’en rapproche.

Si la paracha de cette semaine raconte le don de la Torah, alors les siècles qui suivent racontent le processus lent et essentiel de la réception de cette Torah — l’apprentissage patient qui consiste à la rendre douce et pertinente.

Chabbat chalom !

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