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Être là

La réponse avant la réponse, un commentaire de la paracha Vayikra

Par le rabbin Josh Weiner

Ce chabbat, nous commençons un nouveau livre, Vayikra. Les enfants de bar et bat-mitsva n’aiment pas beaucoup ces lectures, avec leurs longues listes de détails sur le système des sacrifices — mais moi, au moins, j’adore ! Le premier verset, le premier mot, la première lettre nous donnent déjà un indice : il se joue ici quelque chose de plus profond que ce que l’on voit au premier regard.

וַיִּקְרָ֖א אֶל־מֹשֶׁ֑ה וַיְדַבֵּ֤ר יְ—הֹוָה֙ אֵלָ֔יו מֵאֹ֥הֶל מוֹעֵ֖ד לֵאמֹֽר׃

Dieu appela Moïse et lui parla depuis la Tente d’assignation, en disant… (Lévitique 1,1)

La suite, pour l’instant, importe peu. Ce qui retient notre attention, c’est le cadre posé dès le début. Dieu parle souvent — vayedaber —, parfois Il dit — vayomer —, et plus rarement Il appelle — vayikra. Ici, Dieu fait les trois à la fois. Qu’apporte donc cet appel, en plus ? On pourrait très bien imaginer que les lois des sacrifices commencent par la formule habituelle : « Dieu parla à Moïse, en disant… »

Rachi, s’appuyant sur un midrach, relie cet appel à un autre verset qui emploie le même mot.

קְרִיאָה, לְשׁוֹן חִבָּה, לָשׁוֹן שֶׁמַּלְאֲכֵי הַשָּׁרֵת מִשְׁתַּמְּשִׁין בּוֹ, שֶׁנֶּאֱמַר וְקָרָא זֶה אֶל זֶה

Vayikra — c’est une parole d’appel, une expression de tendresse, le langage même des anges au service divin, comme il est dit (Isaïe 6) : « Et l’un appelait l’autre (vekara ze el ze ve’amar)» .

Dieu appela Moïse parce que la relation compte autant que le contenu. L’appel est une invitation à répondre, et cette réponse signifie aussi que Celui qui appelle est prêt à écouter. Même lorsque nous n’entendons qu’une seule voix, le besoin d’un interlocuteur transforme la scène en une forme de dialogue, où Moïse répond par le simple fait d’accepter l’appel. Rachi insiste : l’appel était toujours là, mais seul Moïse y a répondu.

לְכָל דִּבְּרוֹת וּלְכָל אֲמִירוֹת וּלְכָל צִוּוּיִים קָדְמָה קְרִיאָה… הַקּוֹל הוֹלֵךְ וּמַגִּיעַ לְאָזְנָיו וְכָל יִשְֹרָאֵל לֹא שׁוֹמְעִין

Pour chaque parole, pour chaque déclaration et pour chaque commandement, un appel précédait toujours… La voix se prolongeait et parvenait jusqu’aux oreilles de Moïse, tandis que tout Israël ne l’entendait pas.

Mais ce n’est pas la première fois que nous rencontrons cette idée. Lorsque Moïse rencontre Dieu pour la première fois, devant le buisson ardent dans le désert, une tradition [dont je n’ai malheureusement pas retrouvé la source] enseigne que le buisson brûlait depuis longtemps sans se consumer, mais que Moïse fut le premier à s’en apercevoir. Le fait même de remarquer devient alors une réponse à l’appel, et cette réponse marque le début de toute sa mission : faire sortir le peuple d’Israël de l’esclavage. Cela correspond à une autre tradition qui présente un modèle semblable, cette fois autour d’Abraham.

אָמַר רַבִּי יִצְחָק מָשָׁל לְאֶחָד שֶׁהָיָה עוֹבֵר מִמָּקוֹם לְמָקוֹם, וְרָאָה בִּירָה אַחַת דּוֹלֶקֶת, אָמַר תֹּאמַר שֶׁהַבִּירָה הַזּוֹ בְּלֹא מַנְהִיג, הֵצִיץ עָלָיו בַּעַל הַבִּירָה, אָמַר לוֹ אֲנִי הוּא בַּעַל הַבִּירָה. כָּךְ לְפִי שֶׁהָיָה אָבִינוּ אַבְרָהָם אוֹמֵר תֹּאמַר שֶׁהָעוֹלָם הַזֶּה בְּלֹא מַנְהִיג, הֵצִיץ עָלָיו הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא וְאָמַר לוֹ אֲנִי הוּא בַּעַל הָעוֹלָם.

Rabbi Yits’hak a dit : à quoi cela ressemble-t-il ? À un homme qui voyageait de lieu en lieu lorsqu’il vit une bira doleket — un palais en feu. Il se dit : « Se peut-il que ce bâtiment n’ait personne pour s’en occuper ? » Le propriétaire le regarda et lui dit : « Je suis le maître du bâtiment. » De même, Abraham notre père dit : « Se peut-il que ce monde n’ait personne pour s’en occuper ? » Le Saint, béni soit-Il, le regarda et lui dit : « Je suis le Maître du monde. » (Beréchit Rabba 39,1).

Abraham découvre Dieu non pas à travers une expérience mystique sublime, mais par le choc profond provoqué par l’apparente absurdité d’un monde brisé. Abraham dit : « Qu’est-ce que tout cela signifie ?» — et sans donner de réponse simple, Dieu répond plutôt : « Me voici. » La question comme la réponse sont d’une grande exigence, d’une grande beauté aussi. Là encore, en remarquant ce qui se passe et en entendant l’appel de l’autre, Abraham forge avec Dieu une relation unique.

Dans moins de deux semaines, nous célébrerons Pessah, et le séder est construit autour de questions, de réponses, de discussions et de déclarations. Dans un passage bien connu, on nous présente quatre enfants qui semblent dialoguer avec leur père. Je n’entrerai pas ici dans les analyses — pourtant passionnantes — sur la façon dont ce texte a été composé mais, souvent, on se concentre sur les quatre figures d’enfants — le sage, le méchant, le simple (ou, dans certaines versions, tipèch, l’idiot), et celui qui ne sait pas poser de question — et on prête moins attention aux réponses qui leur sont données.

Au fils méchant, comme à celui qui ne sait pas demander, par exemple, on répond la même chose (Exode 13,8) : Ba’avour ze — « C’est à cause de cela que le Seigneur a agi pour moi lorsque je suis sorti d’Égypte. » Un deuxième niveau de lecture souligne la critique implicite contenue dans le mot « pour moi », et non « pour toi ». Mais je crois que, dans ce dialogue imaginaire, le père fait aussi quelque chose d’apaisant, quelque chose de très structurant.

Le fils demande : « Pourquoi suis-je ici ? » Et au lieu de répondre de front, le père dit: « Moi, je sais pourquoi je suis ici. À toi de découvrir ta propre réponse. »

On retrouve la même dynamique avec le fils simple. Il demande : « Ma zot — Qu’est-ce que tout cela ? » Et la réponse, qui peut sembler lointaine, est : « C’est d’une main forte que Dieu nous a fait sortir d’Égypte. » Ce nous, d’ailleurs, n’est pas si clair — je ne sais pas si le fils s’y sent inclus — mais le père, lui, s’inclut dedans — au moins pour lui-même. Là encore, sa réponse revient à dire : « Moi, je sais pourquoi cela compte pour moi. »

J’ai passé la semaine dernière à Berlin, lors d’une conférence de rabbins massorti européens. L’un des intervenants a présenté l’idée de la « nouvelle autorité », une approche développée par le psychologue israélien Haim Omer pour les parents, mais qui peut aussi s’appliquer à d’autres relations d’autorité, y compris entre des rabbins et leurs communautés. L’une de ses idées est que le parent arrête de dire des choses comme : « Tu dois m’écouter parce que tu es mon enfant », et dis plutôt : « Je dois dire cela parce que je suis ton parent » — j’ai des devoirs, et je tiens à toi, quoi qu’il arrive. S’il y a ici des parents plus expérimentés que moi, ils pourront dire si cela fonctionne, mais ce renversement de perspective m’a beaucoup frappé. Il nous a donné une image : le parent comme un phare, une présence stable qui donne direction et sécurité, qui permet à l’enfant de s’éloigner et de revenir avec la confiance que le phare sera toujours là.

Au séder, le père donne ce genre d’assurance : moi, je sais pourquoi je suis ici. Le midrach met sur les lèvres de Dieu une réponse semblable, à Abraham. Au lieu d’expliquer pourquoi tout brûle, Il dit simplement : Je suis le Maître de ce monde, alors oui, je m’en soucie. À Moïse aussi, Dieu dit sa constance : Je suis celui que Je suis. J’ai entendu vos cris. Anokhi Hachem. Je suis un phare, une colonne de feu qui montre le chemin dans l’obscurité.

Voilà une première réponse à la question : « Qu’est-ce que tout cela signifie ? » Les détails viennent ensuite, mais ils doivent s’appuyer sur une relation. C’est cet appel qui ouvre le livre de Vayikra — et la vraie question, pour nous, c’est peut-être celle-ci : sommes-nous prêts à écouter, et à répondre ?

Chabbat chalom !

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