La paracha de cette semaine, Eikev, évoque par deux fois les relations parents-enfants. D’abord concernant les punitions : “Tu reconnaîtras donc en ta conscience que si l’Éternel ton Dieu te châtie, c’est comme un père qui châtie son fils.” Puis, dans le célèbre passage qui deviendra le deuxième paragraphe du Chéma, on mentionne les règles de transmission des commandements, “enseignez-les à vos enfants sans cesse, en vous levant comme en vous couchant, à la maison comme en voyage.” Cette transmission est un des piliers du judaïsme. Certains disent qu’est juif ou juive celui ou celle dont les enfants sont juif.ve.s. D’autres renchérissent, celui ou celle dont les petits-enfants sont juif.ve.s.
Mais quel modèle de parentalité nous est-il proposé pour accomplir cette transmission ?
Un modèle parental qui interroge
Le premier modèle qui est mentionné est donc celui de l’Eternel et du peuple, comme un père et son fils, et plus particulièrement dans un rapport punitif. Si on s’attarde à décortiquer la nature de cette relation depuis la sortie d’Égypte, il nous faut admettre qu’elle présente des caractéristiques pour le moins troublantes.
Imaginez, un parent :
– qui emmène son enfant dans le désert et l’y maintient pendant quarante ans
– qui fournit toute la nourriture sans jamais enseigner à son enfant à se débrouiller seul
– qui dit constamment : “Si tu m’obéis, je t’aime. Sinon, tu seras puni.”
– qui réprime sévèrement toute manifestation d’indépendance, de façon parfois arbitraire. J’exagère un peu pour forcer le trait. On pourrait considérer aussi que l’Eternel attend que le peuple soit fin prêt et mature pour enfin le laisser voler de ses propres ailes mais la sévérité du châtiment reste de mise.
On peut reconnaître dans ces modalités les signaux d’alarme d’une relation toxique voire abusive: isolement, dépendance forcée, chantage affectif, violence éducative. Et pour quel résultat ? Au bout de quarante ans, le peuple est toujours décrit comme “ingrat et rebelle“, “rétif“, “à la nuque raide“. En somme, un adolescent.
Alors, que nous enseigne ce modèle ? Comment comprendre cette pédagogie divine apparemment dysfonctionnelle ?
Comprendre le contexte, la pédagogie de la loi et des conséquences
Bien sûr, ce modèle correspond à une époque historique où l’autorité paternelle était répressive, où la survie du groupe était primordiale. Dans le contexte de l’écriture de Devarim – celui du retour des exilés de Babylone pour reconstruire le Temple – ces textes avaient une fonction de préservation identitaire très importante.
L’objectif était clair : imposer le monothéisme, détourner les Hébreux du culte d’autres dieux, et ériger des frontières identitaires rigides pour éviter l’assimilation. Le contrôle décrit dans Eikev agit comme un mécanisme de préservation.
Mais derrière cette relation archaïque, nous pouvons discerner des enseignements précieux. L’élément central d’Eikev, c’est la logique claire des conséquences. Si je résume schématiquement : “Si tu respectes les lois, tu vivras. Si tu les transgresses, tu mourras.” C’est binaire, simpliste mais rassurant pour l’esprit, facilement compréhensible et suffisamment dangereux pour qu’on ait envie de suivre la règle.
En effet, s’il y a bien quelque chose que l’Eternel apporte aux Hébreux pour les éduquer, les émanciper dans le désert, en dépit de toutes leurs épreuves, c’est la Torah, un texte de lois qui nous guide encore de nos jours. Emanciper avec des lois ? Cela peut sembler contradictoire mais pourtant, plus que la sortie d’Egypte, c’est bien le don de la Torah qui libère les Hébreux. Mais c’est processus progressif.
D’ailleurs, Eikev mentionne dans son texte trois types de lois à transmettre : les Houkkim (lois gravées, dont la logique nous échappe), les Mitsvot (commandements relationnels) et les Michpatim (lois éthiques universelles). La paracha commence avec des lois éthiques mais ce ne sont pas les premières des 10 commandements. En effet, il faut du temps pour passer de la contrainte extérieure à la logique interne de l’empathie, passer de la justification “parce que je suis l’Eternel ton Dieu qui t’a fait sortir d’Egypte“, aussi connu sous le nom de “parce que je suis ton père / ta mère“, à “parce que toi aussi tu as été étranger en Égypte“, autrement dit, “parce que tu n’aimeras pas qu’on te fasse cela“.
Comme on l’a vu, les commandements sont suivis par des conséquences tangibles dans notre paracha. Le mot même d’Eikev vient de la racine ב-ק-ע qui signifie le talon, ce qui vient après, ce qui suit. Cette racine a donné son nom à Yaakov qui tenait le talon de son frère mais aussi le nom de rabbi Akiva, et le mot Ikvot, les traces, les empreintes.
Connaître les conséquences de ses actes, c’est comprendre le pourquoi, comprendre que nos choix laissent des traces, qu’ils nous “talonnent” tout au long de notre existence. C’est cela qui permet de développer sa conscience morale. Dans un monde où l’immédiateté domine, où les conséquences de nos actions sont souvent invisibles ou différées, enseigner cette responsabilité devient crucial. Eikev, en nous rappelant que nos actes résonnent dans le temps long, nous aide à sortir de l’illusion de l’impunité. Elle nous enseigne que chaque geste laisse son empreinte, chaque parole pèse, chaque intention compte.
Le dialogue comme clé de libération
Si je reviens au modèle pédagogique global qui nous est proposé dans Eikev, à savoir un modèle patriarcal, où l’autorité du père fait office d’étalon de la justice, une fois ce modèle présenté, il doit être prêt à être dépassé. Car le judaïsme n’est-elle pas cette tradition qui nous enseigne à questionner, à débattre, même avec l’Eternel ?
Le Talmud en est la preuve. Ces milliers de pages ne sont rien d’autre qu’un dialogue permanent avec la Torah, entre les sages, à travers les siècles.
La fameuse controverse talmudique autour de la cacheroute d’un four en est l’illustration la plus connue. Elle oppose Rabbi Eliezer ben Hycarnos et les autres savants de l’Académie. Finalement, une voix céleste intervient pour donner raison Rabbi Eliezer mais Rabbi Yehoshua Ben Hanania répond que la “Torah n’est plus aux cieux mais bien sur la terre“. La voix di vine finit par déclarer : “Mes enfants m’ont vaincu !“. (Baba Metzia, 59a-b)
C’est ici aussi que se résout le problème de la pédagogie divine un peu archaïque. Si l’Eternel se trouve sévère face au peuple, au collectif, il est prêt à écouter les voix particulières qui s’élèvent parfois même contre lui. Abraham négocie pour Sodome et Gomorrhe , Moïse intercède pour le peuple après le veau d’or, les filles de Tselophrad plaident leur cause au sujet de l’héritage.
Ainsi donc, élever des enfants, cela signifie peut-être imposer des règles strictes dans les premiers temps mais les expliquer et surtout être prêts à les voir remises en question. Car quelle meilleure façon d’apprendre que de poser des questions ? Ainsi que nous l’enseigne le célèbre pédagogue Janusz Korczak, “Mathias aurait étudié avec plus d’entrain et aurait tout appris plus vite si on l’avait laissé poser les différentes questions qui lui passaient par la tête.“
Le Talmud nous dit que “quiconque enseigne la Torah à l’enfant de son prochain, l’Écriture le considère comme s’il l’avait enfanté.” (Sanhedrin, 19b) Nous sommes tous, d’une certaine manière, parents et enfants les uns des autres dans cette chaîne de transmission. Et chaque en seignement que nous donnons, chaque exemple que nous montrons, laisse son Eikev, son em preinte durable.
Chabbat Chalom,
Isabelle Urbah, fidèle d’Adath Shalom et professeure au Talmud Torah.