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Chemot: qui sauve une vie sauve l’humanité tout entière

Dracha prononcée par Sarah à l'occasion de sa Bat Mitsva le 08 janvier 2026

Par Sarah

Nous sommes dans le livre de Chemot, qui signifie « les noms ». Au début de ce livre, les enfants d’Israël arrivent en Égypte. Ils ne sont encore que des noms, mais ils vont devenir un grand peuple, porteur d’une mission. Pharaon voit ce peuple grandir. Inquiet de leur croissance, il cherche à les briser en les réduisant en esclavage. Mais rien n’y fait : leur nombre continue d’augmenter. Alors Pharaon franchit une deuxième étape d’oppression : il convoque deux sage-femmes et leur donne un ordre terrible : tuer tous les nouveau-nés garçons hébreux. Mais là, quelque chose d’incroyable se passe. Les sages-femmes refusent d’obéir parce qu’elles « craignaient Dieu ». Elles font preuve d’un courage extraordinaire et sauvent les enfants. Pharaon, furieux, passe à une troisième étape encore plus cruelle : il ordonne publiquement de jeter les nouveau-nés dans le Nil.

Cette histoire m’a particulièrement touchée, peut-être parce que dans la Bible, on parle souvent des hommes… et moins des femmes. Et pourtant, ces deux femmes ont un nom : Chifra et Poua. Pharaon, lui, n’est mentionné qu’à travers son titre : le roi d’Égypte.

La Torah nous dit :

וַיֹּאמֶר מֶלֶךְ מִצְרַיִם, לַמְיַלְּדֹת הָעִבְרִיֹּת, אֲשֶׁר שֵׁם הָאַחַת שִׁפְרָה, וְשֵׁם הַשֵּׁנִית פּוּעָה

« Le roi d’Égypte parla aux sages-femmes des Hébreux : le nom de l’une était Chifra, et le nom de la seconde Poua. » (Chemot 1,15)

וַיֹּאמֶר, בְּיַלֶּדְכֶן אֶת-הָעִבְרִיּוֹת, וּרְאִיתֶן, עַל-הָאָבְנָיִם: אִם-בֵּן הוּא וַהֲמִתֶּן אֹתוֹ, וְאִם-בַּת הִוא וָחָיָה

Et il leur ordonna :
« Lorsque vous accoucherez les femmes des Hébreux et que vous regarderez sur le siège d’enfantement : si c’est un garçon, vous le ferez mourir ; si c’est une fille, elle vivra. » (Chemot 1,16)

En lisant ces versets, je me suis posé plusieurs questions :

  • Pourquoi la Torah ne mentionne-t-elle que deux sages-femmes ?
  • Que signifient leurs noms, Chifra et Poua, et pourquoi sont-ils cités ?
  • Et surtout : qui sont réellement ces femmes ? 

Ibn Ezra explique qu’elles n’étaient pas de simples sages-femmes, mais des responsables, des délégués chargées de superviser les autres. C’est pour cela que la Torah cite leurs noms : ce sont elles qui portent la responsabilité.

Un détail du verset attire mon attention : « le nom de l’une… et le nom de la seconde ».
On a l’impression qu’il y a une hiérarchie : l’une est première, l’autre seconde.

La tradition explique qu’il s’agirait d’une mère et de sa fille :

  • Chifra serait Yokhéved, la mère de Moïse,
  • Poua serait Myriam, sa sœur.

Ces femmes ont osé dire « non » au plus puissant des hommes, au péril de leur vie. Leur courage constitue le premier acte de résistance, et peut-être même le premier pas vers la libération d’Israël. Elles ne se contentent pas de désobéir à un ordre injuste ; elles protègent leur peuple et les enfants face au pouvoir absolu de Pharaon.

Leurs noms ont aussi un sens très fort. Dans la Torah, le nom révèle une identité, une mission. Chifra vient de la racine שׁ־פ־ר qui signifie embellir. Le Midrach (Chemot Rabba) raconte qu’elle prenait soin des bébés, les nettoyait, les protégeait, et leur donnait les meilleures chances de vivre. Poua signifie faire respirer ou parler doucement. Rachi explique qu’elle parlait aux bébés pour les calmer et les rassurer. On pourrait dire que Shifra s’occupait du corps, et Poua du souffle et du cœur.
Ainsi, elles se complétaient parfaitement.

Leurs noms ne décrivent donc pas seulement ce qu’elles faisaient : ils révèlent qui elles étaient. Ils reflètent leurs qualités profondes et leur compétence exceptionnelle. Ce sont les premiers actes de résistance et de vie. Mais qu’ont-elles ressenti, ces deux femmes, quand Pharaon leur a ordonné de tuer les nouveau-nés, elles, dont le métier est justement de donner la vie… ?

Le contraste est violent : on leur demande de transformer leur geste, accueillir la vie, en un acte de destruction. Dans le judaïsme, la vie est une valeur fondamentale. Dès les premiers chapitres de la Torah, la première femme s’appelle Hava (Ève en français), un nom qui vient de la racine haya חיה, qui signifie vivre. Rachi explique qu’elle s’appelle « Hava parce qu’elle fait vivre le monde. » Hava est celle par qui la vie continue, celle par qui le monde peut survivre.

C’est cette même mission qu’on retrouve chez Chifra et Poua. Elles refusent de trahir ce que signifie leurs noms. Elles sont pour moi des bâtisseuses d’avenir. Si elles n’avaient pas sauvé les bébés et Moïse, où en serait le peuple juif aujourd’hui ?

Je me suis alors posé une question plus personnelle : comment aurais-je réagi à l’ordre de Pharaon ? 

Pour moi, le courage, c’est être loyale, généreuse, attentive aux autres, réfléchie et savoir dire non quand quelque chose est injuste. J’ai même mon diplôme de Darkhei Noam pour la loyauté !
Ces valeurs me viennent de ma famille et de ma communauté. Je suis sûre que j’aurais voulu protéger ces bébés.

Est-ce que, dans ma vie, je sauverai des vies ?
Peut-être pas par des gestes extraordinaires. Mais je suis sûre que, par des actes simples, comme prendre soin des animaux ou accompagner une amie à l’infirmerie, je peux déjà honorer la vie.
Parce que chaque petit geste compte.

Le Talmud nous enseigne : « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité tout entière. »

Ces paroles me font penser à mon arrière-grand-père, Samuel Scheps, qui a incarné ce principe pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme Chifra et Poua, il a choisi la vie face à un pouvoir oppressif. Il a aidé des milliers de juifs en leur procurant des certificats, de l’argent et des possibilités d’émigration. Il a organisé des navires de sauvetage et s’est déplacé en pleine guerre dans des pays occupés, Autriche, Hongrie, Roumanie, Yougoslavie, pour négocier des vies et protéger des innocents.

Comme Chifra et Poua, deux femmes anonymes qui, avant même l’arrivée de Moïse, ont été les premières à résister à Pharaon et inaugurer la libération du peuple d’Israël, mon arrière-grand-père et mon arrière-grand-mère ont choisi la vie face à un pouvoir absolu. Ils ont désobéi à une autorité injuste, au péril de leur vie, pour contribuer, des siècles plus tard, à la survie du peuple juif.

Chifra, Poua, Samuel Scheps et Lily Scheps nous rappellent qu’un nom porté avec courage peut changer le destin de tout un peuple.

Retrouvez ici le commentaire de la paracha Lekh Lekha 5786 par le rabbin Josh Weiner

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