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Ça suffit !

Quand faut-il dire « assez », et pourquoi ? Pessah 5786

Par le rabbin Josh Weiner

Ces deux dernières soirées, nous avons chanté un chant bien connu de Pessah, célèbre pour son refrain « Dayenou ». Il comporte quinze versets qui décrivent les bienfaits accordés au peuple d’Israël lors de la sortie d’Égypte, chacun bâti sur la formule : « S’il ne nous avait accordé que X, sans aller jusqu’à X+1, dayenou — cela nous aurait suffi. » Ce poème ne figure pas dans les haggadot les plus anciennes ; il apparaît, pour la première fois au Xe siècle, dans le siddour de Saadia Gaon. Son origine exacte et sa datation font encore aujourd’hui l’objet de recherches.

[Voici, en résumé, l’analyse proposée par le professeur Jonathan Rabinowitz :] Certains chercheurs défendent une origine très ancienne. Selon eux, puisque le texte s’achève avec la construction du Temple sans évoquer son absence, il aurait été composé avant la destruction du second Temple, en l’an 70. D’autres soulignent un parallèle frappant avec un texte chrétien du IIe siècle, intitulé Peri Pas’ha, rédigé par Méliton de Sardes, et qui reproche aux Juifs leur ingratitude à chaque étape de leur parcours:

« Israël ingrat, viens plaider contre moi au sujet de ton ingratitude…
Quelle valeur as-tu accordée à la descente en Égypte, et au bien-être que tu y as trouvé sous Joseph le juste ?
Quelle valeur as-tu accordée aux dix plaies ?
Quelle valeur as-tu accordée à la colonne de feu la nuit et à la nuée le jour, et à la traversée de la mer Rouge ?
Quelle valeur as-tu accordée au don céleste de la manne… ? »

Ce texte aurait lui-même inspiré une autre composition chrétienne, les Impropères — « Les Reproches » — poème ultérieur, dont la forme rappelle, par certains aspects, Dayénou, et qui a fini par être intégré à la liturgie traditionnelle du Vendredi saint. À partir des années 1960, des groupes juifs ont demandé au Vatican de le retirer, estimant qu’il véhicule et renforce une hostilité envers les Juifs ; de nombreuses Églises l’ont supprimé ou l’ont relu comme un reproche adressé à l’humanité en général, plutôt qu’au peuple d’Israël. Pendant un temps, les chercheurs ont pensé que ces textes chrétiens répondaient d’une certaine manière à Dayenou. Mais certains suggèrent aujourd’hui l’inverse : que le texte hébraïque aurait été composé précisément pour affirmer, avec force, que le peuple juif reconnaît et apprécie chaque bienfait reçu de Dieu.

Quoi qu’il en soit, il semble exister des précédents juifs plus anciens pour cette tournure : « Si seulement… cela nous aurait suffi ». Le chabbat dernier, nous avons lu une haftara particulière tirée du livre de Malachie, dans laquelle le prophète promet, au nom de Dieu, que le peuple sera récompensé s’il prête attention aux lois de la Torah :

אִם־לֹ֧א אֶפְתַּ֣ח לָכֶ֗ם אֵ֚ת אֲרֻבּ֣וֹת הַשָּׁמַ֔יִם וַהֲרִיקֹתִ֥י לָכֶ֛ם בְּרָכָ֖ה עַד־בְּלִי־דָֽי׃

Voyez si je n’ouvre pas en votre faveur les cataractes du ciel, si je ne répands pas sur vous la bénédiction au-delà de toute mesure. (Malachie 3:10)

Le Talmud commente cette expression énigmatique « ad bli dai » et en transforme subtilement le sens :

רִבִּי בְּרֶכְיָה וְרִבִּי חֶלְבּוֹ וְרַב אַבָּא בַּר עִילָאִי בְּשֵׁם רַב עַד שֶׁיִּיבְלוּ שִׂפְתוֹתֵיכֶם מִלּוֹמֶר דַּיֵינוּ בְּרָכוֹת דַּיֵינוּ בְּרָכוֹת

Rabbi Berekhia dit au nom de Rav : « Jusqu’à ce que vos lèvres s’usent à force de dire : nous avons assez de bénédictions, nous avons assez de bénédictions ! » (Talmud de Jérusalem, Berakhot 9:5, cf. Bavli Taanit 9a)

Il y a ici un déplacement à la fois discret et profond. Le mot daï signifie « suffisant », « abondant », «assez ». Dans le verset biblique, la bénédiction est décrite comme infinie, « sans limite », littéralement « sans assez ». Mais la lecture talmudique inverse la perspective : elle imagine que la réponse du peuple à cette abondance sera précisément de dire « assez ! » Pourquoi réagir ainsi face à ce qui est bon ? On s’attendrait à dire cela face à ce qui est mauvais, face à ce qui nous trouble ou nous blesse. (Je me souviens d’une amie militante en Israël, qui apportait à chaque manifestation une simple pancarte sur laquelle était écrit : « Daï »…)

Et pourtant, nous reconnaissons cette expérience. Pas toujours, certes — mais elle ne nous est pas inconnue. Il nous arrive de repousser des compliments, d’être submergés par des marques d’affection, et quelque chose en nous nous pousse à dire : « ça suffit, arrête. » Je pense aussi au peuple d’Israël au moment du don de la Torah, alors qu’il entend directement la parole de Dieu — et dont la première réaction est précisément : “assez !”

וַיֹּֽאמְרוּ֙ אֶל־מֹשֶׁ֔ה דַּבֵּר־אַתָּ֥ה עִמָּ֖נוּ וְנִשְׁמָ֑עָה וְאַל־יְדַבֵּ֥ר עִמָּ֛נוּ אֱ—לֹהִ֖ים פֶּן־נָמֽוּת׃

Et ils dirent à Moïse : “Parle-nous toi-même, et nous écouterons ; mais que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions.” (Exode 20:16)

Trop de toute chose, qu’elle soit bonne ou mauvaise, finit par nous submerger. Et savoir dire « stop », savoir dire « assez » — c’est précisément ce que nous associons à la maturité. Dans le chant de Dayenou, nous ne croyons pas littéralement à des phrases comme : « Si nous étions seulement arrivés jusqu’à la mer sans la traverser, cela nous aurait suffi. » Mais cette exigence de marquer une pause à chaque étape nous enseigne que même le bonheur doit se déployer par étapes, à la mesure de ce que nous pouvons recevoir.

Rebbe Nahman de Bratslav enseigne que savoir mettre une limite à la bénédiction, c’est l’essence même de la compassion :

וְכֵן מִי שֶׁאֵינוֹ יוֹדֵעַ אֵיךְ לְהִתְנַהֵג עִם הָרַחֲמָנוּת, אֲזַי יוּכַל לְרַחֵם עַל תִּינוֹק שֶׁל אַרְבָּעָה יָמִים, לִתֵּן לוֹ מַאֲכָל הַצָּרִיךְ לְגָדוֹל, וְלֹא לְקָטָן כָּזֶה, כִּי קָטָן כָּזֶה צְרִיכִין לְזוּנוֹ רַק עַל יְדֵי חָלָב דַּוְקָא. עַל־כֵּן צָרִיךְ לֵידַע אֵיךְ לְהִתְנַהֵג עִם הָרַחֲמָנוּת, שֶׁלְּקָטָן כָּזֶה צְרִיכִין לְרַחֵם לִתֵּן לוֹ חָלָב דַיְקָא, וּלְגָדוֹל – מַאֲכָל הַצָּרִיךְ לוֹ, וְכֵן עַל כָּל אֶחָד וְאֶחָד צְרִיכִין לְרַחֵם בַּמֶּה שֶׁצָּרִיךְ לוֹ

Celui qui ne sait pas comment exercer la compassion pourrait « prendre en pitié » un nourrisson de quatre jours en lui donnant une nourriture adaptée à un adulte, et non à un enfant si petit. Or un nourrisson de cet âge doit être nourri uniquement de lait. Il est donc nécessaire de savoir comment agir avec compassion… et d’exercer la compassion envers chacun selon ce dont il a besoin. (Likouté Moharan II:7)

Un leader véritablement compatissant — et Rebbe Nahman identifiera une telle figure à Moïse, et peut-être aussi à lui-même — est celui qui sait donner à chacun ce dont il a besoin, et non simplement tout ce qu’il pourrait lui donner. Celui qui transmet le bien et la bénédiction doit aussi savoir se retenir, dire «assez », poser des limites pour que cette bénédiction puisse réellement être reçue.

C’est d’ailleurs l’un des noms de Dieu : Chaddaï, que le midrach (Pirkei D’Rabbi Eliezer 3) comprend comme « Celui qui dit : assez ». L’image est frappante : au moment de la création, les cieux s’étendaient sans fin, et Dieu a dû les arrêter, leur fixer des limites. Autrement dit, Dieu a limité Sa propre puissance pour que le monde puisse exister.

En cette semaine de Pessah, cela nous invite à réfléchir. Bien sûr, nous devons savoir dire Daï face à ce qui ne va pas dans ce monde — cela va de soi, c’est au cœur même de ce que signifie être une personne libre. Mais nous sommes également appelés à dire Daï devant ce qui est juste et bon dans le monde. Les sedarim sont derrière nous, et il reste maintenant surtout des limitations. Mais la tradition juive nous enseigne que les limites sont nécessaires pour recevoir ce qui compte vraiment. Daï, dayenou : si tout vient en trop grande abondance, nous risquons de perdre l’équilibre, ou de perdre le sens des choses. Avec la juste mesure de contraintes — le chabbat, la cacherout, la maîtrise de soi, le refus des paroles ou des actes de haine — nous pouvons habiter le monde tel qu’il est, et l’apprécier pleinement.

Chabbat shalom et Pessah sameah.

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