Chabbat chalom à toutes et à tous,
Nous entrons la semaine prochaine dans le mois des Selihot, où commence le travail spirituel de préparation aux fêtes de Tichri. Re’eh tombe donc dans une période de relâche, entre Ticha Beav et Elloul – un paradoxe, puisque le texte prévoyait sa lecture publique tous les sept ans, lors du grand rassemblement de Souccot, non en plein cœur de l’été où l’assemblée est dispersée. C’est donc, curieusement, quand personne n’est là, que nous lisons une portion qui devait rassembler tout le peuple. Nul n’est prophète en son pays, mais là, c’est ce qu’on appelle prêcher dans le désert !
La paracha s’ouvre de façon théâtrale :
« Re’eh, Anokhi noten lifnehem hayom brakha ou klala »,
« Vois, je pose devant vous aujourd’hui la bénédiction et la malédiction » (1)
Drôle d’adresse au singulier alors que le choix semble collectif. Ce n’est pas neutre, nous le verrons par la suite. Des émissaires sont envoyés proclamer la bénédiction sur une montagne et la malédiction sur l’autre. Puis viennent les préceptes à observer pour mériter la bénédiction : l’éradication de l’idolâtrie, la centralisation du culte, la cacherout, la dîme (Maasser), la chmitah, et les fêtes de pèlerinage. La bénédiction, la malédiction, ça nous fait quand même penser au fameux livre de la vie de Roch Hachana. Alors puisque nous sommes là, autant prendre un peu d’avance et nous interroger sur ce qu’on doit faire le mois prochain si nous voulons être inscrits dans le bon livre. Je vous préviens, il va falloir payer sa cotisation ! (Et non, ce n’est pas notre trésorier qui a commandité cette dracha.)
On peut trouver une première piste à notre quête de vitalité dans les grands principes de la Tsedaka, fondés par les lois de dîme et de chmitah. Ces lois puisent leurs racines dans la terre pour en distribuer les fruits à la communauté, produisant ainsi un cycle de vie.
Vous le savez certainement, le Maasser est un impôt destiné aux Lévites, tribu sans terre ni revenu propre, puis élargi dans notre paracha aux plus vulnérables à savoir l’étranger, l’orphelin et la veuve : guer, yatom veAlmanah. (2) J’aimerais souligner ici l’aspect à la fois clérical et social de la dîme car je crois que nos synagogues et notre clergé, si l’on peut dire, sont aujourd’hui des maillons essentiels dans notre tissu social juif. Il faut ici d’ailleurs rendre hommage au travail exceptionnel de notre rabbin et de notre communauté. Plus largement, soutenir nos institutions juives, ce n’est donc pas seulement financer un service ou une assistance ponctuelle: c’est entretenir les lieux mêmes où se fabriquent l’appartenance, la joie et la vie spirituelle dont nous avons besoin. Nos synagogues, mouvements de jeunesse, écoles, associations d’entraide sont les lieux où l’on se rassemble, où l’on se ressource. Il me semble donc essentiel de continuer à payer notre dîme si nous souhaitons perpétuer aussi des lieux qui, en plus de nous rassembler, nous ressemblent. Je vous avais dit que j’allais parler de cotisation !
La Chmitah prolonge ce geste du la dîme. Tous les sept ans, la terre est laissée en jachère et ses fruits mis à disposition de tous et toutes ; le propriétaire perd sa jouissance exclusive (3), les dettes sont remises (4), les esclaves libérés (5).
A chaque fois, il ne s’agit pas de donner en réalité mais de restituer une richesse dont l’Éternel nous a fait dépositaires, de faire circuler la vie. Ces deux lois nous rappellent que ne nous possédons rien – ni la richesse, ni le sol qui la produit, ni les êtres humains qui oeuvrent pour cela. Au contraire, nous sommes dépendants de ce sol et de ses travailleurs et travailleuses.
Vous me direz, d’accord, d’accord, je vois comment m’acquitter de la dîme mais la Chmitah… Je n’ai pas d’esclave (heureusement), je n’ai peut-être pas prêté d’argent (soit) mais surtout, je n’ai pas de terre à laisser reposer! Et c’est bien vrai pour nous, peuple du livre, sans terre pendant deux mille ans et aujourd’hui toujours en diaspora. D’ailleurs, la dîme que nous « rendons » se fait généralement sous forme d’argent, et pas en nature. Or, l’argent, à des égards bien pratiques car il pourra être utilisé selon les besoins, a pour effet de gommer une partie du principe de la contribution en réifiant la valeur de ce à quoi on participe. Or on peut certes acheter une baguette avec 1 euros 30 (désolée de parler d’argent pendant chabbat) mais essayez de fabriquer une baguette avec une pièce d’un euro, de 20 et de 30 centimes, ce sera difficile. Un chef amérindien, Sitting Bull, aurait résumé cela d’une phrase : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors l’homme comprendra que l’argent ne se mange pas. »
Hier, la culture du sol était une évidence, et de ses fruits découlaient des principes de justice, de Tsedaka. Aujourd’hui, la Tsedaka est, je l’espère, bien ancrée dans notre culture juive et revenir à ses sources agricoles, renverser la causalité, nous permet, je crois, d’élargir l’horizon de notre solidarité de la communauté à la nature toute entière et retrouver dans la terre la source de la vie. De même que la paracha fait référence à « ton frère, ton pauvre, ton nécessiteux » (leAh’ikha, le’Aniyekha ouleEvyonkha), elle parle aussi de « ta terre » (Artsekha). Ta terre, ce n’est pas nécessairement ta propriété, c’est ce dont nous faisons partie.
Alors comment laisser reposer la terre ? Je crois que pour cela, il nous faut réinventer et réinvestir ce lien à la nature, au-delà d’un engagement écologique et du tri sélectif. Nos psaumes font constamment référence au monde agricole : l’homme comme l’arbre des champs (6), l’arbre de vie (7), la vigne d’Israël (8). Je pense ici avec émotion à Eric Aboudi, notre ancien chantre et ami, dont la voix douce et mélodieuse a fait résonner dans ces murs ces chants pastoraux et qui a permis aux camps scouts d’être assuré pendant des années. Le scoutisme cependant, aussi précieux soit-il, nous offre une relation d’aventure à la nature: la forêt qu’on traverse, le camp qu’on plante puis qu’on démonte. Ce n’est pas encore une relation de culture, au sens propre du terme, celle qui prend le temps de semer, d’attendre, de récolter. La bénédiction sur nos fruits des arbres, de la terre, sur le pain et la vigne prennent tout leur sens, ont bien plus de poids quand on a semé, vu avec joie les premières pousses, tremblé face au gel ou à la sècheresse et sué à la cueillette. On ne savoure pas de la même façon le fruit de son labeur.
C’est peut-être cela que nous avons à construire aujourd’hui, et pas seulement en Israël, où tant d’entre nous vont chercher dans les kibboutzim ce rapport charnel à la terre, comme si nous n’avions pas la légitimité de le vivre ici. Rien n’empêche de retrouver cet élan en France aujourd’hui: jardins partagés, fermes pédagogiques, chantiers de plantation organisés avec nos mouvements de jeunesse. Ce serait le prolongement naturel de ce que la paracha nous enseigne déjà : la dîme et la chmitah nous relient à la terre, à nous de leur donner un lieu où s’incarner. Apprendre à cultiver la terre, aujourd’hui, c’est aussi en soi un acte de Tsedaka, de justice, envers nous, notre prochain et envers les générations futures.
Toutefois, si j’espère nous voir bientôt cultiver nos jardins, nos potagers et pourquoi pas nos champs, la Chmitah parle d’abord de repos et plus précisément de lâcher prise. La racine Chamatah signifie « laisser tomber », « relâcher ». Et on retrouve la même image pour la dîme. La paracha affirme « il ne manquera jamais d’indigents au milieu du pays » (Devarim 15:11) pour conclure par l’injonction à rendre comme une solution contre la pauvreté systémique:
« ouvre, ouvre ta main à ton frère, à ton pauvre, à ton nécessiteux sur ta terre »
“Patoah’ Tiftah’ et Yadekha leAh’ikha, le’Aniyekha ouleEvyonkha BeArtsekha”
Ton frère, ton pauvre, ton nécessiteux, sur ta terre. Encore une fois, nous sommes individuellement concernés et liés. Mais je voudrais me concentrer sur le verbe : ouvrir la main, desserer les poings, se délester… Ouvrons donc nos mains, pour de vrai, ici et maintenant. Inspirez. Sentez comme cela nous détend.
La dîme et la Chmitah relèvent d’un même mouvement: l’ouverture pour lâcher les fruits, lâcher l’argent, lâcher l’outil pour éviter à la terre l’épuisement du sol; et à l’être humain la servitude. La Chmitah introduit un rythme de respiration consolidé socialement par la dîme. Dès le début, le respect de la terre est en fait associé au respect de la dignité humaine. Retrouver la terre nous permet peut-être à présent de retrouver aussi cette dignité, individuellement et collectivement.
On le sait aujourd’hui: donner rend plus heureux que dépenser (9) et le contact avec la terre apaise (10). La terre qu’on relâche est aussi la terre qui nous ressource après nous avoir fourni des ressources. La Chmitah nous enjoint un chabbat de la terre et nous inspire un chabbat par la terre. Maaser et Chmitah sont évidemment des lois sociales et agricoles mais elles œuvrent aussi à notre bien-être et notre bonheur.
Ainsi, nous cheminons vers la bénédiction : la terre nous confie ses fruits que nous sommes tenus de redistribuer individuellement pour contribuer à la survie collective, et à notre tour, nous devons laisser reposer la terre pour trouver nous-même le repos.
Finalement, Re’eh tombe au bon moment et pour une fois, ce sont les absents qui ont raisons car pour être inscrits dans le livre de la vie, je crois bien qu’il faut faire une pause, se reposer et – je sais bien que notre rabbin en revient tout juste mais – partir en vacances !
Chabbat chalom !
Notes:
(1) Deutéronome 12 : 25. רְאֵ֗ה אָנֹכִ֛י נֹתֵ֥ן לִפְנֵיכֶ֖ם הַיּ֑וֹם בְּרָכָ֖ה וּקְלָלָֽה׃
(2) Deutéronome 14 : 29 :
וּבָ֣א הַלֵּוִ֡י כִּ֣י אֵֽין־לוֹ֩ חֵ֨לֶק וְנַחֲלָ֜ה עִמָּ֗ךְ וְ֠הַגֵּ֠ר וְהַיָּת֤וֹם וְהָֽאַלְמָנָה֙ אֲשֶׁ֣ר בִּשְׁעָרֶ֔יךָ וְאָכְל֖וּ וְשָׂבֵ֑עוּ לְמַ֤עַן יְבָרֶכְךָ֙ יְהֹוָ֣ה אֱלֹהֶ֔יךָ בְּכל־מַעֲשֵׂ֥ה יָדְךָ֖ אֲשֶׁ֥ר תַּעֲשֶֽׂה
(3) Lévitique 25 : 1-7
(4) Deutéronome 15 : 2
(5) Deutéronome 15 : 12
(6) Deutéronome 20 : 19, Psaume 1 : 3, Psaume 92 : 13-15, Jérémie 17 : 7-8
(7) Genèse 2 : 9, Genèse 3 : 22-24, Proverbes 3 : 18, Psaume 52 : 10
(8) Psaume 80 : 9-12, Isaïe 5 : 1-7, Jérémie 2 : 21
(9) Dunn, E. W., Aknin, L. B., & Norton, M. I. (2008). Spending Money on Others Promotes Happiness. Science
(10) Lowry, C. A., et al. (2007). Identification of an immune-responsive mesolimbocortical serotonergic system: Application to antidepressant-like effects of Mycobacterium vaccae. Neuroscience
Ulrich, R. S., et al. (1991). Stress recovery during exposure to natural environments. Journal of Environmental Psychology
Park, B. J., et al. (2010). The physiological effects of Shinrin-yoku (taking in the forest atmosphere or forest bathing). Environmental Health and Preventive Medicine