La paracha de cette semaine évoque plusieurs formes d’héritages, mais celui qui m’intrigue le plus est l’héritage du leadership. Il est dit à Moïse, une fois encore, de manière définitive, qu’il n’entrera pas en Terre promise, et il commence à s’inquiéter de qui lui succédera. Selon une tradition, Moïse aurait souhaité que ses fils lui succèdent, mais ils ne furent finalement pas jugés dignes de le faire. Il demande donc à Dieu de trouver la bonne personne. La manière dont il formule cette demande à Dieu est particulièrement intéressante, et le titre qu’il emploie est [presque] unique dans la Torah :
יִפְקֹ֣ד יְ-הֹוָ֔ה אֱ-לֹהֵ֥י הָרוּחֹ֖ת לְכׇל־בָּשָׂ֑ר אִ֖ישׁ עַל־הָעֵדָֽה. אֲשֶׁר־יֵצֵ֣א לִפְנֵיהֶ֗ם וַאֲשֶׁ֤ר יָבֹא֙ לִפְנֵיהֶ֔ם וַאֲשֶׁ֥ר יוֹצִיאֵ֖ם וַאֲשֶׁ֣ר יְבִיאֵ֑ם וְלֹ֤א תִהְיֶה֙ עֲדַ֣ת יְ-הֹוָ֔ה כַּצֹּ֕אן אֲשֶׁ֥ר אֵין־לָהֶ֖ם רֹעֶֽה׃
« Que l’Éternel, Dieu des esprits de toute chair, établisse un homme sur l’assemblée, qui sorte devant eux et qui entre devant eux, qui les fasse sortir et qui les fasse entrer, afin que l’assemblée de l’Éternel ne soit pas comme un troupeau qui n’a pas de berger. » (Nombres 27, 16-17)
Que cela signifie-t-il ? Rouaḥ désigne quelque chose comme l’esprit, l’essence d’une personne, même si vous vous souvenez que la première phrase de la Torah dit aussi que Dieu possède — ou est — un rouaḥ. Ici, Dieu est le Dieu des esprits de toute chair [bassar, la viande, soulignant le lieu corporel où réside l’esprit]. Pourquoi Moïse insiste-t-il sur ce titre précisément ici ?
Une manière de le comprendre est que Moïse insiste sur le fait que Dieu connaît ce qui est intérieur à chaque personne, même les pensées et les secrets cachés aux autres, et qu’Il peut donc juger qui est le plus apte à conduire le peuple d’Israël. (Rachi, Rachbam). Dieu est comparé aux dirigeants humains, et en même temps distingué d’eux : ceux-ci pratiquent parfois une punition collective qui entraîne la mort indifférenciée de personnes innocentes. Un souverain juste, un Dieu qui connaît l’esprit de toute chair, distingue l’innocent du coupable (Bamidbar Rabba 18,11). Plus que tout, ce titre signifie que Dieu voit la diversité de l’humanité — et Il en est la source.
La tradition juive possède un très grand nombre de bénédictions, et j’essaie personnellement de saisir les occasions d’en réciter le plus grand nombre possible. L’une de celles que je n’ai pas encore réussi à réciter est la bénédiction que l’on dit en voyant 600 000 Juifs rassemblés au même endroit. Elle aussi emploie une formule très particulière pour décrire Dieu :
הרואה ששים רבוא מישראל ביחד אומר ברוך אתה ה’ אמ”ה חכם הרזים
Celui qui voit soixante myriades d’Israël rassemblées dit : « Béni sois-Tu… Celui qui connaît les mystères. » [Choulḥan Aroukh, OḤ 224, 5]
Qu’y a-t-il, dans une telle scène, qui révèle Dieu comme le “Sage des mystères” ? Le Talmud donne une raison précise :
תָּנוּ רַבָּנַן: הָרוֹאֶה אוּכְלוּסֵי יִשְׂרָאֵל, אוֹמֵר: ״בָּרוּךְ … חֲכַם הָרָזִים״ — שֶׁאֵין דַּעְתָּם דּוֹמָה זֶה לָזֶה, וְאֵין פַּרְצוּפֵיהֶן דּוֹמִים זֶה לָזֶה
Les Sages ont enseigné : celui qui voit des multitudes d’Israël récite : « Béni soit… Celui qui connaît tous les secrets. » Pourquoi ? Parce qu’il voit tout un peuple dont les esprits ne se ressemblent pas, et dont les visages ne se ressemblent pas. (Berakhot 58a)
Le fait que les êtres humains aient des opinions différentes, pensent différemment, aient des apparences différentes, agissent différemment — tout cela devrait nous remplir d’émerveillement devant l’idée que, malgré tout, nous sommes fondamentalement un, créés à l’image de Dieu. Voilà le grand mystère dont Dieu est la source. Nous avons raison de pleurer la désunion au sein du peuple juif, tout particulièrement maintenant, pendant les trois semaines entre le 17 tamouz et le 9 av. Mais l’une des choses dont nous pouvons aussi être fiers est la diversité que nous représentons, cette diversité dans laquelle on peut voir un reflet de l’infini ; si l’une de ces opinions, l’une de ces voix venait à manquer, Dieu serait moins présent dans ce monde.
Le Rav Kook encourage à rechercher la diversité comme une pratique spirituelle, précisément pour apprendre à voir le monde du point de vue de Dieu :
ראוי לאדם להרגיל עצמו בסבלנות לענין תכונות ודיעות הפכיות מתכונותיו ודיעותיו הוא, שיחשב הרי אף שלעיני הפרטיות נראים שאין תועלת בתכונות ההם והדיעות ההם, והם הפכים מתכונה הישרה. אבל לפני חכם הרזים ב”ה גלוי שהכל עולה לתכלית מתאחדת ותיקון כללי
Une personne doit s’habituer à la patience envers des caractères et des opinions contraires aux siens. Elle doit se dire que, même si, du point de vue individuel, ces caractères et ces opinions semblent inutiles, et semblent même contraires à la droiture, devant Celui qui connaît les secrets, béni soit-Il, il est révélé que tout contribue à un but unifié et à la réparation de l’ensemble. (Ein Aya, Berakhot 9, 285)
Le Rav Kook dit que nous n’avons pas besoin d’attendre de voir 600 000 personnes pour reconnaître Dieu comme Ḥakham Harazim, Celui qui connaît les mystères. En allant à la rencontre de personnes différentes de nous, nous pouvons, d’une certaine manière, devenir nous-mêmes des connaisseurs des mystères. Dans un texte midrachique, cette idée est mentionnée à propos de notre paracha :
אם ראה אוכלוסין של בני אדם, אומר ברוך חכם הרזים, כשם שאין פרצופותיהן שוין זה לזה, כך אין דעתן שוה, אלא כל אחד ואחד יש לו דעה בפני עצמו… תדע לך שהוא כן, שכן משה מבקש מן הקב”ה בשעת מיתה ואומר לפניו: ריבונו של עולם, גלוי לפניך דעתו של כל אחד ואחד מהם, ואין דעתו של זה דומה לדעתו של זה, ובשעה שאני מסתלק מהם בבקשה ממך אם ביקשת למנות עליהם מנהיג, מנה עליהם אדם שיהא סובל כל אחד ואחד לפי דעתו, מנין? ממה שקראו בענין: “יפקוד ה’ אלהי הרוחות לכל בשר איש על העדה וגו’ “
Si on voit des foules d’êtres humains, on dit : « Béni soit Celui qui connaît les mystères. » De même que leurs visages ne se ressemblent pas, leurs esprits ne se ressemblent pas non plus ; chacun possède son propre tempérament. Sache que c’est bien ainsi, car Moïse le demanda au Saint béni soit-Il au moment de sa mort, lorsqu’il Lui dit : Maître du monde, le tempérament de chacun d’entre eux T’est révélé, et le tempérament de l’un ne ressemble pas à celui de l’autre. Maintenant que je vais les quitter, je T’en prie, si Tu souhaites leur nommer un dirigeant, nomme sur eux une personne capable de supporter chacun d’entre eux selon son tempérament. D’où le savons-nous ? De ce que l’on lit à ce sujet : « Que l’Éternel, Dieu des esprits de toute chair, nomme un homme sur l’assemblée… » (Tanḥouma, Pinḥas 1)
Si nous écoutons attentivement ce midrach, nous comprenons que Moïse demande à être remplacé par un dirigeant qui ressemble à Dieu, en ce sens qu’il serait capable de « supporter » les différences infinies d’opinions au sein du peuple. Il ne s’agit pas d’être d’accord avec tout le monde, mais de comprendre chacun et trouver une manière d’entrer en relation avec lui. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la description unique de la personne finalement choisie, description qui fait écho à celle de Dieu juste auparavant.
וַיֹּ֨אמֶר יְ–הֹוָ֜ה אֶל־מֹשֶׁ֗ה קַח־לְךָ֙ אֶת־יְהוֹשֻׁ֣עַ בִּן־נ֔וּן אִ֖ישׁ אֲשֶׁר־ר֣וּחַ בּ֑וֹ וְסָמַכְתָּ֥ אֶת־יָדְךָ֖ עָלָֽיו׃
L’Éternel dit à Moïse : « Prends Josué fils de Noun, un homme en qui réside l’esprit, et pose ta main sur lui. » (Nombres 27, 18)
Cet « homme d’esprit » devient ainsi le reflet du « Dieu des esprits de toute chair » ; lui aussi est capable de porter la complexité de l’humanité plutôt que de la réduire. Rachi dit que Josué est appelé ici un homme d’esprit parce qu’il peut s’adapter à l’esprit de chaque personne qu’il rencontre (שֶׁיּוּכַל לַהֲלֹךְ כְּנֶגֶד רוּחוֹ שֶׁל כָּל אֶחָד וְאֶחָד). Parfois, nous jugeons mal quelqu’un qui adapte son attitude selon les personnes, comme s’il manquait de sincérité. Cette possibilité existe aussi. Mais cela peut également venir d’une capacité à voir la valeur propre de chaque personne, à apprécier la variété et les différences au sein de la communauté, à écouter les besoins, les peurs, les pensées et les rêves de chacun, et à voir chacun comme créé à l’image divine. Puissions-nous mériter d’avoir autour de nous de tels amis, et de tels dirigeants.
Chabbat chalom.