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Comment faire face à une réalité compliquée, un commentaire de la paracha Chlah Lekha

Merci Avital pour ta dracha si riche et éclairante. Tu as abordé la question du libre arbitre des explorateurs : si Dieu a ordonné aux explorateurs de se rendre dans le pays et savait, semble-t-il, ce qui allait se produire, comment peuvent-ils être punis pour ce qui s’est finalement passé ? Je sais que cette question te tenait particulièrement à cœur, et tu as exploré en profondeur la philosophie du déterminisme et de l’autonomie afin de trouver une réponse satisfaisante. J’aimerais revenir un instant sur cette question, la rouvrir et la complexifier un peu, non pas pour être en désaccord avec toi, mais pour souligner qu’il s’agit réellement d’une difficulté du texte !

Tu as choisi, avec justesse, de suivre Rachi, qui nous montre les versets du Deutéronome indiquant que c’est le peuple qui a choisi d’envoyer des explorateurs : leur punition serait alors la conséquence d’une série de mauvais choix qu’ils ont eux-mêmes faits. Mais les versets de notre paracha ne correspondent tout simplement pas à cette explication de Rachi. Relisons le début de la paracha :

וַיְדַבֵּ֥ר יְ-הֹוָ֖ה אֶל־מֹשֶׁ֥ה לֵּאמֹֽר׃ שְׁלַח־לְךָ֣ אֲנָשִׁ֗ים וְיָתֻ֙רוּ֙ אֶת־אֶ֣רֶץ כְּנַ֔עַן אֲשֶׁר־אֲנִ֥י נֹתֵ֖ן לִבְנֵ֣י יִשְׂרָאֵ֑ל אִ֣ישׁ אֶחָד֩ אִ֨ישׁ אֶחָ֜ד לְמַטֵּ֤ה אֲבֹתָיו֙ תִּשְׁלָ֔חוּ כֹּ֖ל נָשִׂ֥יא בָהֶֽם׃ וַיִּשְׁלַ֨ח אֹתָ֥ם מֹשֶׁ֛ה מִמִּדְבַּ֥ר פָּארָ֖ן עַל־פִּ֣י יְ-הֹוָ֑ה כֻּלָּ֣ם אֲנָשִׁ֔ים רָאשֵׁ֥י בְנֵֽי־יִשְׂרָאֵ֖ל הֵֽמָּה׃

« L’Éternel parla à Moïse en ces termes : “Envoie des hommes explorer le pays de Canaan que Je donne aux enfants d’Israël ; vous enverrez un homme par tribu paternelle, chacun étant un chef parmi eux.” Moïse les envoya donc du désert de Paran, selon l’ordre de l’Éternel ; tous étaient des hommes de valeur, des dirigeants des enfants d’Israël. » (Nombres 13,1-3)

Et si l’on examine l’ensemble des commentaires de Rachi, tous issus de diverses sources de la tradition juive, il brosse un tableau assez déroutant ! Juste après avoir expliqué que « Chela’h lekha » signifie ici « envoie des explorateurs si tu le souhaites », alors que lekha n’a pas, ailleurs dans la Torah, ce sens-là!, il cite Dieu disant à Moïse : « Je leur ai dit que le pays était bon, et ils ne m’ont pas cru… Je jure que Je les ferai trébucher à cause de ces explorateurs. » Autrement dit, dès le début, Moïse sait que cela risque de mal finir.

Puis, lorsque les douze hommes sont désignés, la Torah dit : koulam anachim, « ils étaient tous des hommes… ». Que signifie cette expression ? Rachi commente : לְשׁוֹן חֲשִׁיבוּת, וְאוֹתָהּ שָׁעָה כְּשֵׁרִים הָיו — « c’étaient des hommes importants, et à ce moment-là ils étaient justes ». Ainsi, des hommes de qualité ont été choisis… et pourtant, ils échouent.

Parmi les douze hommes choisis se trouvait un homme nommé Hochéa, dont le nom fut changé par Moïse en Yehochoua (ou Josh, comme j’aime l’appeler). Pourquoi ce changement de nom ? Rachi explique qu’il s’agissait d’une prière de protection :

הִתְפַּלֵּל עָלָיו: יָ-הּ יוֹשִׁיעֲךָ מֵעֲצַת מְרַגְּלִים

« Que Dieu te sauve de l’influence des autres explorateurs. »

Moïse prie donc pour Josué. Alors pourquoi pas pour les autres ? Et comment Caleb parvient-il à rester fidèle sans bénéficier de cette prière protectrice ?

Au milieu de toute cette confusion, les explorateurs partirent et rapportèrent leur récit, accompagné de leur interprétation inutilement pessimiste de la réalité qu’ils avaient observée. Pourtant, il existe une manière de comprendre ce qui se cachait derrière leur refus de la terre d’Israël. [Je m’inspire ici des quelques idées du Rav Raz Hartman.]

Dans le désert, ils vivaient dans une intimité constante avec Dieu. Ils étaient nourris par la manne, un puits leur donnait de l’eau, la colonne de nuée le jour et la colonne de feu la nuit les guidaient constamment. Bref, ils n’avaient presque rien à faire, au quotidien. Entrer dans le pays signifiait affronter une réalité beaucoup plus complexe. Il leur fallait cultiver les champs, dépendre de la pluie, mettre en place des institutions politiques pour se gouverner eux-mêmes, des structures sociales pour s’occuper des malades et des pauvres, un système judiciaire pour traiter les crimes, des armées pour assurer la sécurité, sans basculer dans la brutalité.

L’histoire juive montre que nous avons rarement été à la hauteur de tous ces défis, même si nous ne les avons jamais reniés comme idéaux et qu’ils continuent d’orienter nos aspirations. D’une certaine manière, les explorateurs hésitaient à grandir : tels Peter Pan, ils voulaient demeurer dans ce cocon protégé, cette proximité “enfantine” qu’ils avaient trouvé dans le désert.

Avec cette idée en tête, nous pouvons comprendre cette série — étonnante, à première vue — de cinq lois qui apparaissent à la fin de la paracha : les libations de vin qui accompagnent les sacrifices au Temple, le prélèvement de la ‘halla, le sacrifice apporté lorsqu’une communauté entière tombe par erreur dans l’idolâtrie (!), le bref épisode de l’homme qui ramassa du bois pendant chabbat, et les lois relatives aux tsitsit. Quel rapport avec ce qui vient de se produire ?

Un indice se trouve dans l’introduction de la première de ces lois :

וַיְדַבֵּ֥ר יְ-הֹוָ֖ה אֶל־מֹשֶׁ֥ה לֵּאמֹֽר׃ דַּבֵּר֙ אֶל־בְּנֵ֣י יִשְׂרָאֵ֔ל וְאָמַרְתָּ֖ אֲלֵהֶ֑ם כִּ֣י תָבֹ֗אוּ אֶל־אֶ֙רֶץ֙ מוֹשְׁבֹ֣תֵיכֶ֔ם אֲשֶׁ֥ר אֲנִ֖י נֹתֵ֥ן לָכֶֽם׃

« L’Éternel parla à Moïse en ces termes : Parle aux enfants d’Israël et dis-leur : lorsque vous serez entrés dans le pays où vous habiterez, celui que Je vous donne… » (Nombres 15, 1-2)

Je passe sur les détails ici. Ce qui compte, c’est le message sans équivoque concernant l’étape suivante. Les jours du désert, leur enfance en tant que nation, touchaient à leur fin. Ce ne seraient pas les adultes sortis d’Égypte qui entreraient dans le pays et assumeraient la responsabilité de bâtir une société ; mais, en tant que peuple, tel était bien leur avenir. Qu’ils le veuillent ou non.

Il est intéressant de remarquer qu’à ce moment de la paracha apparaît, pour la première fois, un groupe de personnes qui veut réellement entrer en terre d’Israël. Comme dans un phénomène de psychologie inversée, dès qu’on leur annonce qu’ils n’y entreront pas, ils désirent s’y rendre ! Ils n’y parviennent pas, bien sûr : il est encore trop tôt. Mais cet épisode révèle un autre mouvement présent en chacun de nous: nous voulons parfois avancer, « grandir » et atteindre nos objectifs avant d’être prêts. La paracha nous enseigne que cela non plus n’est pas souhaitable. Selon les mots du Cantique des Cantiques :

הִשְׁבַּ֨עְתִּי אֶתְכֶ֜ם בְּנ֤וֹת יְרוּשָׁלַ֙͏ִם֙ בִּצְבָא֔וֹת א֖וֹ בְּאַיְל֣וֹת הַשָּׂדֶ֑ה אִם־תָּעִ֧ירוּ ׀ וְֽאִם־תְּע֥וֹרְר֛וּ אֶת־הָאַהֲבָ֖ה עַ֥ד שֶׁתֶּחְפָּֽץ

« Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles et les biches des champs : ne réveillez pas, ne suscitez pas l’amour avant qu’il ne le veuille. » (Cantique des Cantiques 2,7)

Comme dans toute relation, comme dans tout processus de croissance et de maturation, certaines choses ne peuvent être ni précipitées ni refusées. Peut-être y a-t-il là aussi des questions liées à notre libre arbitre. Pourtant, même si une partie ou la totalité de notre existence semble déterminée d’avance, cela ne nous dispense pas de la responsabilité exigeante de faire de notre mieux à l’intérieur des limites qui nous sont données.

Chabbat chalom.

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