Par le rabbin Josh Weiner
[Puisque Sarah a parlé avec tant de justesse et de courage des deux sages-femmes, Chifra et Poua, et de leur bravoure, je n’ai que quelques mots à ajouter, inspirés par ses réflexions…]
Le thème d’ouverture de cette paracha n’est pas — contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire — celui des noms, mais celui de la naissance. Les midrachim racontent que les femmes d’Israël mettaient au monde six enfants à la fois (Mekhilta), et qu’en à peine deux siècles, la population se multiplia de manière stupéfiante : de soixante-dix personnes, on passa à quelque six cent mille hommes adultes, sans compter leurs femmes et leurs enfants, au moment de la sortie d’Égypte. Et si l’on suit les midrachim selon lesquels seul un Israélite sur cinq — ou sur cinquante, voire sur cinq cents — aurait effectivement quitté l’Égypte, alors cette croissance démographique devient plus remarquable encore.
Même si nous répugnons, à juste titre, à justifier la souffrance, on peut presque entrevoir l’esclavage en Égypte comme un temps durant lequel la famille de Jacob a grandi pour devenir un peuple, ce peuple qu’on appellera les « enfants d’Israël ». (C’est une suggestion d’un de mes maîtres à Jérusalem, le rav Raz Hartman.) Le paradoxe, c’est que l’oppression produit précisément l’essor : la Torah le dit presque explicitement :
וְכַאֲשֶׁר֙ יְעַנּ֣וּ אֹת֔וֹ כֵּ֥ן יִרְבֶּ֖ה וְכֵ֣ן יִפְרֹ֑ץ וַיָּקֻ֕צוּ מִפְּנֵ֖י בְּנֵ֥י יִשְׂרָאֵֽל׃
« Mais, plus on l’opprimait, plus sa population grossissait et débordait et ils conçurent de l’aversion pour les enfants d’Israël. » (Exode 1,12)
Il existe même l’idée que ce ne sont pas seulement les enfants d’Israël qui mettent au monde des enfants, mais que c’est l’Égypte elle-même qui enfante la nation d’Israël. On en perçoit une allusion plus loin dans la Torah, dans la description de la sortie d’Égypte, lorsque Moïse déclare :
א֣וֹ הֲנִסָּ֣ה אֱלֹהִ֗ים לָ֠ב֠וֹא לָקַ֨חַת ל֣וֹ גוֹי֮ מִקֶּ֣רֶב גּוֹי֒ בְּמַסֹּת֩ בְּאֹתֹ֨ת וּבְמוֹפְתִ֜ים וּבְמִלְחָמָ֗ה וּבְיָ֤ד חֲזָקָה֙ וּבִזְר֣וֹעַ נְטוּיָ֔ה וּבְמוֹרָאִ֖ים גְּדֹלִ֑ים כְּ֠כֹ֠ל אֲשֶׁר־עָשָׂ֨ה לָכֶ֜ם יְ—הֹוָ֧ה אֱלֹהֵיכֶ֛ם בְּמִצְרַ֖יִם לְעֵינֶֽיךָ׃
Et quelle divinité entreprit jamais d’aller se chercher un peuple au milieu d’un autre peuple, à force d’épreuves, de signes et de miracles, en combattant d’une main puissante et d’un bras étendu, en imposant la terreur, toutes choses que l’Éternel, votre Dieu, a faites pour vous, en Égypte, à vos yeux? (Deutéronome 4:34, cf. Midrash Tehillim 107)
Le mot « mikerev » peut signifier « au milieu », comme on le traduit ici, mais aussi « des entrailles », du corps même. L’Égypte devient alors la mère, et cette paracha marque le début des douleurs de l’enfantement — on pourrait presque traduire le nom hébreu de l’Égypte, Mitsraïm, par « contractions ».
Au cœur de ce processus, Pharaon tente d’endiguer la croissance de ce peuple naissant. Il convoque deux sages-femmes, Chifra et Poua, et leur ordonne de faire mourir tout garçon qui viendrait au monde. Dans sa dracha, Sarah a déjà rappelé la tradition qui relie ces deux femmes à la famille de Moïse, en enseignant qu’il s’agit en réalité d’autres noms de Yokhéved, sa mère, et de Miriam, sa sœur — ou, selon une autre version, de Yokhéved et d’Élisheva, l’épouse de son frère Aaron (Sotah 11a). Établir ce lien dissipe leur anonymat, renforce l’idée que Moïse est issu d’une famille juste, une lignée de sauveurs, et annonce déjà le sauvetage de Moïse lui-même après sa naissance, au chapitre suivant. Quoi qu’il en soit, le midrach repose sur une évidence : les sages-femmes appartiennent bien au peuple d’Israël.
Mais en fait ce point n’est pas si clair. Avec tout le respect dû à la tradition qui identifie les sages-femmes à Yokhéved et Miriam, il existe en réalité deux lectures pour comprendre l’expression למְיַלְּדֹת הָעִבְרִיֹּת. Selon l’une, il s’agit des « sages-femmes hébreues » ; selon l’autre, des « sages-femmes des Hébreux », c’est-à-dire des femmes qui exerçaient comme sages-femmes auprès des Hébreux, mais qui étaient elles-mêmes égyptiennes. Je n’entrerai pas ici dans le détail des preuves et des commentaires allant dans un sens ou dans l’autre, pas cette fois… [vous pourrez en lire davantage ici, et je remercie mes maîtres Shani Tzoref et Moché Lavee de m’avoir signalé ces approches.]
Mais chaque fois que je rencontre une ambiguïté dans le texte hébreu, j’ai tendance à penser qu’elle est volontaire, comme si la Torah tenait à préserver les deux récits possibles. Selon que l’on imagine Chifra et Poua comme des femmes hébreues protégeant leur peuple, ou comme des femmes égyptiennes se dressant contre leur propre roi, leur motivation n’est pas la même. Dans les deux cas, il s’agit bien sûr d’un acte de courage, mais les résonances ne sont pas identiques.
Il y aurait encore beaucoup à dire, mais ce sera pour une autre occasion. Je voudrais simplement m’arrêter un instant sur la fin de cet épisode des sages-femmes, qui se clôt par une formule énigmatique :
וַיְהִ֕י כִּֽי־יָרְא֥וּ הַֽמְיַלְּדֹ֖ת אֶת־הָאֱ—לֹהִ֑ים וַיַּ֥עַשׂ לָהֶ֖ם בָּתִּֽים׃
« Or, parce que les sages-femmes craignirent Dieu, Il leur fit des maisons. » (Exode 1,21)
Que se passe-t-il ici ? De quelles « maisons » s’agit-il, et pourquoi ? Là encore, des centaines (!) de commentaires tentent d’élucider cette formule. Je voudrais en mettre en lumière deux grandes lectures. Selon la première, les sages-femmes furent récompensées : soit par une nombreuse descendance, soit par des descendants illustres, soit encore par la richesse et de vastes demeures. Selon la seconde, il ne faudrait pas entendre « il » comme Dieu, mais comme Pharaon : ce serait lui qui les aurait fait enfermer, mises en détention. Elles ne seraient donc pas récompensées pour leur courage, mais punies pour leur désobéissance. [Il existe d’autres interprétations encore : Mendelssohn, par exemple, propose que le pronom « leur » renvoie au peuple d’Israël, et que ce sont leurs maisonnées qui se multiplièrent. Pour un panorama des différentes lectures, voir le commentaire du Shadal.]
Je me suis amusé à croiser ces deux ambiguïtés, et on obtient alors quatre récits possibles :
- Elles étaient des femmes « juives » — pardonnez l’anachronisme —, et furent récompensées par Dieu pour leur fidélité à leur peuple ; ou bien,
- Elles étaient des femmes juives punies pour leurs actes altruistes de protection des enfants — un récit de martyre ; ou encore,
- Elles étaient des femmes égyptiennes récompensées par Dieu pour leurs convictions morales, pour avoir résisté au mal et fait ce qui est juste, ce que l’on appellera plus tard des « justes parmi les nations » ; ou enfin,
- Elles étaient des femmes égyptiennes qui payèrent un prix lourd pour avoir fait ce qui est juste et sauvé des personnes qu’elles tenaient pour étrangères.
Si nous croyons que la Torah est capable de dire plusieurs choses à la fois — et nous avons en effet une tradition selon laquelle chaque mot porte soixante-dix interprétations (Bamidbar Rabbah 13:16) — alors je voudrais suggérer que ces quatre récits possibles sont tous présents ici. Les histoires de courage humain sont infinies, et aucune ne ressemble tout à fait à une autre. Sarah, tu as déjà rencontré de multiples figures et récits de courage — dans la Torah, comme dans ta propre famille. Puissions-nous nous en inspirer et trouver la force de prendre des décisions courageuses dans notre monde, qui en a tant besoin.
Chabbat chalom.