Quelques mots sur la netilat yadaïm, l’ablution des mains, au Seder de Pèssah

Chabbat Vayikra - La dracha de Rivon Krygier

Nous abordons dans le cycle de lecture de la Tora le livre du Lévitique, Vayikra. C’est probablement le plus difficile du Pentateuque tant il est technique et procédural. On énumère en détail le fonctionnement du Tabernacle, l’activité sacrée du Temple, dans tous ses fastidieux détails. Mais il n’en est pas moins chargé de sens, autant que nous parvenons à en puiser.

A l’approche imminente du Seder de Pèssah, je voudrais vous parler du premier rite qui inaugure le Seder et qui n’est pas sans rapport avec le Temple puisqu’il s’agit d’un rite de purification. Je veux parler de la Netilat yadaïm, l’ablution des mains. Ce premier geste accompli par le maître de cérémonie, selon le rite ashkénaze, ou par tous les convives selon le rite sépharade, est au fond très insolite. En effet, c’est un rite « orphelin ». Je veux dire que d’ordinaire, nous pratiquons une ablution des mains juste avant la consommation du pain. Mais ici, au Seder, c’est avant de consommer un légume, le karpas, ensuite de quoi, seulement, on brise le pain et, contre toute attente, pour ne le consommer que bien plus tard dans la nuit ! Tout cela pose bien des questions sur le rituel singulier de la veillée pascale. Et comme on le sait, avec le fameux Ma nichtana, c’est le but…

Mais intéressons-nous plus particulièrement aujourd’hui au rinçage des mains. Dans les circonstances qui sont les nôtres, c’est devenu, au quotidien, le geste rituel le plus sacré ! Certes, ce sont des raisons hygiéniques et non religieuses qui nous commandement d’opérer le geste plusieurs fois durant la journée. Je suis frappé par toute la minutie qui nous est demandée aujourd’hui, lorsque nous nous lavons les mains, pour enrayer la propagation du virus. Nous le faisons et devons le faire « religieusement », ultra-orthodoxement si je puis me permettre un trait d’humour mesuré, car l’enjeu, c’est de lutter contre le fléau, contre la mort. S’agissant de l’acte rituel en soi, l’ablution (après avoirs les mains propres), Je voudrais vous démontrer, en quelques mots, que se dégager de tout ce qui est morbide est au cœur du sens spirituel de ce rinçage des mains.

En fait, l’ablution des mains avant de passer à table, tout comme la consommation de légumes trempés dans la sauce en guise d’apéritif, faisait partie du protocole des banquets hellénistiques. À la période hellénique déjà, dans le fameux Banquet de Platon, on apprend qu’un serviteur rince les mains d’Aristodème avant qu’il ne s’allonge sur l’une des litières du Symposium. Il est donc plausible que l’ablution en début de Seder ne fasse que perpétuer cet ancien usage. Toutefois, s’en tenir à cette explication serait oublier qu’à l’époque de la Michna, l’ablution des mains avant tout repas, y compris avant la consommation d’un simple légume trempé dans une sauce, était une mesure rituelle voulue par les Rabbins qui, dans le contexte de l’observance de la Pâque, revêtait une signification d’un tout autre ordre. Il s’agissait de préserver « l’état de pureté », requise pour la consommation de l’Agneau pascal. Qu’est-ce à dire ?

Contrairement à ce que la terminologie peut en connoter dans le langage d’aujourd’hui, la catégorie de pur/impur dans la Bible et la littérature rabbinique ne réfère pas, en soi, à une question d’hygiène ou de moralité, même si ces considérations s’y rattachent en quelque façon. Être physiquement en état de pureté consistait à se replacer en situation originelle, immaculée – dégagée du phénomène de la mort et de la dégradation corporelle – comme en l’état qui prévalait dans le jardin d’Éden avant que l’homme en fût chassé et devînt mortel. Diverses prescriptions de la Tora quant aux objets rituels du Temple, telle l’implantation de deux chérubins sur le couvercle de l’Arche d’alliance qui rappellent singulièrement les deux chérubins à l’épée flamboyante qui gardent l’entrée du mystérieux jardin (Gn 3,24), ou la pureté des pierres précieuses enchâssées sur le pectoral du Grand-Prêtre que Ézéchiel rattache à l’Eden (Ez 28,13) et bien d’autres dispositions encore donnent à penser que le Sanctuaire était considéré comme une zone supra-mondaine, évoquant délibérément la plénitude de l’Éden et de l’En-haut. Notez que l’exigence constante du culte dans le Temple est que ses acteurs, ustensiles et sacrifices devaient être purs et « sans défaut », comme si l’on voulait établir un périmètre où la vie humaine transcendance la condition mortelle. C’est l’ambassade divine sur terre et l’avant-goût d’un monde transfiguré.

Concrètement, se purifier revenait à se purger du contact direct ou dérivé avec la mort et de certaines manifestations de dégénérescence qui lui sont associées (nécrose, sécrétions pathologiques, dégradation du corps). Il fallait en l’occurrence ne pas avoir été au contact de cadavres humains (la plus haute source d’impureté : avi avot ha-Touma), de carcasses de mammifères (sauf abattus rituellement) ou de certains reptiles et rongeurs nécrophages dits « grouillants (cheratsim) » ou encore, d’avoir touché des personnes atteintes de la dermatose dite Tsaraât ou sujettes à des sécrétions génitales telles les menstrues, gonorrhées et pertes séminales.

Les Sages avaient également décrété que tout contact direct avec une idole ou objet de culte associé rendait impur. Se rendre impur ne constitue pas en soi une transgression, ni n’en est nécessairement la conséquence, mais traduit plutôt une forme de souillure morbide, inévitable en un monde imparfait, sujet au dépérissement. En soi, elle n’a rien de néfaste ou d’indigne pour la vie courante. Mais elle induit néanmoins une inconvenance à se tenir dans le domaine réservé et préservé de la résidence divine aménagée sur terre. L’implication fondamentale est que la Tora interdit à toute personne impure de s’introduire dans l’enceinte du Temple, là où « réside la Chekhina (la présence divine) » et d’y consommer rituellement des aliments « consacrés », telles les sacrifices animaux et végétaux. Il fallait pour cela se purifier. Comme l’explique Maïmonide (Lois de l’impureté des nourritures 16:8-9), tant que l’on n’avait pas à pénétrer dans le Temple et à consommer les aliments consacrés, il n’y avait aucune obligation fondamentale à se prémunir de l’impureté. Mais assurer son état de pureté était requis, pour l’ensemble du peuple, lorsque, montant à Jérusalem, notamment lors des grandes fêtes de Pèlerinage, les fidèles pénétraient dans l’aire du Temple et consommaient les sacrifices de fête. Comme à Pèssah. Tout le peuple était exceptionnellement convié à manger une nourriture pure et sacrée et se rattacher à la Source de la vie.

Cette visite sacrée impliquait tout un dispositif de préparation physique et mentale, car il fallait se montrer précautionneux pour se prémunir de l’impureté. En effet, celle-ci pouvait se communiquer de proche en proche, en touchant par exemple des personnes, animaux, ustensiles, vêtements ou même nourritures ayant été eux-mêmes au contact d’êtres ou objets rendus impurs. Fort heureusement, il y avait une déperdition progressive. Il n’empêche que le simple toucher de nourriture par un impur pouvait rendre celle-ci impropre à la consommation. Et quiconque avait consommé un aliment rendu impur, à un degré ou un autre, se rendait lui-même impur, privé d’entrer dans le Temple et de consommer des nourritures sacrées. Diverses procédures de purification prévues par la Tora, selon les situations, permettaient heureusement de résorber lesdites souillures et de régénérer ou réinitialiser le contact intime avec Dieu. Pour remédier à cette situation, ceux qui avaient contracté un degré élevé d’impureté, comme d’avoir été au contact d’un cadavre humain, devaient attendre sept jours avant de pouvoir se purifier, en s’immergeant dans une source ou un plan d’eau et, selon les cas, apporter le sacrifice approprié.

Quelle était alors la fonction de l’ablution des mains avant de consommer une nourriture ? À l’origine, la Tora n'ordonne qu'aux prêtres seuls de se rincer mains et pieds dans le bassin en cuivre situé près de l'autel, avant de procéder au culte sacrificiel (cf. Ex 30,18-21). Selon la Tradition rabbinique, Salomon aurait instauré cette ablution également pour la consommation des aliments consacrés (cf. TB, Chabbat 14b). Par suite, les disciples de Chamaï et de Hillel ont exigé que l’ablution soit requise aussi pour la consommation, hors du Temple de la Terouma (prélèvement de récolte réservé aux prêtres), et plus tard encore, la mesure a été étendue jusqu’aux nourritures profanes, notamment le pain quotidien. Nous y reviendrons.

L’ablution des mains n’est pas en soi un de ces procédés de purification, mais plutôt une mesure prophylactique innovée par les Sages, dès l’époque du second Temple, visant à enrayer la propagation de l’impureté. Ils ont décrété que les mains non rincées d’un individu étaient réputées impures « au second degré », ce qui signifie en pratique qu’elles rendaient impures, au contact, les nourritures sacrées (mais non les nourritures profanes). L’explication traditionnelle est que les mains sont souvent au contact de salissures. Comme cela résonne en nous en ces heures graves… Ici, il semble que l’on suspectât que les mains puissent, par inadvertance, avoir été au contact d’une source impure au premier degré et propager à leur tour l’impureté aux nourritures qu’elles toucheraient, avec pour conséquence l’interdiction de consommer un sacrifice tel l’Agneau pascal. L’ablution des mains – comme si l’impureté potentielle était restée confinée sur elles – devait suffire à lever cette suspicion ou incertitude et limiter ainsi les situations de contamination aux cas avérés.

Par suite, bien que la consommation d’aliments profanes n’exigeât pas l’état de pureté, les Sages ont instauré que l’on procéderait également pour eux, systématiquement, à une ablution préalable pour éduquer le peuple à cette précaution. Elle concernait essentiellement la consommation de pain et non les fruits ou légumes. Mais à l’époque de la Michna, où l’on observait encore les règles de pureté pour certaines consommations sacrées exceptionnelles, comme celle de l’Agneau pascal, l’ablution des mains était également de rigueur pour la consommation des légumes trempés. En souvenir de cela, nous le faisons encore au Seder. Lorsque le Temple fut détruit, l’effort de tenir un état de pureté pour consommer des nourritures sacrées perdit sa raison d’être et l’ablution des mains s’avéra inutile. Elle fut néanmoins maintenue jusqu’à nos jours en souvenir du Temple, par décret rabbinique, mais seulement pour la consommation de pain, et non pour toute autre nourriture isolée, même celle d’un légume trempé.

Être pur, pour consommer l’agneau pascal, c’était donc s’être efforcé de se dégager de toute morbidité. L’ablution des mains y concourait grandement. Mais aujourd’hui, ce geste est devenu la condition de notre libération, la nôtre et celle des autres, pour que cet ennemi sournois dont la menace pèse sur toute l’humanité, sans distinction de race, de couleur et de sexe, soit vaincu et se noie dans les eaux. Jamais ce rite n’a été à ce point le symbole du combat contre la mort.