Pourquoi nous ne diffusons nos offices qu’en dehors du temps de Chabbat ?


La question qui m’a été adressée :

J’ai eu des échos des sujets discutés (lors de l’office de Melavé malka de samedi soir dernier) et de la demande par certains d’offices en Zoom en temps réel le Chabbat. J’en suis demandeur et tout à fait partisan. La décision finale vous appartient. Il me semble que ce qui a pu remarquablement se réaliser pour les Yamim Noraïm (fêtes de Tichri) pourrait s’étendre à chaque Chabbat. Nous vivons une situation inédite et exceptionnelle qui, j’en suis convaincu, doit apporter des solutions tout aussi originales. Les offices en Zoom n’existaient pas avant. Cette période est critique pour l’avenir de notre communauté. Il me parait qu’il faut tout faire pour maintenir l’attachement de nos membres. Qu’en dis-tu ?

 

Ma réponse :

J'entends bien ces arguments et les comprends parfaitement. Comme dans toutes les situations de crise, il y a de bons arguments dans un sens ou dans l'autre. Je suis conscient du point de ralliement que constituent nos offices de Chabbat mais d'un point de vue massorti, qui est celui de la totalité des rabbins massorti européens, cette expression de la vie juive ne doit pas se faire au prix de ce qui constitue l'essence même du Chabbat depuis des millénaires, à savoir une forme de discipline de distanciation au monde profane. S'il y a bien une forme d'activité qui aujourd'hui fait obstacle à cette "déconnexion", c'est la connexion, l'utilisation systématique des écrans.

C'est là désormais que se condense le plus l'exercice spirituel, plutôt que quantité de « travaux » jadis au cœur de l'observance mais qui ne sont plus le lot de la plupart des modernes, tels que : ne pas labourer, racler les peaux (les "melakhot", ouvrages prohibés le Chabbat, définis par la michna), etc. Je suis bien conscient que bien de nos fidèles n'observent que peu de la discipline chabbatique prescrite par notre tradition, comme certains ne mangent pas vraiment casher, etc. Mais au fond de la démarche massorti, il y a la conviction profonde que tous ces codes ne sont pas vains et qu'il faut s'efforcer de les maintenir, de les appliquer fidèlement, au risque de transformer le judaïsme en une forme de culturalité certes conviviale et nourrissante mais évidée de l'effort de sainteté, de kedoucha. Ce n’est pas notre vision du judaïsme, avec tout le respect pour les autres courants. Nous savons que bon nombre de nos membres sont en deça des normes religieuses prescrites, et nous ne les jugeons pas. Mais nous ne renonçons pas à ce pôle d'exigence qui sans cesse nous sollicite et appelle au dépassement de soi. Bon nombre ont choisi notre mouvement parce que nous avons encore cette fibre-là.


Si nous décidions de diffuser numériquement le Chabbat, l'inconvénient serait double :

1. Sauf autorisation spéciale des services zoom (obtenue pour les Yamim ha-moraim), il n'est pas possible de maintenir une connexion durant 25 heures. Cela implique que les gens doivent taper des codes, faire des réglages.  La connexion, si elle est interactive et participative, induit ouvertures et fermetures des micros, des messages écrits échangés entre participants, etc. Elle crée une situation de fait où l'on normalise et "cachérise" l'usage des ordinateurs et des tablettes le Chabbat, enterrant un peu plus tout l'effort de distanciation et d'observance sabbatique. Aux USA, quand le mouvement conservative dans les années 50 a autorisé l'usage de la voiture pour se rendre à la synagogue, plus personne ne pouvait comprendre en quoi cela posait problème d'utiliser la voiture pour toutes sortes d'autres raisons. Beaucoup pensent que cette décision a pesé lourd dans la perte de crédit du mouvement conservative et dans le relâchement de la vision du judaïsme comme discipline spirituelle.

2. D'un point de vue strictement halakhique, il sera certes possible un jour de réduire totalement les transgressions par une bonne préprogrammation avant Chabbat. Mais nous n'aurions plus l'expérience de distinction avec l'activité profane, de cure spirituelle, de forger cette expérience de retraite, d'introspection, de recentrage si caractéristique. Certains diront qu'il faut généraliser la connexion zoom même après la période de crise sanitaire et cela risque aussi de rendre encore moins significative et moins pressante l'importance de se réunir physiquement à la synagogue et briserait aussi l’intimité d’une vie communautaire. C'est une grande question sur l'avenir du Chabbat qui occupera les esprits dans les décennies à venir.

 

Pour terminer, je voudrais relativiser tout cela et souligner les bénéfices que nous pouvons tirer de notre position et situation. Jusqu'il y a peu (septembre), nous avons assumé des offices zoom (pré)sabbatiques tous les vendredi soir. Ensuite, il était possible jusqu'à Chabbat dernier d'assister en présentiel avec les mesures sanitaires. Le confinement et la période hivernale nous contraignent de changer notre fusil d'épaule, pas de renoncer aux offices en ligne et encore moins à l'activité culturelle. L'office de Motsé Chabbat et de Havdala est mal connu de bien de nos membres. C'est l'occasion de le faire connaître, de montrer que cela fait partie intégrante de notre judaïsme, d'en profiter pour faire la dracha, et aussi d'ouvrir la conversation. Tous les jeudis matin, aussi, il y aura office en ligne. A nous de convaincre notre communauté de nos facultés de réactivité et d'adaptation, sans nous dédire, tout en se promettant de renouer avec l'office sabbatique en présentiel et/ou en ligne, dès que l'on reviendra à la période printanière ou, espérons-le, que nous aurons dépassé la crise sanitaire.

Bi-verakha

 

Rivon Krygier